Dangerous Games Intégrale
5. Bienvenue en Écosse !
Je me réfugie dans la voiture que m’a louée la production dès que les figurants sont entre d’autres mains que les miennes. La douleur que je ressens au cœur est si puissante, si violente, si dévastatrice que ce ne serait pas pire si on m’avait planté un poignard à l’intérieur.
Je vérifie qu’il n’y ait personne qui approche de ma voiture – au hasard Alistair, jamais très loin – et laisse les larmes couler sur mes joues sans même les essuyer. Je suis peinée et en colère. Peinée par sa réaction, et en en colère parce qu’elle refuse de m’écouter. Elle n’essaie même pas de faire un pas vers moi, comme si tout ce que nous avons partagé pendant des années n’avait aucun poids. Mes pleurs redoublent d’intensité, me faisant hoqueter. Avec difficulté, j’insère la clef, mets le contact et fais démarrer la voiture.
Finalement, je ne suis pas persuadée qu’aller dans un bar soit judicieux.
Ou alors, si. Ça me changera les idées…
Des milliers de fois, j’ai imaginé mes retrouvailles avec Bonnie, si jamais cette opportunité arrivait. Je l’avais idéalisée, fantasmée, enjolivée, mais jamais ce qui s’est passé il y a quelques instants ne m’était venu à l’esprit. Que Bonnie ne soit pas enthousiaste sur le moment, ça, je pouvais le prévoir. Mais qu’elle soit aussi virulente et glaciale, ça échappe à ma compréhension. Mon cœur ne peut pas le supporter. L’appréhender. C’est comme si notre amitié se brisait une seconde fois, brutalement, violemment.
Irrémédiablement…
Je roule lentement, sans même apprécier les derniers rayons du soleil qui percent la brume pour venir se poser çà et là sur l’herbe mouillée, l’éclairant d’un halo doré, comme si on avait installé des spots dans le ciel et décidé quelle parcelle on allait illuminer. Ce pays a indéniablement quelque chose de magique. Chaque paysage change d’une minute à l’autre, créant une atmosphère enchanteresse. Plus loin, au bout de la route, un arc-en-ciel magnifiquement dessiné se profile. Je décide de voir ça comme un signe positif. Un signe qui me murmurerait que rien n’est perdu avec Bonnie, qu’il faut que je m’arme de patience et nous pourrons enfin nous expliquer.
Je sèche mes larmes, bien décidée à ne pas me laisser abattre. C’est vrai, je suis ici pour propulser ma carrière et je refuse que des éléments extérieurs – si importants et personnels soient-ils – ruinent mes chances de me faire un nom dans ce monde si cloisonné du cinéma.
Je suis la petite route sinueuse qui descend dans le village d’Elgol, laisse mon regard se perdre sur l’horizon et son océan apaisant, vérifie qu’une horde de moutons ne traverse pas la chaussée soudainement puis me gare devant le bar, qui fait aussi hôtel. D’ailleurs, certains membres de l’équipe sont ici, à ce que j’ai compris, dont qu’Alan.
Je prends le temps d’examiner dans le rétroviseur intérieur que mon mascara n’a pas coulé, me recoiffe rapidement, me demande si Alistair a été convié à cet apéro improvisé. Puis, me reprends en me persuadant que ça m’est égal. Complètement égal. TOTALEMENT égal. Dès que j’entends d’autres voitures arriver, je sors en espérant que mes yeux rouges n’attireront pas les questions. Cela dit, tout le monde est fatigué, j’ai une excuse toute trouvée.
Le bar The Cavern porte bien son nom. Une haute bâtisse de vieilles pierres à l’allure ancestrale digne d’un film historique. J’adore ce côté typique de l’Écosse, le patrimoine incroyablement bien préservé, l’absence de complexes hôteliers malgré le tourisme important. Ici, on a l’impression que rien n’a bougé depuis des siècles.
Même si je ne sais pas exactement comment était l’Écosse il y a des centaines d’années…
Carolyn m’interpelle joyeusement, et toute la bande sort des voitures et des minivans. Je ne connais pas encore tout le monde par leur prénom, une soirée est une très bonne idée pour se rapprocher. L’esprit d’équipe est important sur un tournage, cela ajoute à la bonne réalisation du film. Même si je n’ai perçu aucune discorde pour le moment – excepté le caractère de Stuart l’éternel mal luné – plus nous serons proches, mieux ça se passera.
