Dangerous Games Intégrale
2. Retour aux sources
29. Retour aux sources
Le soleil me réveille en dardant ses rayons d’or sur moi. J’ai finalement réussi à m’endormir, partagée entre la déception face à l’attitude d’Alistair et le doute que Stuart a insinué en moi à propos de mon frère. Ce qui tombe bien, c’est que ce soir Lukas sera là avec Eva. Ils viennent livrer les créations que vont porter les acteurs lors du bal qui se déroulera dans le château où nous nous rendons lundi. Ça va être un défilé de belles tenues et de bijoux d’époque. Je me faisais une joie à l’idée de changer de décor, mais malheureusement ce sentiment est bien entaché.
Après un petit déjeuner sommaire, la fenêtre grande ouverte pour profiter pleinement des rayons du soleil, je décide d’aller marcher un peu. Il faut que j’évacue de mon esprit toutes les idées noires qui s’y côtoient. Il faut juste que je vérifie à quelle heure Lukas et Eva arrivent, pour être présente. J’envoie un SMS et attends la réponse en faisant les cent pas devant la cabane.
Oui, dans ce coin paumé d’Écosse, le réseau n’est pas toujours mon ami…
Hier, alors que le week-end approchait, j’avais imaginé passer un moment avec Alistair. Une promenade, peut-être un pique-nique avec Catriona, je ne sais pas, mais, naïvement, je m’étais persuadée que le brun ténébreux allait me proposer quelque chose.
Autre chose que faire l’amour, bien entendu… Mais c’était avant qu’il ne me voie en train d’embrasser cet odieux acteur !
Passer ce samedi à ruminer est donc la dernière chose que j’avais prévue…
Je regarde compulsivement mon téléphone, attendant une réponse à mon message. Qui ne vient pas. Je recommence à faire les cent pas jusqu’à ce que Duncan, mon logeur, me fasse sursauter.
– Elle va arrêter de piétiner ma pelouse !
Je le regarde un instant, fronce les sourcils, puis baisse les yeux vers le sol. Des herbes folles, des trèfles jaunis et de la terre apparente.
Pas la même définition de la pelouse que moi, cet Écossais.
– Bonjour monsieur ! clamé-je, presque contente que cet homme me sorte de mes pensées. Il fait un temps magnifique, non ?
Duncan le mal léché me dévisage. De mes cheveux bleus à mon slim pourpre troué. Marque un temps d’arrêt sur le tee-shirt d’Alistair que j’ai mis par-dessus un haut blanc à manches longues. Le logo « Neither God nor master » en écriture fluorescente.
Oui, j’ai conservé son tee-shirt. Et oui, j’ai dormi avec aussi. Et non, hors de question que je le lui rende…
Au pire, je le découperai en morceaux. Vengeance. Et je lui rendrai ainsi. Il fait bien la même chose avec mes sentiments, non ?
Voilà. Amy la gentille, terminé !
Duncan s’abstient de faire des commentaires, mais n’en pense pas moins. Je le lis dans ses yeux. Il hausse les épaules, farfouille dans sa poche, en sort trois trucs en ferraille. Je m’approche, curieuse, pour découvrir trois pauvres clous rouillés. Je lève un sourcil sans comprendre.
– Vous vouliez des clous, non ? me demande-t-il d’un ton bourru. J’ai trouvé ceux-là.
– Oh. Oui. Merci, dis-je en m’en emparant. Merci beaucoup.
Puis il tourne les talons et s’en va. Je reste là, trois clous inutiles dans la main. Pourquoi ce changement soudain ? Lorsque je lui ai demandé, il n’a rien compris et s’est énervé contre moi. Je les dépose à l’entrée de ma cabane, un sourire sur les lèvres, amusée… Duncan deviendrait-il serviable ?!
Comme quoi, tout est possible dans la vie…
Un bip retentit : Eva, qui m’informe qu’ils seront bien là ce soir aux alentours de dix-neuf heures. Mon sourire s’élargit, et je pars donc vérifier si se balader en pleine nature apaise bien les tourments.
Je longe la falaise, admirant l’étendue d’eau mouvementée, bercée par le cri des mouettes qui volent dans un ciel dénué de nuages. Le soleil est éclatant, presque trop fort pour mes yeux. J’inspire longuement, fais de longs pas pour étirer mes muscles, lève le visage pour que les rayons chauds réchauffent ma peau, m’enivre de la beauté qui m’entoure. C’est calme, si calme que le flot de mes pensées s’apaise petit à petit. En face de moi, la célèbre Black Cuillin, une montagne mondialement connue, qui fait le bonheur des photographes. Je ne suis pas photographe, mais je mitraille tout ce que je peux, fais des selfies, en envoie à Melody, à Eva – pour lui montrer ce qu’elle pourra bientôt découvrir –, à ma mère et à Meg. Je balance quelques clichés sur ma page Facebook, Instagram, hashtag « La vie est belle en Écosse », comme si l’écrire pouvait amoindrir ma peine.
