Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 17 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

3. Sahelle fait des siennes…

17. Sahelle fait des siennes…

 

 

Amusée, autant qu’agacée, d’avoir mis tant de temps pour payer une facture, je me hâte de rejoindre ma voiture, au cas où le garagiste déciderait de me rattraper pour me raconter encore un peu de sa vie.

Ou me proposer je ne sais quoi…

Je vérifie mon téléphone, deux appels manqués d’Eva. Désolée de ne pas avoir pu répondre, je la rappelle, puis soupire en le posant dans le vide-poches puisqu’elle ne répond pas. Si, quelques rares fois (oui, je sais, ce n’est pas bien), je téléphone en voiture, là, avec les virages serrés et les moutons indisciplinés, je ne m’y amuse pas.

Je prends tout de même le temps d’apprécier le coucher de soleil sur l’océan. Le ciel est zébré de rayures rose et or, qui se reflètent sur les rochers et les galets de la petite plage, les nuages ressemblant à de la barbe à papa (on a les références qu’on peut) et l’eau semble si calme que je pourrais y plonger. Enfin, presque. Je ne suis pas fan des eaux froides. Mais ce lieu me donnerait envie d’aller m’asseoir devant et de l’observer le temps que l’astre orangé disparaisse derrière l’océan. C’est époustouflant. Je m’arrête et mitraille ce somptueux paysage. Je n’ai jamais vu un pays aussi changeant au niveau des couleurs, aussi intense. Un décor de carte postale à chaque virage. Des envies de capturer ces instants chaque jour et d’en faire des posters. Tout, ici, me surprend. M’émerveille. Me donne envie de parcourir le monde pour aller découvrir d’autres contrées. D’autres mentalités. D’autres façons de vivre…

Je rappelle Eva dès que je suis garée devant ma petite maison, et commence à marcher lentement le long du pré qui borde l’océan. Un petit chemin se profile devant moi. J’ai envie de respirer l’air frais, de prendre mon temps, d’apprécier encore une bonne rasade de paysage féerique.

Toujours mieux que le whisky…

Je laisse mes yeux se perdre sur l’immensité qui m’entoure, la nature sauvage et grandiose de ce début de soirée et les montagnes, sombres masses protectrices, qui délimitent la fin de l’île de Skye, pendant que la sonnerie résonne.

– Amy ! Ah, je pensais que je ne pourrais jamais te joindre ! s’exclame Eva dès qu’elle décroche. Tout va bien ?

Joker ?

– Bonjour Eva, réponds-je. Oui, merci. Qu’est-ce qu’il se passe avec Sahelle ?

– Hallucinant ! Tu ne vas jamais me croire ! Elle a disparu !

– Comment ça, elle a disparu ? m’étonné-je, m’attendant à presque tout, sauf ça.

– Disparue, oui. Pfiut, volatilisée. Plus de Sahelle, plus de Mirage, plus personne ! s’écrie Eva d’une voix empreinte d’inquiétude.

– Mais comment ça ? Il lui est arrivé quelque chose ou elle est partie ?

– Oui, elle est partie ! Sans rien dire à personne ! Elle a emporté quelques affaires de toilette, des vêtements, son chat et son ordinateur. Mais impossible de la localiser, aucune trace nulle part, aucune piste, pas de mot, rien du tout !

Je n’arrive pas à croire ce que j’entends. Comment Sahelle aurait-elle pu disparaître ? Une sourde angoisse m’envahit le cœur.

– Merde, lâché-je. C’est quoi ce délire ? Tu es sûre qu’elle n’a pas eu un accident ou quelque chose comme ça ?

– Oui, on a vérifié, bien sûr. Lukas a mis ses contacts sur le coup. Mais rien ! Et puis, elle ne sort jamais Mirage de son appartement, donc elle l’a emmené avec elle. Si elle s’était fait kidnapper, ou avait eu un accident, elle n’aurait pas emporté son chat !

– Non, mais c’est dingue. C’est une blague de sa part ?

– J’aimerais bien, ricane-t-elle d’une voix étranglée, soucieuse. C’est un truc de fou cette histoire.

– Il s’est passé quelque chose avant qu’elle ne disparaisse ? demandé-je, tentant de comprendre, complètement larguée.

– Tu te souviens de la soirée cartes, quand je t’ai eue au téléphone, l’autre soir ?

– Bien sûr !

– Bien. Alors, on jouait tranquillement… Enfin, comme peut l’être une partie avec elle, quand sa copine Isabella nous a rejointes. Elle était tout excitée, tout émoustillée, et nous a dit qu’elle avait une nouvelle à nous annoncer.

– Ah oui ?

– Isabella a rencontré un homme et a décidé de vivre avec lui. Voire, de partir avec lui. Il n’est pas de New York, il vit dans le Wisconsin, et elle a dit qu’il était possible qu’elle déménage. Elle l’aurait connu… sur un site de rencontre ! Il est venu la voir plusieurs fois à New York, ils se sont plu, et elle a décrété qu’elle n’avait plus l’âge d’hésiter, que c’était la chance de sa vie, et qu’elle voulait en profiter au maximum.

