Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 23 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

9. Parenthèse

23. Parenthèse

 

Je n’ai qu’une idée en tête en conduisant jusqu’à ma maisonnette : m’évader une petite heure avant de rejoindre Catriona au ranch. C’est bien la première fois de ma vie que j’ai un rendez-vous avec une enfant ! Ma vie sociale est fantastique…

Je me gare, vérifie que Duncan ne va pas me tomber dessus et finir de plomber ma journée, et me hâte de m’enfermer chez moi.

L’objet qui va me permettre d’oublier tous mes tracas et me redonner l’énergie nécessaire pour affronter la soirée se tient juste devant moi, appuyé contre le mur. Pas que dîner en compagnie de l’adorable Catriona soit une corvée, non, mais avoir à côtoyer son père, si. Parce que lutter contre mon attirance pour lui est vraiment une des choses les plus difficiles que j’ai eu à dépasser depuis longtemps. Et l’avoir tout près n’est pas la solution idéale pour y parvenir.

Je la contemple un instant. Belle avec son manche et son corps noir devenu mat au fil des années, à force de l’avoir tant tenue entre mes mains et tant baladée partout.

Ma guitare.

Mon amie la plus fidèle.

Enfin, non. Comme pour les histoires d’amitiés, nous avons connu des hauts et des bas. Ma mère m’a appris à apprivoiser cet instrument dès ma naissance. Ou presque. Bref, je crois que je savais jouer des notes avant de parler. Enfant, j’ai pris des cours de chant, aussi. Puis, à l’adolescence, j’ai un peu délaissé ma guitare, curieuse de m’essayer à d’autres instruments. J’ai testé le piano, la batterie, la basse (encouragée par la passion de Meg, la bassiste du groupe de ma mère) puis, plus rien du tout. Un jour, j’ai rejeté en bloc l’univers de la musique, ma guitare, les cours. Je ne voulais plus entendre parler de carrière musicale, de concerts et de groupe de musique. Du moins, comme projet d’avenir. Comme métier potentiel. J’ai eu besoin de couper. Pour mieux me retrouver, probablement. Parce que je ne voulais pas suivre les pas de ma mère, profiter de sa notoriété pour me faire un nom. « La fille de » encore. C’est à cette époque que j’ai décidé de me tourner vers le cinéma. Pas si éloigné de la musique, mais différent tout de même. Et à 18 ans, quand le mensonge lié à ma naissance a éclaté, j’ai décidé de ne plus jamais jouer.

Mais, peu après, à New York, pendant mes études, j’ai habité chez Sahelle. Mon frère voulait que je loge chez lui, me prêter un logement qui lui appartient, mais j’ai été séduite par la personnalité de cette vieille femme, qui voulait absolument quelqu’un pour partager son appartement.

Un matin, quand je suis descendu prendre mon petit déjeuner, j’ai entendu Sahelle chanter. Pas fredonner un air entendu à la radio, non. Elle chantait de l’opéra. Sa voix était tellement incroyable, tellement puissante, que mon corps s’est recouvert de frissons. Et un déclic s’est produit.

La musique me manquait.

Vraiment.

Je l’ai écoutée pendant de longues minutes, adossée à un mur du couloir, alors qu’elle se tenait devant un grand miroir, dans son petit salon. Elle ne m’avait pas vue. Quand elle a terminé, mes yeux étaient remplis de larmes. C’est là que j’ai compris que j’avais fait fausse route. Que tout renier en bloc ne m’apportait rien. Que cette décision extrême n’était pas la solution. Parce que je le sentais, ce manque. Tous les jours. Profondément installé au fond de mon ventre, comme un trou, un vide que je ne parvenais pas à combler.

Ce n’était pas faute d’avoir essayé, pourtant.

Mais une passion ne se remplace pas si facilement…

J’ai compris aussi que je n’étais pas obligée d’embrasser une carrière dans la musique. Que je pouvais jouer seulement pour le plaisir. Juste pour me faire du bien. Sans attentes. Sans pression.

– J’adorerais t’accompagner avec ma guitare, ai-je dit à Sahelle, tout naturellement, une fois qu’elle a remarqué ma présence.

Nous avons donc organisé un petit rituel. Tous les matins, après ses vocalises, nous improvisions. Bon, c’est difficile d’improviser avec Sahelle, c’est une maniaque du contrôle. Elle ne laisse aucune place au hasard. Elle déteste l’imprévu, ne pas ordonner, ne pas organiser.

Ne pas décider et diriger, surtout…

Mais nous avons rapidement trouvé nos marques et composions ensemble. Elle m’a aidée à maîtriser ma voix, à la polir, comme un diamant que l’on cisèle pour le rendre encore plus pur, plus brillant, plus précieux. Lui donner la rareté tant prisée. Elle m’a confié des astuces pour contrôler ma respiration, parce que j’avais pratiquement tout perdu pendant les années où je m’étais appliquée à tout oublier. Je ne savais d’ailleurs pas que je pouvais monter autant dans les aigus. Bref, Sahelle a ramené ma passion à la vie. Elle n’a pas cherché à savoir pourquoi j’avais lâchement abandonné en cours de route, non, elle m’a juste proposé de m’aider. Et j’ai accepté.

