Dangerous Games Intégrale
6. Tourner sa langue sept fois dans sa bouche… (au lieu de dire des conneries)
20. Tourner sa langue sept fois dans sa
bouche… (au lieu de dire des conneries)
Dès que Matthew annonce que la caméra est coupée, je visionne son travail. Avec un regard professionnel. Je vire toutes mes émotions, tous mes sentiments pour ne me concentrer que sur sa prestation. Je vois tout d’abord le cheval lancé comme une fusée, en gros plan, puis arrive Alistair qui se jette sur lui, en plan plus large pour qu’on ne le reconnaisse pas, et enfin le zoom sur le corps d’Alistair, allongé sur le cheval, qui rassure la bête et lui ordonne de s’arrêter. C’est bien, mais il manque quelque chose.
– Matthew, tu en penses quoi ? demandé-je dans mon micro. Je crois que j’aimerais une prise plus large, avec le cheval qui s’emballe, expliqué-je, sans même lui laisser le temps de répondre. Le reste, c’est OK, mais là, on ne sent pas assez le danger. On doit voir que le cheval s’est sauvé, emballé et qu’il risque de tomber de la falaise.
– OK, répond l’intéressé. Il faudra te décaler. Je te renvoie le cascadeur.
– Ça marche ! Merci.
Je visionne une nouvelle fois, pour être sûre de ne pas me tromper. Je sais qu’Alan refait toujours les prises. Alors, j’hésite à relancer Alistair même s’il n’y a rien à dire sur sa scène. Au moins, le réalisateur pourra choisir.
Des bruits de sabots me font lever la tête. Alistair approche. Mon cœur tape un peu plus fort dans ma poitrine.
– Il faut lancer Leopold tout seul, dis-je dès qu’il parvient à ma hauteur. Mais il faudra vite que tu remontes pour qu’on ne te voie pas à l’écran.
– OK, répond-il.
– Bien.
Alistair s’exécute dès que Matthew me dit qu’il est prêt. Je suis la scène avec attention. Elle me semble idéale. La rapidité du cheval transparaît, ainsi que le risque qu’il encoure. Le paysage derrière est magnifique. Très représentatif de l’immensité de l’Écosse et de ses couleurs fascinantes. Une fois la prise faite, je demande son avis au réalisateur. Je sais qu’il a aussi un moniteur et peut suivre ce que nous faisons.
– Alan, pour Amy ? commencé-je dans le micro. Les scènes sont tournées. Vous avez le temps de me donner votre accord ?
Grognements. Bruits non identifiables. Silence. J’attends… Le stress au ventre, de peur de me faire jeter, qu’Alan me dise que c’est nul, que j’aurais pu le voir, et que je lui fais perdre son temps.
– C’est parfait, Amy ! retentit enfin sa voix. Le cadrage est top et le gros plan comme je le voulais. Super, vous pouvez remonter et m’envoyer Alistair, j’aurai besoin de lui finalement, on a un changement de dernière minute.
– D’accord, on arrive tout de suite !
Je respire, soulagée. Surexcitée. Fière de moi, aussi. Et affiche un grand sourire.
– Matthew, on remonte, le prévins-je.
– OK, m’attendez pas, je monte tout droit.
– C’est OK pour la scène, dis-je ensuite à Alistair qui attend mon verdict. Tu peux rappeler ton poney, on rentre ! Ah, et Alan veut te voir, je crois qu’il a besoin de toi !
Alistair hausse les sourcils, s’apprête à parler, mais ne dit rien. À la place, il fourre ses doigts dans sa bouche et siffle Leopold encore à l’autre bout du pré, qui démarre au quart de tour, me vrillant les tympans.
– Putain, tu pourrais prévenir, m’énervé-je.
Un sourire entendu étire les lèvres de l’arrogant. Je lève les yeux au ciel et détache Chouchou.
