Dangerous Games Intégrale
Dangerous Games - 4
43. Un pas en avant, deux en arrière
Est-ce naïf de penser que le passé peut être enterré ? Oublié ? Ou tout du moins enseveli sous des tonnes d’excuses et de faux-semblants pour éviter qu’il nous ronge constamment et continue de détruire notre vie ?
Je le pensais. Ou plutôt, je me plaisais à le croire. Je n’imaginais pas qu’il puisse resurgir tel un geyser au plus mauvais moment.
Parce que ce passé va tout détruire sur son passage…
En recroisant Bonnie, bien sûr que tout m’est revenu en mémoire. Tout ce que je m’efforçais de camoufler. La peur. La honte. La culpabilité. Les milliards de questions. Mais je n’imaginais pas que tout ça allait éclater au grand jour.
J’entends les conversations autour de moi, mais de si loin que mes oreilles semblent remplies de coton. Je n’ai plus faim. Entendre le nom de Max Conwell m’a coupé l’appétit. Il ne suffit pas de grand-chose pour passer de la quiétude à l’inquiétude. Deux mots. Un nom. Je repose ma fourchette, évite le regard d’Alistair qui me scrute comme s’il sentait à quel point je suis mal.
Mais là, c’est Bonnie qui me préoccupe. Bonnie et ses yeux verts étincelants de colère. De haine. De reproches. En attrapant son regard, je peux sentir à quel point elle m’accuse de trahison.
Tout à coup, elle se lève. Je sais qu’elle se contient, qu’elle lutte pour ne pas hurler, s’effondrer, pleurer, et dans ses gestes je perçois sa panique. Alors je me lève à mon tour. Sans regarder personne. Comme si ça pouvait me rendre invisible aux yeux de tous. Je lui emboîte le pas quand elle quitte le chapiteau où nous déjeunons. Le froid me saisit et s’infiltre sous mon petit pull, je frissonne, éternue, croise les bras sur ma poitrine pour me protéger de cet air glacial. La pluie s’est arrêtée, mais le soleil n’est pas décidé à venir nous réchauffer aujourd’hui.
Bonnie ne se retourne pas mais elle sait que je suis derrière elle. Je le vois à ses épaules tendues, à sa démarche raide, elle qui a une allure si gracieuse généralement. Elle se retient jusqu’à ce que nous soyons seules.
Elle passe sur le côté de la ferme, va à l’arrière, là où j’ai tenté de lui parler la première fois.
La première fois depuis de si longues années…
Puis, dès qu’elle se pense en sécurité, sans personne autour pour l’entendre, elle se retourne. Elle est d’une pâleur affolante, et ce que je perçois dans ses yeux me fige sur place.
– C’est toi qui es responsable de ça, n’est-ce pas ! affirme-t-elle sur un ton si calme que le contraste avec la colère qui se lit sur son visage me prend au dépourvu. Tu n’en as pas eu assez ? Tu continues à salir ma famille ! Mais qu’est-ce que tu cherches au juste, Amy ? Tu veux me punir ? C’est ça ?
Je mets quelques secondes à comprendre ses paroles. La voir si haineuse me fait l’effet d’un couteau planté dans le cœur. Comment peut-elle imaginer une chose pareille ?
– Pourquoi as-tu fait ça ? continue-t-elle devant mon silence qu’elle prend pour un consentement. C’est à cause de Chris, c’est ça ? Juste à cause de ce mec ? Alors qu’il n’en valait même pas la peine, en plus !
– Quoi ? m’étonné-je. Mais de quoi parles-tu ?
– Tu étais amoureuse de lui ! Et c’est moi qu’il a embrassée !
– Mais, Bonnie, commencé-je en me rapprochant d’elle. Ce mec n’a rien à voir là-dedans ! Tout ça n’a rien à voir avec lui ! C’est juste…
Un bruit tout près me fait taire sur-le-champ. Un homme parle au téléphone. Je fais signe à Bonnie de se taire, longe le mur, découvre un cadreur assis sur une pierre, en grande discussion avec ce qui semble être sa femme.
Ou sa maîtresse, vu les bribes de conversation…
– Viens, retournons sous la tente, conseillé-je à Bonnie. On parlera de tout ça là-bas.
Même si j’aurais aimé l’avoir tout de suite, cette foutue explication !
Je me hâte de rejoindre les autres qui finissent de déjeuner, Bonnie sur les talons. Elle a hésité à me suivre, mais l’a tout de même fait. Je me dis qu’enfin nous allons pouvoir éclaircir les choses. Depuis le temps que j’en crève d’envie.
J’attrape, pour me donner une contenance, un café et une part de gâteau, puis file m’asseoir tout au fond, là où certaines places ont été libérées. Quelques personnes de l’équipe prennent le café dehors tout en fumant une cigarette. Nous serons mieux ici pour discuter.
Et je n’aurai pas Alistair en face de moi pour me déconcentrer…
Malheureusement, à peine sommes-nous assises que quelqu’un allume la radio sur son portable et demande le silence le plus complet. Tout le monde s’exécute, et j’assiste, impuissante, au déferlement d’accusations qui pèsent sur le père de Bonnie. Elle blêmit de nouveau, lutte pour retenir ses larmes. J’aimerais la soutenir, la réconforter, mais je ne peux rien dire. Tous sont concentrés sur les paroles d’un journaliste qui s’en donne à cœur joie en relatant tous les détails de cette histoire.
