Dangerous Games Intégrale
Dangerous Games - 6
66. Passagère clandestine
Soit tu dégages, soit la vérité éclatera…
Six petits mots. Deux phrases. Glaçantes. Je les relis plusieurs fois. Pour être certaine de bien les comprendre. Parce que je ne suis pas certaine d’en saisir le sens. Enfin, si, ce qui est écrit est on ne peut plus explicite. Mais… Est-ce vraiment une menace ? On me menace ? Même avec mon imagination débordante, je ne peux croire qu’une telle chose m’arrive.
Sans parler de l’autre chose… Celle qui m’a amenée ici, à ma voiture. L’accident d’Alistair !
Je tiens le morceau de papier entre mes doigts fébriles. Si j’étais détective, j’analyserais la feuille. Fine ou épaisse ? Destinée à remplir une imprimante ou de bonne qualité ? Je décrypterais l’écriture, aussi. Masculine, féminine ? Mais, à la place, je laisse tomber mes bras le long de mon corps. Jette un regard aussi désespéré que surpris à Bonnie. Qui a déjà les larmes aux yeux. Et, derrière ma meilleure amie, j’aperçois Moira, les bras croisés, qui attend dans une posture qui montre combien elle est impatiente.
– C’est pour moi ! lâche Bonnie d’une voix sourde.
– C’est ma voiture, murmuré-je aussi, pour éviter que Moira ne nous entende.
– Tu as lu comme moi, non ? « La vérité éclatera. » Ça ne peut pas te concerner, objecte-t-elle, sûre d’elle.
– Quelqu’un nous a peut-être entendues parler, Bonnie, dis-je. Et quelqu’un croit peut-être que j’ai couché avec le réalisateur pour obtenir ce poste. Stuart m’a bien accusée de piston, une fois.
– Non, cette lettre est pour moi, j’en suis certaine !
Un raclement de gorge nous parvient. La détestable Moira se rappelle à nous.
Comme si on l’avait oubliée !
– Et si c’était elle ? demandé-je soudain.
– Elle ? La femme, là, derrière ? C’est qui, au juste ? Et elle sait quoi sur toi ? insiste Bonnie.
Ouais. Pas faux. Elle ne sait rien de moi. Ou, du moins, n’est pas censée savoir quoi que ce soit. Je suis complètement perdue. Et la sirène du camion de pompiers qui retentit à nouveau me ramène dans le moment présent.
Alistair. Blessé. Gravement…
– Bon, les filles, intervient tout à coup Moira, ce n’est pas que je m’ennuie, mais… Vous ne pourriez pas faire vos cachotteries dans la voiture ? On perd un temps fou !
Pas faux. Encore. Décidément, je ne suis pas en pleine possession de mes moyens, là.
Je sors les clés de ma poche quand Bonnie me tend la main.
– Donne, je vais conduire. Tu n’es pas en état.
Je me rends seulement compte à ce moment-là que je tremble de tous mes membres. Je crois même que mes joues sont mouillées. Mon corps me semble comme étranger. Alors je laisse Bonnie prendre les choses en main, même si je ne suis pas certaine qu’elle soit dans un meilleur état que moi pour conduire.
– Daisy ! dis-je tout à coup. C’est la grand-mère d’Alistair, il faut aller la prévenir !
– OK, répond Bonnie tout en ouvrant la portière. Tu m’indiqueras le chemin.
J’entre dans la voiture. Claque la porte. Puis celle de Bonnie résonne aussi. Et une troisième. Je me retourne, étonnée.
– Vous m’avez prise pour un taxi ou quoi ? m’agacé-je.
– Amy, ce n’est absolument pas le moment de tergiverser, lâche Moira, assise à l’arrière comme si je le lui avais autorisé.
J’ouvre la bouche pour lui balancer une remarque bien sentie quand la main de mon amie se pose sur mon bras.
– Elle a raison, Amy, me dit Bonnie d’une voix douce.
Ah oui ? Et Bonnie prend la défense de cette… traîtresse, maintenant ?!