– Et attrape ton cheval avant qu’il n’arrive jusqu’à moi. J’aimerais faire courir Chouchou.
Je m’éloigne, pose le petit chien par terre, qui s’ébroue comme s’il sortait de l’eau. Puis, il se met à aboyer et tourner en rond. J’essaie de le calmer, sans succès. Mais avec un moniteur dans la main, ce n’est pas le plus pratique pour l’attraper. Et, bien sûr, pendant qu’Alistair stoppe son cheval, Mister Swing en profite pour se ruer sur Chouchou, qui jappe encore plus. Il passe entre ses pattes, sautille, fait le beau (ce qu’il fait magnifiquement bien, on dirait un chien de cirque), se roule par terre.
Le cheval, en réponse, le bouscule de son énorme tête, babines retroussées. Je gagerais qu’il veut le manger. Et ça ne lui demanderait pas beaucoup d’efforts, vu le petit gabarit de ce chihuahua. Inutile de préciser que je vois ma vie défiler sous mes yeux. Une petite égratignure sur le chien, et ma carrière tombe à l’eau.
D’autant plus qu’elle n’a pas réellement commencé !
Et l’égratignure, c’est dans le meilleur des cas…
Un pas de trop et hop, le chihuahua se transforme en crêpe…
– Alistair, s’il te plaît, articulé-je, tremblante, apeurée, complètement impuissante. Appelle ton cheval.
À la place, Alistair s’empare de Chouchou. Il le soulève, le cale dans ses bras, la tête de son Clydesdale suivant évidemment son geste.
– Tout doux, tout doux, calme-t-il l’équidé. Allez, on y va. Mister Swing, Leopold, go !
Alistair se met en marche. Sans même me jeter un regard, le petit chien dont j’ai la responsabilité contre ses abdominaux parfaits, ses deux Clydesdale trottinant derrière lui. Enfin, presque, puisque Mister Swing se tient toujours tout près de Chouchou. Mais Alistair l’attrape par la bride et le maintient tant bien que mal à distance. Puis, il se retourne. Darde sur moi un regard mi-amusé, mi-narquois. Il me nargue un peu en gérant, et le chien, et le cheval, je crois bien. Puis, ses yeux prennent une teinte plus sombre, plus grave. Il ralentit pour me permettre d’arriver à sa hauteur. Ce que je ne souhaitais pas vraiment, pour être honnête. Pas envie d’être près de lui. Pas envie de respirer son air. Pas envie d’être entourée de deux monstres à quatre pattes, non plus.
– Tu me dis quel est ton problème, maintenant ? demande-t-il d’une voix posée, calme, comme si son assurance allait me faire cracher le morceau, en me bloquant le passage de son corps musclé.
Je prends une longue inspiration. Deux. Trois. Me dis que je vais me contenir. Je me le suis promis. J’ai réalisé qu’il a bien le droit d’avoir sa vie, et que, surtout, il n’est pas obligé de m’en donner tous les détails… Donc, inutile que je m’énerve contre lui, non ?
Ouais.
Loupé.
– Ça ne va pas déranger ta femme que tu termines plus tard que prévu, aujourd’hui ? lâché-je, amère. Tu étais censé finir maintenant.
Je ferme les yeux, rouge de honte, de gêne, essoufflée de tant de bêtise. Bon, essoufflée de presser le pas, en réalité. J’aimerais disparaître. Me faufiler dans un trou de souris. Revenir en arrière, pile avant d’avoir prononcé ces mots. Ou pile avant d’avoir couché avec lui. Ces mots qui ne laissent planer plus aucun doute sur ma rancune et toutes les questions que je me pose. J’ose un regard sur le côté. Alistair me fixe. Son sempiternel sourire horripilant sur les lèvres. Un éclat franchement amusé dans ses prunelles.
– C’est bon ! dis-je en levant la main vers lui. Oublie !
– Oh non, je ne risque pas.