Je marche une bonne partie de la matinée, puis décide de descendre plus près de l’océan par un petit sentier escarpé. Je manque de trébucher plusieurs fois, pas vraiment chaussée pour ça, mais me retiens aux gros rochers. J’arrive finalement en bas, essoufflée, une main un peu égratignée, heureuse d’être là, seule, entourée par la nature. Le vent est beaucoup plus virulent, les vagues se fracassent contre les gros morceaux de pierre, m’éclaboussant au passage. J’ai un peu froid, mais je prends encore des clichés, m’assieds, ferme les yeux et profite de l’instant. Je fais le vide, tente d’évacuer toutes les pensées inopportunes qui veulent gâcher ce moment précieux, et quand la faim devient trop forte, je décide de remonter, revigorée par ce petit tour dans ce coin sauvage et grandiose.
Il n’y a pas à dire, la montagne, ça vous gagne…
***
– Amy ! s’écrie Eva en se jetant dans mes bras. Comme je suis contente de te voir !
Ma belle-sœur, devenue une amie précieuse, me serre si fort qu’elle m’empêche de respirer. Elle me tient longuement contre elle, comme si elle ne m’avait pas vue depuis des années, alors que ça fait seulement un peu plus d’une semaine que je suis ici. Je souris, contaminée par sa joie de vivre. Elle est pâle, semble fatiguée, a un peu maigri, mais ses yeux pétillent toujours autant, et c’est une grosse bouffée d’air frais qui me submerge.
Quand vient le tour de Lukas de me serrer dans ses bras, tout mon corps se crispe. Nous sommes devant le Cavern – le bar où nous avons testé le haggis – pour dîner ensemble tous les trois. J’aimerais lui sauter au cou, lui dire combien il me manque quand il n’est pas près de moi, mais les paroles de Stuart tournent en boucle dans mon esprit. Je me recule, regarde ses beaux yeux bleus si purs, les mêmes que les miens, et ses traits fins et délicats. J’admire la prestance qu’il dégage, cette assurance à toute épreuve qui a fait fondre le cœur d’Eva il y a quatre ans.
– Quelque chose ne va pas, Amy ? me demande-t-il, soucieux.
J’hésite. J’ai confiance en Lukas. S’il me dit que je n’ai pas été pistonnée, c’est que c’est vrai. Alors j’ai peur de le vexer. Mais il faut que je parle. Le doute me noue la gorge, et il faut que ce tourment cesse. Il faut que je sache la vérité.
– Lukas, dis-je doucement. L’assistant du réalisateur a dit que c’était toi qui avais demandé à Alan de me prendre dans l’équipe. C’est vrai ?
Il me dévisage un instant. Son regard doux détaille les traits de mon visage avec précision, comme s’il me scannait, cherchait à lire en moi avant de répondre.
– J’ai demandé à Alan s’il y avait de la place dans son équipe, oui. Il m’a informé du désistement. Pourquoi ?
– Stuart a dit que tu l’avais menacé d’enlever les bijoux du tournage s’il ne me prenait pas, continué-je, la voix rauque de tension. J’ai besoin de savoir si c’est la vérité.
Voilà, c’est dit. À mon tour de dévisager mon frère, d’observer le moindre frémissement qui pourrait m’indiquer qu’il cherche à me cacher la vérité. Ou qu’il essaie de la transformer. Mais le regard soucieux de Lukas s’éclaire, et un petit sourire étire ses lèvres.
– Bien sûr que non, Amy, me certifie-t-il d’une voix posée. Je t’ai déjà expliqué comment les choses s’étaient passées. Tu crois vraiment que le réalisateur t’aurait prise si tu n’avais pas les qualifications nécessaires ou s’il n’y avait pas de place ? On parle d’Alan Middle, là !
Pas faux…
– Mais c’est qui ce con de Stuart ? continue Lukas, très sérieusement. Tu veux que j’aille lui dire qu’on n’attaque pas ma petite sœur sans subir de représailles ?
Prise au dépourvu par sa remarque, j’éclate de rire. Un rire qui ressemble plus à un sanglot de soulagement, mais qui ôte instantanément la chape de plomb qui me recouvrait les épaules.
– C’est son assistant, dis-je, d’une voix toujours amusée.
– Alors n’écoute pas les conneries qu’il raconte. Tu es douée, Amy, affirme Lukas, plantant son regard dans le mien et posant ses mains sur mes épaules, comme pour appuyer ses paroles. Ne doute jamais de toi. Si Alan n’avait pas senti ton talent, il ne t’aurait pas prise. C’est un ami de longue date, mais ce n’est pas pour ça que je lui refilerais quelqu’un, même toi, qui risquerait de mettre en péril son tournage. Tu n’as aucun souci à te faire, tu mérites largement ta place. Et tu es une Stetson, ne l’oublie pas, rien ni personne ne te résiste.
– Bien dit ! ajoute Eva, ce qui me fait encore plus sourire.
– Et ne te laisse pas marcher sur les pieds par cet assistant jaloux. Je crois bien que lui aussi a senti ton talent et qu’il a peur pour sa place, conclut Lukas avec un clin d’œil.
Touchée par ses paroles, je me jette dans ses bras. Il me serre longuement contre lui, comme le frère protecteur qu’il est, comme l’homme respectueux et admirable qu’Eva a épousé, comme une des personnes les plus importantes pour moi sur cette terre. Je reste un petit moment contre lui, rassurée, fière et reconnaissante de l’avoir dans ma vie. Jusqu’à ce qu’Eva intervienne d’une petite voix amusée.
– Bon, on continue les câlins à l’intérieur ? Je meurs de faim et on se les gèle, ici !
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