Je referme la bouche, sidérée. Puis hausse les épaules.
– OK, grogné-je à court d’arguments.
Mais je n’en pense pas moins. Cette sorcière n’a rien à faire ici. Je n’ai aucune envie qu’elle pose ses fesses sur les sièges de ma voiture.
Même si ce n’est pas réellement ma voiture…
– Un mot de trop et je vous balance par la portière, d’accord ? dis-je quand même en direction de Moira.
– C’est de bonne guerre, j’imagine, marmonne-t-elle entre ses dents, sachant pertinemment que c’est impossible.
Mais, au moins, elle a la décence de reconnaître qu’elle s’est mal comportée…
– Bon, ça fait un petit moment que je n’ai pas conduit, tient à me préciser Bonnie, mais je devrais m’en sortir…
– Euh… Tu as le permis, au moins ? demandé-je, anxieuse.
– Mais bien sûr ! Bon… Attends. Laisse-moi me concentrer, alors, la marche arrière…
Magnifique…
Je la laisse se concentrer. Je ferme les yeux et prends de longues inspirations. Je tremble toujours, et mon cœur ne s’est pas calmé depuis l’accident. Je revois précisément le corps d’Alistair rebondir contre la barrière. Et ensuite sur le sol. Les mots que j’ai entendus m’ont glacé le sang. Alistair est cascadeur, sportif, il ne peut pas… être paralysé. C’est tout bonnement impossible. Je saisis mon téléphone dans ma poche et envoie un SMS à Carolyn, au cas où elle aurait plus de nouvelles que moi. Au cas où elle aurait pu se faufiler auprès d’Alistair, puisque moi je n’y suis pas parvenue. Puis j’attends la réponse. Qui ne vient pas.
– À gauche, maintenant, dit Moira.
Je réalise que j’étais censée donner la direction du ranch à mon amie. Et que j’ai oublié, tellement perdue dans mes pensées…
Finalement, sa présence n’est pas si inutile que ça...
Je consulte compulsivement mon téléphone pendant que Moira commence à discuter avec Bonnie. Je me repose la question de savoir si elles se sont déjà rencontrées. Mais aucune d’elles ne le précise. Toujours mon portable dans la main, je songe à téléphoner à Alan. Il doit être dans tous ses états, et peut-être aussi en train de se rendre à l’hôpital. Je garde le doigt à quelques millimètres de son nom, hésite à cliquer dessus. Et avant que je ne me décide, Bonnie se gare devant le ranch.
Je n’ai pas envie d’être là. Mais alors aucune. Annoncer à Daisy que son petit-fils est actuellement dans une ambulance, en route pour l’hôpital, peut-être privé de ses jambes à tout jamais est au-dessus de mes forces. Je ne sais pas faire ce genre de choses. Je ne veux pas faire ce genre de choses. Être celle qui va lui annoncer la mauvaise nouvelle.
D’autant plus qu’elle a déjà eu sa dose, elle aussi…
Je tente de calmer la panique qui me gagne de plus en plus au fur et à mesure que j’avance vers le ranch. Bonnie m’attend dans la voiture, elle va essayer de se renseigner. Moira... J’espère qu’elle aura disparu par le biais de son buisson magique à mon retour. Puis Daisy apparaît. Blême. Si blême que je n’arrive pas à garder mes larmes pour moi.
– Oh, Amy, Alistair vient de me téléphoner ! s’écrie-t-elle, en pleurs elle aussi.
– Il… va bien ?
– Il est conscient, c’est tout ce que je sais. Il n’a rien voulu me dire de plus ! Mais… J’ai bien compris qu’il se tramait quelque chose de grave au son de sa voix…
La fin de sa phrase se termine dans un sanglot. Elle tremble. Renverse le contenu de son sac en cherchant je ne sais quoi à l’intérieur. Je me précipite vers elle pour l’aider.
– On peut vous conduire à l’hôpital, dis-je en remettant tout son bazar dans son sac à main. Venez.