– Je m’en fous, de toute façon, insisté-je. Donne-moi le chien et prend de l’avance, j’ai besoin de me concentrer avant la scène suivante.
– De réfléchir à ta façon de communiquer, plutôt, non ? ironise-t-il.
– Quoi ?
– BlueBird, commence-t-il en plantant son regard ombre et lumière dans le mien, tout en me forçant à m’arrêter. Tu n’aurais pas pu me le demander directement ?
Il n’a pas tort.
Et je me sens doublement stupide…
– Laisse tomber !
– Tu crois que je suis ce genre de gars ? me demande-t-il, très sérieux tout à coup. Tu penses que je pourrais coucher avec toi, comme ça, alors que j’ai une famille qui m’attend chez moi ?
– Je ne te connais pas, Alistair, articulé-je, toute ma colère contenue remontant dans ma gorge. Tu as bien une fille et tu ne m’as rien dit !
– Oh. Bien sûr. Et tu voulais que je te dise ça comment ? Et quand ? Pendant les préliminaires ? Avant notre premier baiser ? Genre… Au fait, Amy, on va faire l’amour, mais je tiens à te dire que j’ai un enfant. Ça ne te pose pas de problèmes, j’espère ? Non, vraiment, il faut que je t’en parle, peut-être que tu ne veux pas d’une liaison avec un père de famille de 24 ans…
OK. Il a raison. Je suis trop stupide.
Mais ça ne change rien. J’ai couché avec lui alors qu’il a une famille.
Et je refuse de briser ça…
– OK, c’est bon, j’ai compris…
– J’ai 24 ans et j’ai une fille de 5 ans, Amy. Tu crois que c’est le genre de chose qu’on dit en premier dans une discussion ? insiste-t-il, une lueur grave dans les yeux.
– C’est bon, j’ai compris, je t’ai dit ! répété-je.
– On ne dirait pas. Tu es toujours en colère.
– Tu n’as pas répondu à ma question.
– Qui est ?
Je soupire. Lui arrache Chouchou des bras. J’ai besoin de coller ce petit bout contre moi. D’aspirer sa chaleur. De m’occuper les mains. Chouchou, en traître, se débat dans mes bras. Alistair retient le cheval qui n’apprécie pas que je lui enlève son protégé.
– Est-ce que tu as une femme, Alistair ?
Voilà. C’est dit. La question qui me brûlait les lèvres depuis le début.
– Non, je n’ai pas de femme, affirme Alistair en plantant un regard sincère dans le mien. Ni femme, ni fiancée, ni petite amie. Et je n’ai pas l’intention d’en avoir une. C’est tout ce que tu voulais savoir ?
Oui. Non. Je n’en sais rien.
En savoir plus sur la mère de Catriona, alors.
Enfin, au minimum, quoi…
Je hausse les épaules. M’enfuis. Sans répondre. Je termine de grimper la côte, faisant fi du point de côté hyper douloureux, serrant tellement fort Chouchou contre moi qu’il finit par couiner.
– Désolée, lui soufflé-je. Viens, on va boire un peu et après tu vas retrouver ton maître.
Je passe rapidement sous la tente, saisis une petite bouteille d’eau, la bois presque d’un trait, prenant soin d’en verser auparavant au chihuahua dans une petite tasse en plastique. Je détourne la tête quand je vois Alistair emmener les chevaux dans l’enclos, son téléphone vissé à l’oreille, demandant sûrement à quelqu’un de venir les chercher. Puis, je me hâte de rejoindre l’équipe à l’intérieur, me délectant toujours du compliment que m’a fait Alan, pour ma première scène dirigée seule. Je vois déjà la tête de Stuart si le réalisateur me répète ce qu’il m’a dit. Parce que Stuart a beau être son assistant, pour le moment, je ne l’ai pas vu diriger une seule scène. Alors que moi, si.
Il n’y a pas de petite victoire…
OceanofPDF.com