Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 51 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

9. Moment de vérité

51. Moment de vérité

 

 

Un bip me tire de la léthargie dans laquelle je suis plongée. Mon téléphone. La seule pensée cohérente qui se forme dans mon esprit est : plus tard…

Je crois bien que je me suis assoupie. Je trouve le courage de bouger légèrement, jette un œil à Alistair, allongé à côté de moi, sa main emprisonnant ma hanche comme s’il avait peur que je m’enfuie.

Je ne vois pas où je pourrais bien aller…

Ses paupières sont closes, un demi-sourire étire ses lèvres, son souffle est régulier. Je me tourne un peu plus vers lui, prenant soin de ne pas le réveiller. J’ai envie de le toucher. De caresser sa peau ambrée, d’embrasser son visage, d’aspirer ses lèvres.

De faire l’amour avec lui… Encore. Encore. Encore.

Cet homme est une drogue dure. Malgré tout ce qu’il m’a fait vivre jusque-là. Ses silences et sa distance. Son indifférence et son insolence. Je ne veux plus me passer de sa présence.

Puis les paroles qu’il a prononcées juste avant son orgasme, alors que le mien prenait possession de mon corps également, me reviennent en mémoire.

« Je n’ai jamais ressenti ça pour quelqu’un, BlueBird. »

Ça ressemble à une déclaration, non ? OK, je ne sais pas si les mots qui nous viennent pendant un orgasme sont à prendre au sérieux. J’avais lu quelque part que les « je t’aime » prononcés pendant l’acte sexuel étaient à prendre avec du recul. Il n’a pas dit « je t’aime », mais ses paroles étaient similaires. Je crois. J’espère. Est-ce seulement le plaisir qui l’a incité à me dire ça ? Ou le pense-t-il vraiment ?

Je continue à l’observer, si beau, si sexy, son visage apaisé, une mèche de cheveux collée sur son front. Et mon cœur papillonne.

« Je n’ai jamais ressenti ça pour quelqu’un, BlueBird… »

Ce n’est pas anodin, tout de même. Parce que moi non plus, je n’ai jamais ressenti ça pour quelqu’un. Seulement, avec ce qu’il m’a dit avant que nous fassions l’amour, je ne sais pas si je peux me contenter de cette phrase. Plus exactement, je ne sais pas si ce qu’il ressent suffira à lui donner l’impulsion de dépasser ses peurs, les barrières qu’il s’est forgées au fil des années, souhaitant se protéger des autres par ce biais. Avoir appris ce pan très personnel de son passé me permet de le voir différemment. Plus humain. Alistair le ténébreux cache un petit garçon blessé tout au fond de lui. Un petit garçon qui a dû se construire sans sa famille. Sans sa sœur jumelle, disparue brutalement. N’ayant pas eu de frère ni de sœur jusqu’à mes 18 ans, je ne peux pas comprendre sa douleur. Cependant, je peux l’imaginer. Mais est-ce suffisant ?

Alistair bouge, je ferme aussitôt les yeux. Je ne souhaite pas qu’il me voie l’observer, comme ça, en douce.

– BlueBird ? m’appelle-t-il d’une voix rauque.

Un sourire étire mes lèvres.

– Le temps semble s’être calmé, il faut y aller, continue-t-il sur un ton plus ferme.

OK, pour le romantisme, on repassera. J’espérais qu’il prononce autre chose que ce brut retour à la réalité !

– Elle est sympa, finalement, cette cabane, dis-je en regardant autour de moi.

– Oui, acquiesce-t-il, m’offrant un joli sourire, une lueur pétillante dans le regard. Sûr que je ne la verrai plus jamais pareil, maintenant…

Je pouffe et me redresse en posant mon menton sur ma main. Je laisse l’autre errer sur son torse découvert, contourner sa poitrine, frôler les quelques poils ici et là.

– Ton tatouage, c’est en rapport avec tes parents ? demandé-je sur un ton bas, prudemment.