– Alan se joint à nous, m’informe Carolyn discrètement. On va voir si le whisky le rend plus calme.
– Tant que je ne dois pas m’occuper de Chouchou, je n’y vois pas d’inconvénient, dis-je en riant de bon cœur. Tu sais si les acteurs viennent ?
– Non, pas que je sache. Calum était fatigué, Bonnie n’a rien dit et les autres étaient encore dans leur loge. On leur a proposé, ils choisiront.
Et Alistair ?
Non, rien…
Nous sommes accueillis par un grand gaillard en kilt vert et rouge, barbe rousse jusque sur sa poitrine, longs cheveux ébouriffés. Carolyn lâche un « waouh » absolument pas discret et les commentaires – gentils – vont bon train. C’est la première fois – excepté un joueur de cornemuse dans la ville d’Edimbourg – que je vois une personne avec un costume traditionnel et je suis franchement amusée. Je ne savais pas que certaines personnes portaient encore le kilt, autre que pour le folklore !
– J’adore les mecs en kilts, me glisse – doucement, cette fois – Carolyn. C’était mon principal fantasme quand j’ai appris que je venais tourner en Écosse.
Je ris toujours et détaille le barman qui nous invite à nous installer autour d’une énorme table en bois. On le dirait tout droit sorti d’un roman de highlanders avec son visage épais et ses larges épaules.
– Il ne lui manque qu’une épée, dis-je à Carolyn.
– Je kiffe, je kiffe, je kiffe ! s’emballe-t-elle. Regarde s’il a une bague. Je veux savoir s’il est célibataire ! Tu crois que je peux le prendre en photo ?
Je n’ai pas le temps de vérifier s’il est marié, le géant est retourné derrière le bar servir des clients qui ont levé leur chope en le regardant. Tout en m’installant d’un côté de la table, j’apprécie la déco très hétéroclite du bar. De vieux tableaux de paysage en noir et blanc avec seulement un éclat de couleur par endroits, l’incontournable photo du monstre du Loch Ness, des instruments de musique accrochés çà et là, des panneaux lumineux, des fanions et des guirlandes multicolores.
– J’ai des copines qui ramènent toujours des magnets de leur voyage, continue Carolyn, surexcitée. Moi, je veux ramener un highlander. Un vrai ! Comme celui-là !
Je me garde de lui dire que si ça se trouve, il est anglais. Elle a l’air tellement enthousiasmée ! J’apprécie beaucoup ce changement d’ambiance, mes soucis sont relégués bien loin dans mes pensées.
Et un certain Alistair aussi.
Enfin, pas tout à fait.
Comme si je pouvais oublier sa présence aussi facilement…
Une personne de l’équipe décide que nous allons goûter le whisky et tout le monde l’acclame. Je ne suis pas fan des alcools forts, mais étant curieuse, je décide d’en boire un verre. Après tout, ce serait dommage de ne pas tester les saveurs de l’Écosse. Le serveur qui revient vers nous acquiesce. Il nous conseille également le Haggis, spécialité régionale. Je ne connais pas ce plat, mais mon estomac répond pour moi et j’accepte aussi. Certains refusent catégoriquement, je me tourne vers Carolyn.
– Tu connais ? demandé-je.
– Non. Mais je vais tester, répond-elle avec un clin d’œil. Je ne voudrais pas fâcher monsieur Muscle à la barbe folle.
Prise d’un fou rire, j’observe de nouveau le highlander version moderne qui prépare notre commande. C’est vrai que ses muscles apparaissent sous son tee-shirt blanc moulant. Ce n’est pas du tout mon genre et la broussaille qui lui sert de cheveux et barbe n’est pas du tout à mon goût.
Mais les goûts et les couleurs…
Alan fait son apparition, Chouchou entre les mains. Il salue tout le monde et s’installe en bout de table. Il dépose le petit chien à terre, qui s’empresse de faire le tour des gens présents. Arrivé vers moi, il me lèche les mains, remue la queue, les oreilles en arrière comme si j’étais son amie depuis toujours et qu’il ne m’avait pas vue depuis des jours. Il me fait la fête quelques instants puis s’empresse de se faufiler sous la table, la truffe au ras du sol, probablement en quête de nourriture échouée à nos pieds par de précédents clients. Je souris, attendrie. Ce chien est vraiment chou !