Je balance mes chaussures et mes chaussettes, dépose ma veste et mon sac sur le portemanteau de la petite entrée, enclenche la bouilloire pour me faire du thé dans l’espace cuisine, avance lentement dans le salon, appréciant la fraîcheur du sol sous mes pieds endoloris d’être restée debout toute la journée.

Je n’ai pas joué depuis que je suis arrivée. Pas le temps, trop de fatigue, trop de pensées dans ma tête. Avec respect, je prends ma guitare dans mes mains, caresse son corps une seconde, pour enlever la poussière accumulée. D’autant plus que, sur sa surface noire, ça ne pardonne pas. Je tire une chaise, prends place, la cale sur mes genoux et laisse mes doigts décider. Souvent, je commence par une chanson de ma mère, une de mes préférées, qu’elle a écrite pour ma naissance. Un de ses plus beaux succès, d’ailleurs. My sweet baby. Cette mélodie raconte combien j’ai transformé sa vie. À quel point j’ai bouleversé son quotidien. Comment je l’ai réconcilié avec l’amour. C’est la plus belle déclaration qu’une mère puisse faire à sa fille. L’air est tendre et doux. Les paroles, un condensé de bonheur.

Mais aujourd’hui, j’ai besoin de jouer autre chose. Quelque chose de personnel. Je fais résonner les notes, cherchant le ton que je souhaite donner à cette nouvelle création. Ah oui, je compose aussi. Un peu. En cachette. Et là, il faut que je fasse parler mes tripes. Urgemment. Pour transcender cette douleur qui me ronge de l’intérieur. Cette tristesse qui consume ma joie, la réduisant au néant. Transmuter mes pensées négatives en quelque chose de positif : une chanson. Même si personne ne l’entendra jamais, qu’elle restera cachée, ou, au pire, consistera à quelques notes manuscrites sur une feuille de papier.

Dès que l’inspiration arrive, cette bête bizarre impossible à dompter, je me dépêche d’aller ressortir mon cahier de mon armoire, le pose sur la table, avec un stylo.

Puis, je me laisse emporter.

Les paroles coulent aussi facilement que les notes. Comme si elles n’attendaient que ça, tapies dans un coin de mon esprit, s’exprimer enfin. Je ne cherche pas à faire des rimes, à canaliser, à ordonner, je laisse la déferlante m’emporter. Et c’est bon. Comme rentrer chez soi après un long voyage. Réintégrer sa demeure suite à une longue absence. Me sentir à ma place.

Et c’est exactement ce qu’il me fallait, ce soir.

Il n’y a rien de plus enivrant que la musique. De plus fort. De plus intense. Enfin, comparé à tout ce que j’ai essayé. Ma musique me possède. Totalement. Elle m’emmène avec elle, dans son monde mystérieux, ce monde artistique où plus rien d’autre n’existe, me procure de la joie, de la paix, de la sérénité. Elle me reconnecte à moi-même. Remet tous les compteurs à zéro. Je joue, je chante, je teste, je recommence, le cœur et le corps en ébullition, un sourire sur les lèvres. Jusqu’à ce que la sonnerie de mon téléphone fasse crisser mes doigts sur les cordes. Je repose ma guitare, à contrecœur, même si le peu que j’ai joué m’a déjà fait un bien fou.

Melody. En Face Time.

La meilleure amie d’Eva, qui est aussi devenue une amie précieuse.

– Salut, Melody ! m’écrié-je, contente de la voir au travers de l’écran de mon téléphone, avec ses yeux pétillants de malice et son éternel sourire.

– Amy ! Je suis tellement contente ! Ça fait un bail que je voulais te téléphoner, mais franchement, je suis débordée ! Tu comprends, entre le taf, Mark, ses potes, Eva et Lukas, je n’ai pas une minute à moi ! Mark veut encore se lancer dans un nouveau concept. Mais bon, je n’ai pas le droit d’en parler ! Et encore moins à toi, puisque tu es la sœur de son principal concurrent. Même s’ils ne sont plus concurrents, hein. Pfui, et heureusement, quand j’y repense, c’était l’enfer, cette période ! Enfin, surtout pour Eva. Mais bon…

Et voilà, le moulin à paroles Melody est lancé…

Voyant l’heure tout en haut de l’écran de mon téléphone, je m’active pour ranger ma guitare, prépare finalement le thé que j’ai oublié, cherche ce que je vais mettre ce soir, tout en écoutant Melody qui s’en donne à cœur joie en me racontant – en détail – tout ce qui lui passe par la tête. J’attrape la boule de vêtements qui attendait depuis des jours que je la fourre dans le lave-linge, ajoute la lessive, fais tourner le tout.