Mais une petite carte retient mon attention. Une carte avec un gros cœur sur le dessus et un petit texte écrit derrière. D’une écriture fébrile. Je n’ai pas le temps – ni l’envie – de lire ce qui est écrit, mais je ne peux m’empêcher de penser à George. Je laisse un léger sourire s’installer sur mes lèvres, puis tends le sac à Daisy. Elle l’attrape en me remerciant. Puis marque un temps d’arrêt, comme si elle venait d’apercevoir un fantôme.
– Moira ? demande-t-elle d’une voix peu assurée.
Mais qu’est-ce qu’elle fout encore là, elle ?
– Daisy… répond l’intéressée d’une voix froide.
– Qu’est-ce que…
– Vite, dis-je, prenant conscience que nous avons perdu assez de temps comme ça. On parlera dans la voiture.
Je conduis Daisy jusqu’à mon véhicule comme si c’était une enfant. Elle se laisse faire, docile, le corps tendu, mais avec une lassitude extrême. Je sens son désarroi, sa peur, toutes les questions qui tournent en boucle dans son esprit. Elle jette des coups d’œil à la mère de Catriona, qui la regarde de biais.
Dès que nous sommes installées dans la voiture, Daisy pose la question à Moira, assise à côté d’elle sur la banquette arrière. Question qui lui brûle les lèvres, j’imagine.
– Qu’est-ce que vous faites ici ?
– Je suis venue voir Catriona.
– Le bébé que vous avez abandonné il y a cinq ans, ironise Daisy. Elle est absente.
– Je sais.
– Ça fait quelques jours qu’elle est ici, précisé-je froidement pour signifier à Moira qu’elle n’est pas la bienvenue.
– Vous revenez voir votre fille, et le malheur s’abat sur Alistair. Comme c’est étrange… lâche Daisy d’un ton si bas que je l’entends à peine.
– Qu’est-ce que vous insinuez ? siffle Moira.
– Ce que vous voudrez bien croire, continue Daisy, luttant contre sa colère. Qu’est-ce que vous espérez en revenant après tant d’années d’absence ?
– Voir ma fille, dit simplement Moira.
Je suis surprise par son manque de repartie. Je l’ai connue plus loquace.
– Je ne vous aimais déjà pas à l’époque, Moira, balance Daisy de but en blanc. Et là, je peux vous assurer que c’est toujours le cas. Vous touchez à un seul cheveu de mon petit-fils ou de sa fille, et je fais de votre vie un enfer…
Wow. Daisy ne plaisante pas. Si je n’étais pas aussi angoissée, je serais amusée de la voir sortir ainsi les griffes.
Mais je ne le suis pas, loin de là… Parce qu’il n’y a rien d’amusant. Ni d’un côté, ni d’un autre…
Le reste de la route se passe entre agacement et stress. J’entends des bribes de conversation tendue entre Moira et Daisy, je pianote sur mon téléphone pour tenter d’avoir des nouvelles – Bonnie n’en ayant eu aucune – et je regarde la beauté de l’Écosse, qui, malheureusement, ne me touche pas. Cette beauté aurait plutôt tendance à me faire pleurer… Derrière moi, le ton monte tout à coup, puis Bonnie s’énerve, haussant elle aussi la voix.
– Ça ne va pas être possible, s’écrie subitement mon amie. Ça fait des plombes que je n’ai pas conduit, je suis hyper stressée, mais si en plus vous vous engueulez, je vous jure qu’on va finir dans le fossé !
Le silence s’abat dans l’habitacle. D’un coup. J’avale avec peine ma salive, ose un regard vers Bonnie qui fulmine.
– Non mais c’est vrai, quoi… Ça suffit maintenant ! insiste-t-elle sur le point de pleurer.
Je hoche la tête et lui fais un petit sourire. Pour la rassurer. Ou pour me rassurer. Puis je regarde rapidement à l’arrière, aperçois Moira et Daisy, chacune les bras croisés, regardant par leur vitre respective.
Je crois que j’aurais dû balancer Moira par la fenêtre dès le départ, finalement… Ou refuser qu’elle monte, ça aurait été beaucoup plus simple…
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