Je prends le temps de dévisager chaque professionnel du cinéma assis, tentant de deviner (pour ceux que j’ai l’impression de ne pas avoir encore croisés) dans quelle branche ils exercent. Parce que prise par les impératifs, je ne fais pas toujours attention à mes collègues. Et même, je n’ai pas vraiment de mémoire photographique, les visages s’effacent de ma mémoire aussi vite qu’ils sont apparus, ce qui me vaut quelquefois des grimaces de la part de ceux qui eux, me reconnaissent. Mais je n’y peux rien, ça a toujours été comme ça. La discussion tourne bien évidemment autour du tournage, du jeu des acteurs, et d’un coup, dévie sur Alistair. Malgré moi, je tends l’oreille, priant pour que Carolyn n’ait pas quelque chose à me dire. Parce que je ne sais rien sur cet homme et j’ai très envie d’en savoir plus.
Juste par curiosité, hein…
– Ah, c’est vrai qu’il est plutôt sexy, le cascadeur, me glisse Carolyn, mais pas assez brut de décoffrage, je trouve.
Je ricane sous cape. Je peux lui certifier que si, il est brut de décoffrage. Mais je ne dis rien, je hoche la tête et continue d’écouter ce qui se dit.
– C’est une chance qu’il ait accepté de tourner, explique quelqu’un. Il refuse beaucoup de contrats. Il faut vraiment qu’il ait un feeling avec le réalisateur, n’est-ce pas Alan ?
Alan approuve, fier que cet énigmatique Alistair fasse partie de l’équipe.
Ah oui ? Monsieur est difficile ?
Étonnant, tiens…
– Si son nom apparaît à l’écran, sûr que le film sera un succès, explique une autre personne. C’est dingue comme il a un public déjà conquis, pourtant, on ne le voit pas vraiment.
– Il a sauté d’une falaise à 16 ans. Soixante mètres ! Plus de deux fois la distance de la compétition de plongeon de haut vol la plus extrême. Il a mis la vidéo sur les réseaux sociaux. Depuis, il est sans cesse demandé. C’est un héros des temps modernes.
– Un malade, ouais ! lâche une femme en grimaçant. C’était hyper dangereux !
– Il a réussi haut la main ! Et ça a lancé sa carrière de manière phénoménale.
– N’empêche que…
Je repars dans mes pensées. J’ignorais totalement ce pan de sa vie. D’accord, j’ignore tout de sa vie. Mais tout de même, je ne le pensais pas si… quoi ? Inconscient ? Accro aux sensations extrêmes ? Complètement fou. Ouais, c’est ça, complètement fou. La femme a raison, c’est totalement dangereux, de faire ça.
Il va quand même falloir que je trouve cette vidéo…
J’attrape mon portable pour vérifier les informations que j’entends sur ce fameux Alistair McKay même si ce n’est pas très convivial. Mais ça me démange. J’ai besoin de savoir si cet homme est réellement une tête brûlée. Malheureusement, je n’en ai pas le temps, le serveur arrive avec nos verres. Les commentaires sur Alistair cessent illico, les verres cheminent jusqu’au bout de la table, une forte odeur de whisky se répand autour de nous.
Finalement, je ne suis pas sûre d’aimer…
Puis les assiettes arrivent. Avec, à l’intérieur, une grosse boule couleur chair ouverte en son centre, d’où déborde de la viande, le tout posé sur des feuilles de salade. L’odeur est encore plus forte que celle de l’alcool. Et le mélange des deux est assez déroutant. Pour ne pas dire écœurant. Je regarde de plus près mon assiette, remarque que ce qui entoure la viande ressemble à… un gros boyau.
– Carolyn, chuchoté-je, c’est quoi exactement le haggis ?
– De la panse de brebis farcie, évidemment, répond mon voisin de gauche, un homme qui travaille au décor, je crois.
– Ah. D’accord. Merci.
– Tu vas voir, c’est délicieux ! continue-t-il en enfournant une grosse bouchée entre ses lèvres. Un régal !