– Sérieux ? m’écrié-je, totalement soufflée.

– Oui ! affirme Eva. Au début, on a pensé qu’elle plaisantait, mais pas du tout. Elle était absolument sûre d’elle. Elle nous a dit qu’elle voulait voir comment les choses allaient évoluer mais que c’était possible qu’elle s’en aille, elle est folle amoureuse, l’impression de revivre sa jeunesse, bref, totalement emballée.

– Et ?

– Et Sahelle l’a hyper mal pris, explique-t-elle d’un ton désolé. Elle a jeté son jeu de cartes sur la table, super énervée. Bon, tant mieux, parce que j’étais en train de gagner et je ne savais pas comment sortir de cette situation sans subir sa mauvaise foi. Et elle a commencé à dire que tout le monde l’abandonnait, que c’était inhumain, d’abord moi, il y a quatre ans, qui n’est pas restée longtemps chez elle. Ensuite, ma mère qui est partie dès que sa boutique de création a commencé à bien tourner, après toi, avec ton tournage, et maintenant, sa meilleure amie qui s’en va.

– Ah, mince. C’est vrai qu’elle n’aime pas être seule. Mais est-ce suffisant pour qu’elle disparaisse volontairement sans laisser de traces ?

– Il faut croire, oui. Elle a dit qu’elle en avait marre, que tout ça n’était pas sympa pour elle. Ensuite, elle a semblé s’être calmée, puis a décrété que si c’était comme ça, elle aussi allait vivre sa vie. Et depuis, plus de nouvelles…

– C’est fou… dis-je. Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire ? Partir en vacances ?

– On est allé voir les agences de voyages autour de chez elle, mais pas de pistes. On ne sait absolument pas.

– Le fait qu’elle ait pris son chat est bon signe, déjà, elle ne s’est pas fait enlever.

– Ah ah, si elle se faisait kidnapper, je plains le mec, moi ! Mais bon, elle est âgée, et elle semblait bien fatiguée, ces derniers temps, du coup, nous sommes tous super inquiets…

– Tu m’étonnes ! Lukas n’a pas des contacts pour retracer les mouvements de sa carte bleue ? Il connaît un super détective, non ?

– Oui, oui, il est sur le coup, bien sûr ! Elle a retiré deux mille dollars en liquide le lendemain de la partie de cartes et depuis, aucun paiement. On lui avait offert un téléphone portable, qu’elle a bien pris soin de laisser dans son appartement. Heureusement qu’on avait le double de ses clefs pour en savoir plus, sinon, on aurait dû fracturer sa porte. Elle a coupé l’électricité, l’eau, enfin, bref, comme si elle partait pour un long voyage.

– Sauf qu’on ne sait pas où… finis-je pour elle.

– Exactement. Tu sais où elle aurait pu aller, toi ? Des pays qu’elle aurait évoqués, tout ça ? On ne se souvient pas qu’elle ait un jour dit vouloir partir, enfin, excepté après l’annonce d’Isabella.

– Non, franchement, je ne vois pas, dis-je après une seconde de réflexion. Et comment va Isabella ?

– Partagée, soupire Eva. Inquiète et énervée. Elle se sent évidemment responsable, mais d’un autre côté, elle en veut à Sahelle de faire un coup pareil. Elle dit que Sahelle veut lui saper son bonheur en disparaissant de cette façon. Qu’elle souhaite la culpabiliser.

– C’est un peu vrai, non ?

– Je crois, oui. Sahelle n’a pas apprécié du tout et elle marque son mécontentement de cette manière.

– Sacrée Sahelle, ris-je doucement, me remémorant sa personnalité atypique et fantasque. J’espère qu’elle va bien, c’est tout ce qui compte.

– Oui. Tu as raison, c’est le plus important. On a eu un rapport de tous les hôpitaux, les gendarmeries, tout est OK de ce côté-là, donc a priori, elle va bien…

– Elle est peut-être allée à la rencontre d’un homme, tiens !

– On y a pensé, figure-toi ! Mais elle a emmené son ordinateur portable, on ne peut même pas vérifier son historique. Là, le détective cherche à partir de son adresse IP. Pour le moment, il n’a rien. Je suis sûre qu’elle est capable d’avoir fait des recherches ailleurs qu’à partir de chez elle, se disant qu’on pourrait découvrir où elle est.

– Tu crois qu’elle aurait été jusque-là ?

– Franchement, tu aurais vu son regard, sa détermination quand elle nous a dit qu’elle aussi allait vivre sa vie, je pense que oui !