– Oui, confirme-t-il après une seconde de réflexion.

J’attends qu’il me donne une explication plus précise, mais il n’en fait rien. Son regard se perd dans le vague, dans un espace où je n’existe plus, où seuls ses souvenirs vivent. Sa main caresse paresseusement mon ventre, provoquant des frissons sur ma peau, même si ce geste semble machinal.

– Il faut y aller, vraiment… recommence-t-il. Nous ne savons pas si la pluie ne va pas revenir, il ne faut pas traîner et profiter de l’accalmie.

– OK, soupiré-je en m’étirant comme un chat. Allons-y…

***

Dire que je ne suis pas très à l’aise quand j’arrive sur le plateau avec trois bonnes heures de retard est un euphémisme. Alistair ne tourne que cet après-midi, il n’aura pas de souci, lui. Et mon texto est finalement passé, Alan n’aura donc pas été surpris de mon retard.

Enfin, c’est ce que je croyais…

Parce que c’est une véritable douche froide que je reçois quand il se tourne vers moi.

Je m’en serais bien passée, j’ai déjà donné ce matin, merci…

– Et on peut savoir où tu étais ? demande le réalisateur d’un ton acerbe, une lueur furieuse dans le regard. Stuart t’a appelée mille fois ! Tu te crois dans un camp de vacances ? J’avais dit dix heures, pas treize !

Je reste interdite devant son attitude si froide. D’accord, je ne m’attendais pas à ce qu’il m’ouvre les bras, mais je pensais qu’il ne me disputerait pas comme une gamine puisque je l’avais prévenu.

– Je vous ai envoyé un message, me justifié-je, gênée, me dandinant d’un pied sur l’autre, cachant difficilement ma nervosité. Je suis désolée, j’étais allée pêcher et…

– Je me fous de savoir où tu étais ! Et un message ? Quel message ? Je n’ai rien reçu ! Stuart ! beugle-t-il, tu as reçu quelque chose ?

Stuart, avec un air narquois, sort le téléphone du réalisateur de sa poche (facilement reconnaissable, la coque est à l’effigie de Chouchou) pour le brandir en l’air comme une preuve.

– Mais non, je n’ai rien reçu ! s’exclame-t-il d’un ton outré. Et j’ai pourtant bien essayé de la joindre.

Machinalement, je m’empare de mon téléphone, vérifie si j’ai eu des appels en absence. Même si je sais pertinemment que non. Je fronce les sourcils, range mon portable aussitôt.

– Je n’ai pas eu d’appels en…

– Occupe-toi de Chouchou, me coupe Alan en me refilant le petit chien surexcité de me voir. Et bouge de là, tu es dans le champ ! Je te préviens, Amy, un autre retard et tu es virée ! Ce n’est pas parce que tu es très douée que tu as le droit de venir quand ça te chante !

Très douée ?! Wow ! Malheureusement, dans ce contexte, je ne peux apprécier ce compliment… Mais quand même !

Stuart laisse s’installer un petit sourire sur ses lèvres, visiblement fier de lui. Je comprends alors qu’il a bien reçu le message, qu’il ne l’a pas transmis et qu’il ne m’a pas non plus appelée.

Et qu’il jubile à l’idée que je pourrais me faire virer…

Je recule tout en tentant de maîtriser Chouchou qui me lèche les mains. Le cale dans mes bras tout en le caressant pour qu’il reste tranquille. Je me sens de trop, je ne sais pas ce que je dois faire et j’ai peur pour mon job. Le réalisateur a relancé la prise, le silence est demandé, je ne peux donc pas savoir où je suis censée être. J’inspire et expire longuement tout en observant Calum qui se dispute avec un prétendant de Bonnie, jouant le rôle à la perfection, et décide de m’éloigner pour aller rejoindre le groupe des figurants. Je sais qu’ils vont bientôt devoir se positionner en arrière-plan, j’ai lu les fiches hier soir avant de m’endormir, mais j’ignore si Alan a fait des changements de dernière minute.