« Max Conwell refuse de faire un communiqué. Il prétexte qu’il doit attendre l’aval de son avocat. Et les témoignages de ses pauvres victimes continuent à affluer. Des jeunes filles de 15 à 22 ans, toutes apprenties actrices. Le célèbre réalisateur aurait ainsi distribué des rôles dans ses films et ses séries en contrepartie de… certains arrangements. Certaines filles parlent de harcèlement, de chantage, mais il ne serait pas étonnant que le viol soit évoqué ! Aujourd’hui, dix-neuf accusations pèsent sur lui. Max Conwell s’est réfugié dans sa propriété de Miami, interrompant ainsi un tournage en cours… J’ai sous les yeux de terribles accusations, preuves irréfutables de son abject penchant pour les très jeunes filles, grâce à deux lettres parvenues dans les plus grands journaux… »
– Il faut que je m’en aille, murmure Bonnie presque pour elle-même.
J’entends à peine ce qu’elle dit. Entre la voix du journaliste et celles de ses auditeurs captivés par cette sordide histoire, je ne parviens pas à comprendre ses paroles.
– Donne-moi ton numéro, lui dis-je discrètement.
Bonnie lève les sourcils dans une grimace qui semble signifier que je viens de lui demander le code secret de sa carte bleue.
– Pour pouvoir discuter tranquillement, ajouté-je devant sa mine suspicieuse.
Sans lui laisser le temps de répondre, je lui donne mon téléphone. Elle me regarde une dernière fois, semblant hésiter, puis tape sur les touches à toute vitesse et me le rend.
Quand je pense au nombre de fois où j’ai rêvé de trouver son numéro…
Puis elle attrape le sien. Je le fais sonner et elle s’empresse d’écrire un message.
[Je suis foutue !
Il faut que je me barre avant
que tout le monde sache
que je suis sa fille.]
[Personne ne sait !
Et personne ne saura !
Ne montre rien.
Tu es bonne actrice, non ?]
[J’étais. Enfin, j’espère.
Mais je crois que je peux faire
une croix sur ma carrière…]
[Tu ne portes pas son nom, Bonnie !
Et d’ailleurs, c’est quoi le nom
que tu as donné à Alan ?]
[Le nom de jeune fille
de ma mère. Pour me protéger,
justement.]
[OK… Tu as eu raison.
Mais ne t’inquiète pas,
personne ne sait rien, ici.
Et il n’y a aucune raison
qu’il y ait des fuites…]
Bonnie me lance un regard qui semble dire que si : moi, je sais. J’écarquille les yeux, comme si elle venait de me décocher une flèche en plein milieu du front.
[Tu n’es pas sérieuse ?
Bien sûr que je vais me taire !
Bonnie, tu étais mon amie !
Je n’y suis pour rien
dans cette histoire,
je te le jure !]
[Tu vas porter plainte,
toi aussi ?]
[Non !
Je n’ai jamais porté plainte !
Et je ne le ferai pas.]
– Mais tu étais d’accord, toi ! lâche-t-elle à voix haute sans se rendre compte que toutes les têtes se tournent vers nous.
– Bon, OK, j’emmène mon café et je te fais répéter. Mais c’est la dernière fois que tu me prives de mon dessert, je te préviens !
Ouf, on l’a échappé belle !
Je dois être aussi rouge que Bonnie. Aussi gênée, mais soulagée que personne n’ait fait le rapprochement entre notre discussion et l’histoire de cet ignoble personnage.
Personnage que j’adorais, avant.
Avant qu’il ne me révèle sa vraie nature…
Je ne suis pas sûre de comprendre le sens de ses paroles. J’étais d’accord pour quoi ?! Cette phrase m’a blessée au plus haut point, mais je ne le lui montre pas. Je vais chercher ma veste sur la chaise que j’occupais tout à l’heure, évite encore le regard d’Alistair qui est en train de pianoter sur son téléphone. Puis sors.
– Bonnie, qu’est-ce que tu insinues exactement quand tu dis que j’étais d’accord ? demandé-je, la voix tremblante.
– Amy ! Alan te cherche partout, nous interrompt une voix. Il manque des figurants pour cet après-midi, il faut que tu viennes tout de suite.
– J’arrive, merci ! réponds-je, agacée.
Pour une fois que je pouvais parler en toute franchise avec Bonnie…
– Bonnie, je suis là pour toi, ajouté-je en prenant ses mains dans les miennes, faisant fi de son accusation. Je suis avec toi. N’hésite pas à venir me voir si tu en as besoin. Et…
– Il faut que nous éclaircissions encore certains points, oui, rétorque-t-elle, glaciale, retirant ses mains des miennes.
Un pas en avant. Deux en arrière. Je devrais lui refiler Alistair. Ils ont exactement le même comportement, tous les deux.
Ou alors, c’est vraiment moi le problème. Moi qui incite les gens à se rapprocher, puis à me fuir…
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