– Et toi, alors ? Raconte ! Tu ne m’as rien dit encore ! C’est comment l’Écosse ? La chance que tu as, j’adorerais venir ! Remarque, comme lune de miel, ça pourrait être pas mal. Quoiqu’un peu froid. Ouais, non, je préfère aller sur une île. Genre, paradisiaque. Plage, eau transparente, soleil éclatant, cocktails, palmiers…

– Lune de miel ? la coupé-je en élevant la voix pour couvrir la sienne.

– Ouiiii ! m’explose-t-elle le tympan tout en me gratifiant d’un regard rempli d’étoiles. Mark et moi allons nous marier !

– Félicitat…

– Quatre ans ! Tu te rends compte qu’il lui a fallu quatre ans pour me demander en mariage /1/2 C’est dingue, non ?

– Le principal est qu’il l’ait fait ! dis-je en riant.

– Oh là là, c’était hyper romantique ! Et je ne m’y attendais plus… Faut dire que la seule fois où je lui en avais parlé, il n’avait pas été hyper emballé. Du coup, je faisais comme si je m’en foutais. Non mais, quelle nana se fout d’avoir le mariage de ses rêves ? Les mecs, je te jure, sont à côté de la plaque, quelques fois. Enfin, bon, allez, raconte ! Comment ça se passe ?

– Super ! Speed, mais génial. J’apprends plein de choses.

Comment éviter certaines personnes, ne pas mettre de baffes à Stuart, dompter un chihuahua, gérer l’amour fou entre un chien et un cheval, ne pas me sentir blessée que mon ancienne meilleure amie ne veuille plus me parler…

Quoi d’autre ?

– Le réalisateur est hyper exigeant, mais c’est top ! continué-je. Et j’ai tourné ma première scène seule, c’était… stressant. Mais génial. Et l’Écosse, c’est grandiose. Une vraie scène de film fantastique. Je comprends que les scénaristes veuillent situer leurs histoires ici. C’est absolument magnifique.

– J’adorerais tellement pouvoir venir te voir…

– Le mariage est pour quand ?

– Fin d’année ! Le premier décembre. Je sais, il fera froid, mais la ville sera tout illuminée, ce sera super joli. Et puis, c’est une date importante pour Mark, il tient à ce que ce soit ce jour-là.

– Ah oui ? Pourquoi ?

– C’est le jour de l’ouverture de Moonway. Il dit que cette date lui porte bonheur, alors il veut que notre union suive la même destinée.

– C’est romantique, dis-je en souriant.

– Tellement ! Et j’aimerais beaucoup que tu sois ma demoiselle d’honneur.

La demande de Melody me va droit au cœur. Je l’ai connue peu après avoir rencontré mon frère, c’était la meilleure amie d’Eva, et une solide amitié s’est installée entre nous.

– Oh… Merci, réponds-je, touchée. Merci mille fois. J’en serais honorée.

– Je suis super contente ! Merci ! sautille-t-elle en tapant des mains, ce qui fait vibrer le téléphone.

– Comme si j’allais refuser de porter la plus jolie robe après celle de la mariée ! dis-je en riant.

– J’ai déjà mon idée, pour vos robes ! Mais on verra ça plus tard, avec Eva. Il faut d’abord que je trouve la mienne.

– Tu as une idée ?

– Ouh là ! Des centaines d’idées ! Le truc, ça va être de réussir à concilier tout ça ! C’est hyper stressant, je te jure !

– J’imagine, dis-je, même si je n’imagine pas du tout.

Parce que le mariage est moi, ça fait quinze.

Et ça ne fait pas du tout, du tout, partie de mes priorités.

Et encore moins aujourd’hui…

Nous discutons encore de longues minutes. Pas de nouvelles de Sahelle. Lukas est toujours sur le coup, bien sûr, mais ses détectives n’ont rien trouvé. Mystère total.

Je suis tellement heureuse de voir sa frimousse surexcitée, ses mèches blondes ondulant au gré de ses mouvements, que je ne vois pas le temps passer. Lorsque nous raccrochons, il est presque vingt heures. Je me dépêche de prendre une douche bien chaude, opte pour un jean simple et un pull bleu en cachemire, tout doux, charbonne mes yeux, juste pour montrer à Alistair ce qu’il loupe.

Ce qui est stupide, puisque même s’il revenait vers moi, ce serait non.

Mais je ne peux pas m’en empêcher.

C’est plus fort que moi…

C’est en chemin, appliquée consciencieusement à conduire que je réalise que j’ai mis un pull en rapport avec le surnom que m’a donné Alistair : BlueBird. Je me sens doublement stupide. En même temps, le bleu fait partie de mes couleurs préférées, normal que je porte cette teinte souvent !

Ouais… Bien sûr…

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