Et puis j’aperçois Bonnie, en robe bleu nuit, isolée près de la ferme, en train de consulter son portable.

– Salut, dis-je en me rapprochant d’elle à pas feutrés, décidant de profiter de cette occasion pour aller prendre de ses nouvelles.

– Salut, répond-elle en levant les yeux de son écran.

Elle est pâle, ses yeux sont rouges, et sa voix est mal assurée.

– Comment tu vas ? demandé-je d’une petite voix pour ne pas la froisser.

– Bof, j’ai connu mieux, avoue-t-elle avec un faible sourire. De nouvelles plaintes ont été déposées. Mon père n’a pas le droit de quitter le sol américain. Je crois que c’est vraiment grave !

– Je suis désolée… soufflé-je en faisant un pas vers elle. Tu veux qu’on aille dans un coin plus tranquille ? Il ne faut pas que quelqu’un te voie pleurer.

– M’en fous, dit-elle en haussant les épaules d’un air blasé. De toute façon, cette histoire va m’exploser à la gueule et tout sera fini. Ma carrière, ma réputation, je n’aurai plus qu’à aller m’isoler au fin fond du Groenland et à élever des phoques…

Je souris devant son humour qu’elle n’a manifestement pas perdu. J’appréciais beaucoup cette qualité chez elle, sa façon si naturelle de tout dédramatiser, la légèreté avec laquelle elle affrontait la vie, même si elle a bien perdu de son innocence aujourd’hui.

– Personne n’en saura rien, la rassuré-je d’une voix que j’espère convaincante. Personne ne fera le rapprochement entre ton père et toi.

– Tu parles ! Les journalistes fouillent ! Des photos de lui plus jeune commencent à sortir sur le Net, bien sûr que cette histoire va se savoir ! C’est obligé ! Tu connais bien le monde des médias, non ? Ils ne vont rien lâcher !

– Tu portes le nom de ta mère, ça devrait être suffisant pour te protéger, enchaîné-je. Viens, j’ai besoin d’un bon café, tu veux quelque chose ?

– Disparaître ? grimace-t-elle.

– Je suis là, Bonnie, affirmé-je d’une voix sincère. Je vais t’aider. Si tu le veux… Tu n’es pas seule pour affronter tout ça.

Bonnie ne répond pas. Elle fuit mon regard, range son téléphone d’un geste agacé dans sa poche et soupire bruyamment.

– Il faut que j’arrête de lire les actualités, dit-elle. C’est horrible, tout le monde ne parle que de ça…

– Oui. Concentre-toi sur le tournage. Tu n’es pas responsable des actes de ton père, Bonnie…

Je fais un pas en avant pour l’inviter à me suivre. Mais sa main soudainement posée sur mon bras me stoppe dans mon élan. Je lui fais face, interrogative.

– Amy… commence-t-elle d’une voix mal assurée. Il faut que je te demande quelque chose. J’ai… besoin de savoir…

J’attends qu’elle finisse sa phrase. Mais elle ne la termine pas.

– Tu veux savoir ce qu’il s’est réellement passé, c’est ça ? l’aidé-je, même si je n’ai aucune envie de revenir sur ce sujet.

Mais il le faut pourtant. Je crois que c’est l’occasion que j’ai tant espérée pour m’expliquer enfin. Mais me replonger dans mes souvenirs, ressortir cette sordide histoire va me demander beaucoup d’efforts.

– Oui, s’il te plaît… balbutie-t-elle d’une voix à peine audible.

– Viens, allons là où personne ne peut nous entendre…

Bonnie me suit jusque sous le chapiteau où je prends un café et des biscuits. Je lui demande si elle veut une boisson, mais elle me répond par une grimace, me signifiant qu’elle ne peut rien avaler.

– Tu ne veux pas un petit truc ? insisté-je quand même. Tu ne vas pas tenir le coup, sinon.

