Dangerous Games Intégrale
10. Pardonner ou ne pas pardonner ?
75. Pardonner ou ne pas pardonner ?
Alan s’éloigne, le dos un peu courbé. Comme si découvrir ce côté de la personnalité de son assistant venait de lui poser une brique sur les épaules.
– Ça va ? me demande Bonnie d’une voix nerveuse.
– Je crois… dis-je en haussant les épaules. Et toi ?
– Il m’a vraiment fait peur… avoue mon amie.
Je ne peux la contredire. Elle prend son téléphone. Et me regarde avec un air navré. Un peu interrogatif, aussi.
– Ma mère vient d’arriver, souffle-t-elle à mi-voix. Elle est sur le parking. Amy…
– Non, objecté-je. Ça commence à faire beaucoup pour une journée, là…
J’adorais la mère de Bonnie. Vraiment. Elle était un peu ma seconde maman. Jusqu’au jour où elle a modelé ma version des faits à sa sauce. Où elle ne m’a pas crue. Ce n’est pas moi qui lui ai expliqué ce qui s’était passé avec son mari, le fait qu’il m’ait coincée dans son bureau. C’est ma mère. Mais elle a nié. Totalement. En disant que c’était impossible. Et, pire, elle a éloigné Bonnie de moi. En lui racontant un horrible mensonge.
Enfin, en lui suggérant. Mais ça n’en reste pas moins impardonnable…
– Je sais, affirme Bonnie d’un ton doux. Je sais bien ce que tu penses. Moi aussi, je lui en veux terriblement. Mais, Amy, nous sommes redevenues amies. C’est tout ce qui compte. Et puis… Ce serait un bon moyen de tirer un trait sur cette sordide histoire, non ?
Elle n’a pas tort. Mais, vraiment, je crois que c’est au-dessus de mes forces.
– Je ne pense pas pouvoir lui pardonner, dis-je.
– Oui, je comprends, compatit mon amie. Mais écoute-la, au moins. S’il te plaît, tu veux bien faire ça pour moi ?
La traîtresse. Elle me prend par les sentiments !
– OK, marmonné-je en acceptant à contrecœur. Je vais venir. Mais je le fais uniquement pour toi !
– Merci ! s’écrie Bonnie. Merci beaucoup !
Je soupire et la suis jusqu’au parking. Monica n’a pas vraiment changé. En revanche, elle a vieilli. Beaucoup.
Peut-être le poids des soucis ?
Elle a gardé sa longue chevelure blond foncé, tirant sur le roux comme sa fille, et la vivacité dans ses grands yeux verts, mais des rides marquent le contour de son regard, son front, ainsi que les coins de ses lèvres. Elle est toujours aussi mince, mais semble plus voûtée qu’avant. Malgré la rancœur que je ressens pour elle, mon cœur se pince en imaginant tout ce qu’elle a dû traverser.
Apprendre que son ex-mari utilise le chantage pour coucher avec des filles de l’âge de la sienne ne doit pas être facile à digérer… Mais ce n’était pas une raison suffisante pour me faire passer pour l’allumeuse que je ne suis pas.
Je reste un peu à l’écart pendant que Bonnie salue sa mère, les dents serrées. Je sais qu’elles ont longuement discuté, mais je sais aussi que Bonnie lui en veut encore beaucoup. Puis Monica s’avance vers moi. Pas fière. Une lueur de tristesse dans les yeux. Je devrais lui en vouloir énormément parce qu’elle m’a séparée de ma meilleure amie pendant des années, mais la voir là me rappelle tout ce que nous avons partagé. Ma raison me hurle de lui balancer tout ce que je retiens depuis que j’ai appris qu’elle a tout mis sur mon dos. Mais mon cœur me chuchote que les bons moments passés sont bien plus forts que ma colère.
Ma bonté me perdra…
– Amy… dit-elle tout doucement. Quelle belle jeune fille tu es devenue…
Malgré tout, je ne souris pas. Pas encore…
– Bonjour, réponds-je sur le même ton qu’elle.
– Je suis désolée, dit-elle aussitôt en faisant encore un pas vers moi. Tellement désolée… Il fallait que je te le dise en face. Je ne sais pas si tu me pardonneras… et je comprendrais que tu ne le veuilles pas, mais vraiment, j’ai mal agi. Tu ne méritais pas ça. Absolument pas.