Je l’observe mâcher quelques secondes, puis boire une bonne rasade de whisky. Peut-être que c’est ça la solution, noyer le goût de la viande avec de l’alcool. D’accord, je n’ai pas encore goûté, mais je n’aime pas le mouton, je devine que je ne vais donc pas apprécier la brebis…
Mais pourquoi je ne me suis pas renseignée avant, aussi ?!
– Tu goûtes la première ? murmuré-je à Carolyn ?
– Je vais vomir, m’annonce-t-elle en plissant le nez.
– C’est énorme, en plus, comment on va faire pour cacher ça ?
– Ça pue !
– On devrait commencer par le whisky, non ? proposé-je.
– Tout à fait d’accord !
De concert, nous saisissons nos verres et buvons une gorgée. Je manque de tout recracher tellement c’est fort ! Je tousse, bave à moitié, m’essuie avec ma serviette et vérifie que personne n’a remarqué ma réaction.
– C’est pas pour les fillettes, hein ! lance le highlander depuis le bout de la table en me fixant, fier de lui.
Loupé pour la discrétion…
Tous les regards convergent sur moi, bien sûr, ce qui empourpre mes joues. Pour donner le change – et le contredire – je m’arme de mon plus beau sourire et refais une tentative. Lentement, cette fois, je bois un peu. Le liquide me brûle tout autant la gorge mais je reste digne et ne vomis pas mes tripes sur la table. Il hoche la tête, visiblement content, et part vaquer à ses occupations.
– Finalement, je te déconseille le barman, dis-je à Carolyn. C’est un gros macho !
– Ouais, je sais, hausse-t-elle les épaules en riant. Mais j’aime les machos !
– Tiens, il te regarde, d’ailleurs, tu devrais manger le truc dégueu dans ton assiette, sinon, tu vas le vexer ! m’amusé-je.
Carolyn ne vérifie même pas si je dis vrai et se jette sur sa fourchette, qu’elle plante dans la viande et porte à sa bouche. Presque aussitôt après, elle attrape son verre et boit une longue gorgée de whisky.
– Fameux, dit-elle d’un ton qu’elle espère sûrement sérieux. Tu devrais essayer.
Je ne suis pas dupe mais décide de goûter quand même. J’ai dit que je voulais tester toutes les saveurs de l’Écosse, la nourriture – aussi repoussante soit-elle – en fait partie. Difficilement, je prends une minuscule portion, retiens ma respiration et la porte à mes lèvres. Le goût aussi fort que je l’imaginais me donne un haut-le-cœur.
Je savais que je n’aimais pas !
Pourquoi je tente quand même ?
L’odeur ne va JAMAIS me quitter…
Comme Carolyn, je saisis mon verre et tente de noyer le tout avec l’alcool. Ça marche. Un peu…
– Tu n’aimes pas ? me demande mon voisin comme si je venais de bafouer l’essence même de ce beau pays.
– Je suis végétarienne, dis-je sans réfléchir. J’avais oublié.
Il me regarde bizarrement et tourne la tête. Normal.
– Tu en veux ? lui proposé-je. Je t’en donne volontiers.
– Merci, mais je suis repu, déjà.
Dommage…
– Je ne peux vraiment pas manger ça, déclaré-je à Carolyn en repoussant un peu mon assiette. Je suis sûre que je vais être malade, sinon.
– Pareil, assure-t-elle.
Et c’est là que j’ai l’idée du siècle. Pile au moment où j’aperçois la petite boule de poils blanche surexcitée par l’odeur, qui tourne comme un lion en cage entre nos pieds. Je rapproche mon assiette, en pioche un peu, en laisse tomber sous la table. Et recommence, discrètement, afin que personne ne découvre la manière dont le haggis disparaît. Carolyn capte mes gestes et m’imite avec un regard de conspiratrice. Nous refrénons nos fous rires et nous débarrassons de cette spécialité avec joie. Chouchou est ravi, il se jette sur cette nourriture imprévue tout en remuant la queue, se gave et en redemande. Je n’ai jamais vu un chien manger avec autant d’avidité, comme s’il était affamé ! Jusqu’à ce qu’Alan, sans s’apercevoir de rien, dise :
– Surtout, ne donnez rien à Chouchou, son estomac est très fragile…
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