– Plus tard, répond-elle, les larmes envahissant de nouveau ses beaux yeux verts.

Nous allons un peu plus loin, là où les oreilles indiscrètes ne peuvent pas nous entendre, mais où je peux garder un œil sur les scènes au cas où Alan se déciderait à me donner des directives.

– En plus, toute l’équipe ne parle que de ça, dit Bonnie d’une voix lasse. C’est invivable. Je fuis tout le monde, mais j’ai l’impression que c’est louche, je ne sais plus comment agir. Et faire des remarques sur le comportement de mon père est au-dessus de mes forces. Qu’est-ce que je pourrais dire ? C’est mon père ! Je ne sais même pas si toutes ces plaintes sont justifiées. Je…

Puis elle s’arrête d’un coup. Je crois qu’elle a capté mon regard qui ne laisse aucune place au doute.

– Il n’a pas fait ça avec toi, Amy, souffle-t-elle, alarmée. Dis-moi que…

Elle ne parvient pas à finir sa phrase. Ses yeux s’embuent de nouveau, et un sanglot déchire le silence.

– Non, Bonnie, la rassuré-je. Il ne s’est rien passé entre ton père et moi. Il a juste… essayé.

– Essayé quoi ? s’étrangle-t-elle, les yeux écarquillés.

– Essayé de coucher avec moi, lâché-je à voix basse, retenant mon souffle.

Bonnie fait un pas en avant, comme pour fuir ma révélation. Elle enfouit son visage dans ses mains, courbe le dos.

– J’ai tellement honte… dit-elle.

– Mais tu n’as pas à avoir honte ! la reprends-je. Bonnie, tu n’es pas responsable !

– J’ai cru… Putain, Amy, j’ai cru que tu avais séduit mon père ! J’ai cru que tu avais couché avec lui pour te venger ! Je pensais que tu étais jalouse à cause de Chris et que tu avais voulu me faire du mal comme ça !

Le choc m’empêche de réagir. C’est ça qui a ruiné notre amitié ? Bonnie pensait vraiment que j’aurais pu coucher avec son père, un homme qui aurait pu être le mien, juste… pour me venger ?! Je suis abasourdie. Et le mot est faible… La tête me tourne, je m’adosse contre le mur pour ne pas perdre l’équilibre tant ses paroles me heurtent. Comment a-t-elle pu imaginer une chose pareille ? Moi, sa meilleure amie, j’aurais couché avec son père !? C’est impensable. Inimaginable.

– Comment as-tu pu croire une seule seconde que j’aurais pu faire ça ? parviens-je à balbutier.

– Je suis désolée ! C’est ma mère ! Elle m’a laissée entendre ça… Elle n’a jamais voulu m’en dire plus. Mais quand j’ai commencé à entendre ce que… mon père avait fait, je me suis demandé si… Enfin, tu vois, si ce n’était pas lui qui t’avait forcée, quoi…

– Ta mère ? m’écrié-je, Chouchou s’énervant dans mes bras à cause du son de ma voix. Mais c’est quoi ce bordel ? Bonnie, tu étais une des personnes les plus importantes au monde pour moi. Tu sais à quel point notre amitié comptait ! Merde, nous étions inséparables ! Pourquoi tu ne m’as pas directement demandé ?

– Je suis désolée, répète-t-elle encore. Je… J’ai… Je suis désolée…

– Tu as vécu toutes ces années avec cette rancœur, cette haine contre moi parce que tu pensais que j’avais couché avec ton père… murmuré-je presque pour moi-même. Je n’en reviens pas.

À mon tour, les larmes me montent aux yeux. Bonnie s’approche de moi, pose une main sur mon bras, cherche mon regard. Inversion des rôles. Je suis venue pour l’aider, la soutenir, et c’est elle qui cherche à me consoler.

– Tu es sûre qu’il ne s’est quand même pas passé un truc avec mon père ? insiste-t-elle d’une voix timide, comme si elle mettait encore en doute mes paroles. Tu peux me le dire si c’est le cas, tu sais.