Elle marque une pause pendant que des larmes perlent de ses yeux. Je sais qu’elle est sincère. Je la connais. Et ses paroles me vont droit au cœur.
– J’aurais dû être plus à l’écoute quand ta maman m’a parlé. Mais… j’étais tellement surprise, tu sais. Tellement… désemparée. Rien ne justifie ce que j’ai fait. Ce que j’ai dit. Toi, tu n’y étais pour rien. Il m’a fallu du temps pour le comprendre. C’était tellement plus facile d’imaginer que tu étais en tort, que c’était de ta faute. Tu sais, Amy, ce que Max t’a fait, il l’a fait à d’autres. Je l’ai su, après. Mais il a payé ses… victimes. Et toutes se sont tues. Si tu veux porter plainte maintenant, je comprendrai. Et je te soutiendrai.
– Je ne porterai pas plainte, dis-je, la voix nouée. Il ne m’a rien fait, tu sais. Il a juste… essayé.
– Mais c’est déjà beaucoup ! Je suis tellement, tellement désolée de n’avoir pas réagi correctement !
– Et tu nous as séparées, Bonnie et moi. Ta réaction, je peux la comprendre. Mais ça… J’avoue que ça a du mal à passer.
– Je m’en veux terriblement, Amy. Je… ne savais pas quoi faire…
Entendre ses excuses ôte un poids que j’ignorais porter sur mes épaules. C’est léger, presque infime, mais je le sens.
Et ça fait un bien fou…
Je jette un regard à Bonnie qui se ronge les ongles, les traits anxieux. Je lui fais un faible sourire.
– Je pense que je pourrai te pardonner, dis-je finalement. Et nous nous sommes retrouvées avec Bonnie. Même si ça n’a pas été simple… grimacé-je.
Monica fait encore un pas en avant et me serre dans ses bras. En pleurs, cette fois. Je reste figée de surprise. Elle pleure de plus belle. S’excuse encore.
– Merci… sanglote-t-elle en me serrant trop fort. Merci beaucoup… Tu ne peux pas savoir ce que ça représente pour moi. Je m’en suis tellement voulu…
Et je crois que je pleure un petit peu, aussi. Ou même beaucoup…
***
Je laisse ensuite Bonnie et sa mère en tête à tête. Bonnie ne tourne pas avant cet après-midi, elle a le temps de s’expliquer avec celle qui lui a raconté des mensonges il y a des années, causant notre séparation. Je souhaite qu’elles se réconcilient. La période où j’ai boudé ma mère tellement je lui en voulais a été très difficile, je ne souhaite ça à personne.
Ce n’est pas simple d’aimer et de détester quelqu’un en même temps…
D’autant que si cette affaire explose au grand jour, c’est-à-dire que si le nom de Bonnie est cité, elle aura besoin de sa mère. Même si elle refuse de le croire, je sais qu’il n’y a pas meilleure épaule que celle de la personne qui nous a mis au monde.
Enfin, sauf exceptions…
Le reste de la journée passe à une vitesse folle. J’ai à peine le temps de remarquer l’absence de Stuart, Alan n’arrête pas de me solliciter, de me donner des responsabilités, de me demander mon avis. C’est… totalement nouveau.
Et tellement bon…
Il ne me confie même pas Chouchou. Ne me demande pas d’aller chercher telle personne, une bouteille d’eau, un café, non, je reste à ses côtés. Comme si j’étais vraiment du métier, que mon regard sur les scènes comptait, que me déléguer certaines prises était tout naturel. Je me concentre, souris, jubile. Stresse aussi un peu, je dois bien l’avouer. Je ne veux surtout pas faire de faux pas.
Et le soir arrive avant que je ne puisse souffler.
Au moment de monter dans ma voiture, mon téléphone bipe. Un SMS d’Alistair. Qui m’indique que Catriona est rentrée et qu’elle adorerait me voir car elle m’a ramené un souvenir de son voyage. Je souris, touchée. Et lui réponds que j’arrive. Mais quelques secondes plus tard, mon téléphone sonne de nouveau. Un appel, cette fois.
– Allô ?
– Amy, je t’en supplie, viens me chercher ! résonne la voix de Sahelle, agitée.
– Qu’est-ce qu’il se passe ? m’inquiété-je.