– Elle nous épatera toujours…

– Le mot est faible ! rit doucement Eva. Mais bon, Sahelle dans la nature avec Mirage, je ne sais pas ce que ça peut donner…

– Ouais. Moi non plus…

La discussion dévie sur nous, ensuite. Je prends des nouvelles de Lukas, de Melody, j’omets volontairement de lui parler de mes soucis, comme si ne pas les dire à voix haute ne leur donnait aucune consistance. Aucune réalité. De toute façon, que dire ? Que j’ai couché avec un homme qui m’attire beaucoup trop, mais qu’il a une fille, détail qu’il a bien pris soin de ne pas me révéler, qu’il est peut-être marié, et que j’ai l’impression de recréer l’histoire de ma mère, de briser une famille, et aussi de m’être lancée tête et cœur (bon, corps surtout) dans une aventure qui n’en est pas une, qui n’était qu’une erreur d’un soir, une pulsion primaire, peut-être ? En tout cas, pour lui. Parce qu’il n’éprouve rien pour moi, ça, c’est certain.

Et j’ai beau me le répéter, ça fait toujours aussi mal…

Nous nous promettons de nous donner des nouvelles de Sahelle dès que nous en avons. Même si, de mon côté, ça m’étonnerait que j’apprenne quoi que ce soit…

Je rebrousse chemin. La nuit tombe implacablement sur le paysage qui perd petit à petit de ses couleurs. L’océan devient une étendue grise, les montagnes se confondent avec l’horizon. J’inspire à pleins poumons l’air frais qui s’infiltre aussi sous mes vêtements, ne peux m’empêcher de sourire devant le coup qu’a fait Sahelle, même si ce n’est pas franchement drôle. Mais savoir qu’à 94 ans passés, elle est capable de prendre Mirage, son énorme chat, sous le bras et de partir, je suis impressionnée. En brouillant les pistes, en plus. Enfin, en espérant que ce n’est pas grave, qu’il ne lui est réellement rien arrivé sinon, c’est certain que je ne rirai plus du tout !

Duncan, mon grognon de logeur, se tient devant la maison lorsque j’arrive. Fidèle à lui-même, en chaussons et peignoir, comme s’il ne s’était pas habillé de la journée. Les mains sur les hanches, comme si j’avais fait une bêtise et qu’il allait me gronder. La mine sombre, comme si toute la misère du monde s’était un jour abattue sur lui et que rien ne pourrait lui rendre le sourire.

– Bonsoir, Monsieur McKenzie ! lancé-je avec le même sempiternel ton enjoué que j’ai lorsque je m’adresse à lui, espérant adoucir son regard.

– Ce n’est pas prudent de vous aventurer là-bas quand il fait nuit ! lâche-t-il de but en blanc, sans même me saluer.

J’hésite entre l’envoyer bouler une bonne fois pour toutes et lui dire que, promis, je n’irai plus. Mais j’ai passé l’âge de recevoir des ordres d’un personnage éternellement mal luné.

– Le ciel est dégagé, dis-je pour changer de sujet. Il fera sans doute beau demain.

Championne de la discussion, bonsoir…

– Qu’il fasse beau ou pas, nous n’y pouvons rien, décrète-t-il, à bon escient.

– Est-ce que vous auriez des clous, par hasard ? demandé-je spontanément, me souvenant des deux exemplaires que j’ai dans mon sac à main et que je souhaiterais comparer avec les siens afin de voir si c’est lui qui a planté des trucs en ferraille dans mes pneus.

Voilà, le garagiste m’a contaminé avec sa parano !

Comme si j’avais besoin de rajouter ça à mes soucis…

– Hors de question que vous fassiez des travaux dans ma maison ! s’exclame-t-il. Non, mais vous vous croyez où /1/2

– Non, non ! J’ai juste besoin de quelques clous pour demain, pour le décor sur le tournage, dis-je en mentant. Je devais en acheter et j’ai oublié. Je vous les rendrai, bien évidemment.

– Même pour accrocher un truc contre le mur, c’est non !

– Juste un ou deux, en dépannage, insisté-je.

– Ce logement est neuf, pas de trou, nulle part !

– Non, c’est juste…

– Je vous préviens que si vous ne le rendez pas aussi parfait qu’il l’était quand je vous l’ai loué, j’encaisse la caution ! Et je rajoute une somme pour le dérangement ! Non, mais c’est un monde, ça ! s’énerve-t-il tout seul en gesticulant.

– Il y a des travaux, dans le coin ? continué-je, me marrant de cette conversation qui n’a aucun sens.

– Ah, parce que vous comptez faire quoi, une nouvelle terrasse ?

– Pardon ?

– Vous ne touchez pas à un seul cheveu de cette maison, compris ?

– Non, je veux juste… expliqué-je. Ouais, non, rien, laissez tomber, merci. Bonne nuit monsieur McKenzie.

– Je ne plaisante pas !

– Oh, oui, je l’ai bien compris !

– Pas de travaux ! insiste-t-il comme si j’étais demeurée.

– Pas de travaux, répété-je d’une voix lasse.

– De toute façon, je n’en ai pas, des clous… conclut-il avant de tourner les talons.

Je rentre prestement, réprimant mon fou rire, et ferme ma porte.

Décidément, aucune des personnes me louant un appartement ne sera banal…

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