– Non. Enfin, pas dans le sens où tu l’entends, affirmé-je en redressant les épaules et le menton. Ton père m’a fait des avances, comme je te l’ai dit. Des avances très explicites. Il m’a coincée dans son bureau et a essayé de me tripoter. De… m’embrasser. Je me suis débattue et je suis partie. Voilà ce qu’il s’est passé. Mais il n’y a rien eu de… concret. Enfin, tu vois ce que je veux dire… J’en ai parlé à ma mère qui en a parlé à la tienne. Et elle m’a emmenée en tournée en Asie pour m’éloigner de tout ça. Pour me protéger.

– Et ma mère m’a emmenée ici, en Écosse, sa terre natale. Mais elle m’a menti.

Bonnie ferme les yeux et se masse les tempes. Tant d’années gâchées pour des non-dits et des mensonges, ça me coupe le souffle. Je laisse tomber mon biscuit, il fera le bonheur d’un oiseau, et verse la fin de mon café sur le sol. Je ne peux plus rien avaler, moi non plus. Je n’ai plus d’appétit.

Et il en faut beaucoup pour me couper l’appétit, généralement…

– Donc, tous les témoignages disent vrai, lâche Bonnie faiblement. Les filles n’ont pas menti. Mon père est un salaud. Il s’est servi de son statut pour obtenir des faveurs sexuelles. Il me dégoûte. Oh, Amy, je suis tellement désolée !

– Ça va, dis-je en levant la main pour la stopper. Tu ne savais pas. Ta mère t’a menti. Rien de tout ça n’est de notre faute.

– Mais j’aurais dû te faire confiance ! s’écrie-t-elle. Te parler ! Et je n’ai rien fait ! J’étais… tellement en colère…

– C’est du passé, murmuré-je. Tout ça est du passé. Ça ne sert à rien de nous en vouloir maintenant…

– Et si mon père avait violé des filles ? Amy, pour le moment, il n’y a que des témoignages de chantage sexuel. Mais… c’est un peu la même chose, non ? C’est… Mon Dieu ! Comment ai-je pu ne rien voir ?! Mon père ! Comment ai-je pu vivre des années avec un homme qui… couchait avec des filles de mon âge ! Je crois que je vais vomir…

Bonnie s’éloigne de moi pour inspirer de grandes goulées d’air. Puis elle revient et s’essuie les joues d’un geste rageur.

– Tu te souviens quand on jouait au jeu de la vérité ? reprend-elle d’un ton hésitant. On pouvait se poser toutes les questions qu’on voulait et on était obligées de répondre sans mentir.

– Oh oui, très bien, dis-je en souriant à ce souvenir.

– Très bien. Je veux jouer. Et je commence. Alors, est-ce que tu me pardonnes ?

– Mais bien sûr ! m’exclamé-je, la réponse coulant de source.

– Non, Amy, je suis très sérieuse. Je t’ai mal jugée. Je ne veux pas que tu dises ça parce que tu vois à quel point je suis mal. Sérieusement, tu m’en veux pour mon manque de discernement ?

Je prends le temps de réfléchir. Est-ce que je lui en veux ? Pour être honnête, un peu. Parce qu’elle aurait dû me parler au lieu de me fuir. Mais, d’un autre côté, je comprends qu’elle l’ait fait. Sa mère lui ayant menti, c’est normal qu’elle n’ait plus voulu me voir. Ni me parler.

– J’en veux à ta mère surtout, dis-je en haussant les épaules.

– Putain, si tu savais comme moi aussi !

– En tout cas, nos mères respectives ont tout fait pour nous séparer. Ça ne partait pas d’une mauvaise volonté ! La mienne, c’était pour me protéger de ton père. Et de l’absence de réaction de ta mère. La tienne… je ne sais pas.