– C’est Duncan. Il faut que tu viennes. Vite !
J’entends ensuite un bruit étouffé. Puis un cri. Et un autre. Mon cœur s’accélère dans ma poitrine. Je démarre, affolée, le téléphone sur haut-parleur devant moi.
– Sahelle ?! m’écrié-je. Qu’est-ce qu’il se passe ? Sahelle, réponds-moi ! Allô ? Allô ?
Je crie de plus en plus mais personne ne me répond. Puis on raccroche. Je roule comme une folle, la peur au ventre, imaginant mille scénarios. Le temps ne m’a jamais paru aussi long que lors de ces quelques kilomètres pour rejoindre la maison de Duncan. Je m’attends à voir un camion de pompier, une voiture de police, un hélicoptère, les forces armées, même, mais non, rien lorsque je me gare en faisant crisser le gravier. Puis je me rue à l’intérieur, sans prendre le temps de frapper. Pour les voir tous les deux assis à des mètres de distance, les bras croisés, le visage fermé.
Euh… ?!
– Sahelle ? Duncan ? demandé-je en les regardant chacun leur tour, les sourcils froncés, mon cœur ne parvenant pas à se calmer dans ma poitrine.
– Ah, Amy ! s’écrie Sahelle en se levant. Ce n’est pas trop tôt ! Emmène-moi loin d’ici, s’il te plaît ! Je ne le supporte plus ! Cet homme est un… goujat de première ! Un mal élevé ! Je ne comprends pas comment on peut être aussi… Ouh, il faut que je sorte, moi !
– Quoi ? articulé-je bêtement tellement je ne comprends rien. Mais…
– Emmène-moi loin d’ici, s’il te plaît ! répète Sahelle d’une voix agacée, comme si j’étais stupide.
– Mais… Duncan va bien ? Je pensais que…
– Oh oui, il va bien ! Très bien, même ! Mais moi, pas du tout ! Allez, ouste, on y va ! Avant que je ne commette un acte que je pourrais bien regretter… Enfin, non, je ne le regretterai pas, c’est certain !
– Oui, emmenez-la ! Cette femme est une impostrice ! rugit Duncan.
– Peuh ! rétorque Sahelle, ce terme n’existe même pas !
– Et alors ? s’énerve Duncan, aussi rouge que le vase qui est posé sur un meuble près de la fenêtre. Il vous va très bien !
– Mais apprenez donc à parler correctement ! Plutôt que de m’accuser de tricher ! JE NE TRICHE JAMAIS ! N’est-ce pas, Amy ?
Ah. Nous y voilà… Et je réponds quoi, moi, maintenant ?!
– Bon, d’accord, on y va, dis-je avec un sourire contrit, attrapant Sahelle par le bras. Je suis attendue au ranch. Tu viens avec moi.
– Oh, mais non, je pensais qu’on irait plutôt se promener… boude à moitié Sahelle, croisant les bras. Visiter un peu.
– Sahelle, il fait déjà nuit… expliqué-je.
– Et alors ? C’est beau, la nuit…
– Oui, peut-être, mais moi, je suis attendue.
– Très bien, soupire la vieille dame avec exagération. Je reste ici, donc. En compagnie de ce… ce…
– Ce quoi ? demande Duncan, relevant le menton. Et si je ne voulais pas que vous restiez ? Hein ?
– Mais ce n’est pas possible ! interviens-je. Vous êtes de vrais gamins !
Tous les deux me fixent avec surprise. Sans un mot. Je ne peux nier que j’apprécie ce silence, tout à coup.
– Eh bien, soit ! affirme Sahelle. Tant mieux ! Garder son âme d’enfant, c’est très bien !
– Il y a une nette différence entre garder son âme d’enfant et faire l’enfant, contrecarre Duncan.
Oh non, c’est reparti…
– Qu’insinuez-vous, au juste ? demande Sahelle, les poings sur les hanches.
Je soupire bruyamment, recule lentement vers la porte d’entrée.
– Bon, ben, j’y vais, hein… dis-je assez fort pour que les deux gamins m’entendent.
Sahelle me fixe une seconde, puis hausse les épaules et retourne à sa joute verbale. Je secoue la tête et m’empresse de sortir.
Pourvu qu’ils ne s’étripent pas avant mon retour…
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