– Je n’arrive pas à croire qu’elle ait fait ça. Mon Dieu, mes deux parents sont tordus ! Amy, tu crois que je suis normale, moi ?

– Mais bien sûr ! la rassuré-je. Ta mère a sûrement voulu te protéger aussi. Ou elle a vraiment cru que je mentais, c’est possible, non ? Comment aurait-elle pu accepter l’idée que son mari était attiré par des filles de notre âge ? Ne t’emballe pas, demande-lui des explications.

– Oui, tu as raison, acquiesce-t-elle. Mais quand même, si on a déménagé, c’est bien pour une raison, non ?

– Probablement, oui…

– Tu te souviens quand on se quittait après avoir passé la journée ensemble, on continuait à discuter encore des heures au téléphone et par Messenger ? On avait toujours quelque chose à se dire.

– Oui, réponds-je, émue qu’elle évoque ces souvenirs. On parlait et on s’envoyait des messages en même temps ! Si tu savais comme ça m’a manqué de ne plus te parler. De ne plus te voir…

– Moi aussi… Tellement !

Et Bonnie se jette dans mes bras. Me serre fort. Si fort qu’elle me brise presque les os. Mais je l’étreins aussi, si heureuse de retrouver ma meilleure amie. J’ai tellement rêvé de cette scène, tellement imaginé la revoir, oublier ce passé, reprendre les choses là où nous les avions laissées… Je me retiens de pleurer tant je suis émue. Je retrouve ma Bonnie, enfin !

Puis elle me relâche et j’aperçois Alan en train de chercher quelqu’un. Moi, j’imagine, vu comme il tourne la tête de gauche à droite.

– Je crois qu’Alan me cherche, dis-je, désolée de ne pas pouvoir continuer à discuter avec elle.

– Oui, et je dois me concentrer, c’est bientôt à moi, répond-elle avec de nouveau les larmes aux yeux.

– Merci, soufflé-je avant de m’éloigner. Merci de m’avoir parlé.

– Merci de ne pas me tenir rigueur de la connerie de mon père. Et de ma mère… Putain, je n’en reviens pas d’avoir une famille aussi space.

– Oh, je ne t’ai pas encore appris les dernières nouvelles sur la mienne, dis-je en pensant au choc que j’ai eu en apprenant l’identité de mon père et l’existence d’un demi-frère. Mais il faut vraiment que j’y aille, là…

Je lui fais un grand sourire et me hâte de rejoindre Alan, Bonnie sur les talons. Mais alors que nous retrouvons la masse de gens agglutinés autour du plateau, j’entends :

– Hé, vous avez vu ? clame un homme, l’air visiblement fier de lui. Quelqu’un a lancé un appel sur les réseaux sociaux ! Toutes les filles ayant eu un souci avec Max Conwell sont appelées à dévoiler leur histoire en utilisant le hashtag Maxdoitpayer !

Je marque un temps d’arrêt, ferme les yeux pour tenter – vainement – de fuir cette situation on ne peut plus embarrassante, sans oser me retourner vers Bonnie.

– Hé, les meufs ! insiste-t-il sur un ton de gros lourd. Vous aussi, il a voulu coucher avec vous contre un rôle ?

M’armant de courage, je me tourne vers mon amie encore plus livide que livide. Puis je vois arriver Alistair, son petit sourire énigmatique sur les lèvres. Sourire qui s’élargit lorsqu’il m’aperçoit.

Un peu de douceur dans ce monde de brutes !

J’attends que Bonnie soit à côté de moi pour rejoindre l’équipe. Habituellement si gracieuse, sa démarche est raide. D’un regard, je lui signifie que je suis avec elle. Qu’elle peut compter sur mon soutien.

– Amy ? en rajoute encore le pauvre type qui ferait mieux de se la fermer. Si tu veux devenir actrice, tu sais ce qu’il te reste à faire, hein… ?

Je serre les poings, le corps crispé. S’il se trouve drôle, c’est vraiment loupé. Par chance, il n’ose pas faire étalage de son humour douteux avec Bonnie qui ne dit pas un mot, les lèvres pincées, probablement en train de se retenir de fondre en larmes.

L’avantage quand on a le premier rôle dans une série, c’est de ne pas avoir à supporter certaines remarques graveleuses de l’équipe.

Ce qui n’est pas le cas pour une simple responsable de figuration-deuxième assistante-prédisposée à s’occuper du chihuahua du boss, comme moi…

– Je veux devenir réalisatrice, balancé-je les dents serrées. Et tes remarques ne font rire personne au cas où tu ne l’aurais pas remarqué.

Alistair, en se rapprochant de moi, me lance un regard qui m’incite à réfréner ma colère. Parce que j’ai envie de l’envoyer bouler de manière à ce qu’il n’ose plus jamais plaisanter sur ce sujet. Parce que c’est grave. Et il ne se rend même pas compte qu’il nous met mal à l’aise.

– Oh ça va, se défend-il, je plaisante !

J’ouvre la bouche pour lui dire que ça suffit, mais Alistair intervient.

– Dois-je emmener les chevaux, Alan ? demande-t-il d’une voix forte, couvrant le rire gras du mec qui détient la palme d’or du plus stupide personnage.

– Non, répond le réalisateur. Pas tout de suite. Par contre, tu peux aller avec Amy dans les loges, il va falloir doubler Calum, s’il te plaît. Amy, dit-il ensuite en s’adressant à moi. Tu peux trouver Calum et voir quel costume il porte ? Il a attrapé un rhume, il ne tournera pas aujourd’hui.

J’acquiesce, fais un petit sourire à Bonnie pour la réconforter et m’empresse d’aller à l’intérieur de la ferme. Avec Alistair. Sa présence qui me trouble, d’autant plus après les moments que nous avons partagés ce matin. J’ai encore son odeur masculine sur moi, des traces de ses morsures dans mon cou, des papillons dans le ventre au souvenir de nos étreintes.

– Ça va, BlueBird ? me demande-t-il dès que nous sommes éloignés de l’équipe.

– Ça va… réponds-je, ne souhaitant pas m’éterniser sur le sujet.

– Tu as eu des problèmes à cause de notre retard ?

– Ça va, répété-je, ne souhaitant pas non plus parler de ça, d’autant plus qu’Alan a l’air de moins m’en vouloir.

– OK… dit-il, pas convaincu mais sans insister. Au fait, Catriona souhaiterait te voir, elle part en classe verte tôt demain matin et elle aimerait que tu viennes lui dire au revoir ce soir. Est-ce que c’est possible pour toi ?

– Ah oui ? m’étonné-je, touchée qu’elle veuille me voir avant de partir. Elle part combien de temps ?

– Une semaine, grimace-t-il. C’est la première fois que nous allons être séparés autant de temps.

– Oh… Bien sûr, je viendrai la voir avec plaisir. Et ça va, tu gères ?

– J’essaie, oui, dit-il d’une voix amusée mais néanmoins un peu stressée. Elle est surexcitée à l’idée de partir, alors je pense que je devrais supporter…

Je ris. Me souviens de l’état de nervosité de ma mère la première fois que je suis partie quelques jours avec l’école sans elle. Elle avait pleuré. Moi, au début, non. Et puis après, si, car elle m’avait tellement assommée de recommandations, répété des milliers de fois de l’appeler jour et nuit en cas de problème – elle m’avait donné en douce un téléphone alors que c’était interdit dans le règlement – qu’elle avait fini par me faire peur à l’idée de m’éloigner d’elle. C’était avant qu’elle ne reprenne ses tournées, et je crois que le fait que ce petit voyage se soit bien passé, que je ne l’ai pas appelée à la rescousse, lui avait donné le courage de pouvoir me laisser ensuite partir sans trop s’inquiéter.

Ma mère… Une vraie gamine quand il s’agissait de s’éloigner de moi…

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