Dangerous Games Intégrale
12. Mur de glace
26. Mur de glace
Le réveil sonne beaucoup trop tôt, ce matin. J’étire mon corps endolori plusieurs fois avant de me décider à me lever. Je n’ai pas assez dormi, c’est clair, mais je ne regrette pas une seconde les heures de sommeil manquantes.
Bien au contraire…
Après avoir fait l’amour, nous sommes tranquillement retournés à ma voiture, main dans la main. Nous n’avons pas beaucoup parlé, mais l’atmosphère était zen, calme, comme si nous n’avions pas besoin de mettre des mots sur ce que nous avions partagé. Juste avant que je ne parte, Alistair m’a serrée contre lui et m’a juste susurré ces mots : « Bonne nuit, BlueBird ». Et ça a suffi pour que mon cœur d’artichaut ramollisse encore plus.
Même si j’ai toujours bien conscience que la situation n’est pas simple, qu’Alistair ne m’a rien promis, en gros que rien n’a changé, je suis d’humeur particulièrement joyeuse, ce matin. Oubliées les pensées négatives, les questions. Terminé de me triturer le cerveau.
Rien de tel que des orgasmes pour voir la vie du bon côté…
***
– Amy, m’explique Alan, Chouchou lové dans ses bras, après le déjeuner. Tu seras avec Calum et Bonnie, cet après-midi. Il y a un souci avec le matériel pour le château, j’y vais avec Stuart et la responsable déco. Je pense que nous serons de retour en fin de journée. Tu peux me joindre sur mon portable, au cas où. J’ai annoté des changements sur les fiches, tiens, dit-il en me les tendant.
J’acquiesce, un sourire sur le visage, pendant que je saisis les feuilles du réalisateur. Un sourire fier, cela va de soi. Cette semaine, Alan m’a confié une scène seule avec un cameraman et Alistair, et aujourd’hui, je dirige les deux acteurs principaux. On peut dire que j’avance, sans aucun doute ! Embauchée pour gérer les figurants et seconder le réalisateur (en bref, embauchée à tout faire), je n’aurais jamais imaginé devoir me débrouiller seule aussi vite ! Bien sûr, le stress est présent, intense et presque paralysant mais ce que je préfère dans ce métier, outre admirer ce que nous avons accompli une fois le film terminé, c’est le défi que cela représente. Tout mettre en œuvre pour que le film soit génial. Inoubliable. Me dépasser, ignorer ma peur, garder un peu de doute quand même car le doute fait évoluer, ou du moins, permet de se poser les bonnes questions, quand il ne nous empêche pas d’avancer, bien sûr. J’aime diriger les acteurs, leur permettre de montrer le meilleur d’eux-mêmes, trouver la position, la prise qui va faire mouche, cadrer pour que les émotions transparaissent, pour que le spectateur se souvienne de ce film comme d’une merveille.
Là, en revanche, j’ai un défi de plus, et pas des moindres : Bonnie. Bonnie qui refuse de me parler, qui nie mon existence, qui fait comme si elle ne me connaissait pas. Va-t-elle accepter de tourner sous mes ordres ? Va-t-elle se montrer professionnelle ? Et si elle faisait tout capoter ? me chuchote ma mauvaise petite voix, à l’intérieur de moi. Non, pensé-je, elle est là pour percer, elle aussi, elle ne pourra pas prendre ce risque.
Néanmoins, je ne suis plus aussi assurée. Passée l’excitation de cette nouvelle, je me mets à douter. Et pas du bon doute qui fait avancer cette fois, non, celui qui fait stagner. Pile celui que je n’aime pas. Et ça ne s’arrange pas quand Stuart apparaît, juste derrière moi, alors que Calum et Bonnie surgissent au loin.
– Alors, mini rebelle, tu as bien lu les fiches ? dit-il de sa voix désagréable, d’un ton méprisant.
– Bien sûr, haussé-je les épaules, me retenant de l’envoyer bouler.
– Parce que tu sais quoi, ton frère ne sera pas toujours là pour te sauver la mise. Remarque, il pourra toujours te trouver un autre job, puisque manifestement tu ne sais pas te débrouiller toute seule…
Je me retourne, au ralenti. Le fixe une seconde. Son visage affiche un air narquois, ses yeux, une lueur glaciale.
– Quoi ? balbutié-je.
– Tu as très bien entendu.
– Je ne vois pas ce que mon frère vient faire là-dedans…
– Ah oui ? Eh bien, réfléchis un peu….
Et il me plante là, sans explication, pour aller accueillir Calum et Bonnie. Bonnie qui lui fait un grand sourire, discute avec lui comme s’ils étaient potes depuis toujours. Quand Stuart leur explique qu’il part avec Alan et que c’est moi qui vais gérer, je vois le visage de mon ancienne meilleure amie se fermer. Pas longtemps, mais assez pour que je m’en rende compte. Elle se reprend vite, ne voulant probablement pas montrer à l’assistant-réalisateur qu’elle n’a aucune envie d’être là, avec moi.
Et encore moins sous mes ordres.
Mais ça, je m’en doutais déjà…
Mon esprit vogue entre la phrase que m’a balancée Stuart sur mon frère, et l’attitude de Bonnie. Il passe de l’un à l’autre comme une balle de tennis dans un championnat, avec rapidité et précision. Je ne comprends pas ce qu’il a voulu me dire. C’est Lukas, mon frère, qui m’a parlé de cette place à prendre, puisqu’il avait eu vent d’un désistement. C’est lui qui a proposé ma candidature. Et alors ? Où est le problème ? Si je n’avais pas eu le diplôme, l’expérience et les recommandations de mes professeurs et maîtres de stages, Alan Middle ne m’aurait jamais embauchée.
– Amy ! s’écrie Carolyn en s’approchant de moi, une caméra sur l’épaule. On y va ?
Je reviens sur terre. Trouve la force de lui sourire. Observe Calum et Bonnie qui attendent que je leur donne les directives. Ignore le regard plein de sous-entendus que me lance Stuart en observant comment je vais me débrouiller. Puise au plus profond de moi pour ne pas laisser tout ça me submerger.
Professionnelle avant tout, j’ai déjà dit, non ?
Oui.
Et c’est le moment où jamais de montrer de quoi je suis capable.
J’inspire longuement, jette un dernier coup d’œil sur mes fiches, même si j’ai retenu ce qu’Alan attendait de la scène, et marche d’un pas décidé vers une partie de l’équipe qui m’attend. Le moment après le déjeuner est toujours le plus difficile de la journée. Il faut reconcentrer l’équipe, remotiver les troupes, s’assurer que personne n’est allé faire la sieste (c’est déjà arrivé). D’autant plus que le traiteur qui s’occupe de nos repas est franchement excellent, et que nous mangeons toujours trop.
– Bonjour, dis-je d’une voix neutre. Nous allons tourner la scène avant le baiser. Calum et Bonnie, vous vous rencontrez par hasard devant le bureau de poste. Sir William vous a conviés à un bal et à une partie de chasse dans son château, là où nous allons tourner en début de semaine prochaine, ce sera le sujet de votre discussion, expliqué-je en leur tendant chacun une fiche. Le décor est derrière le bâtiment. Regardez vos dialogues, Alan a fait quelques petits changements. Ensuite, Calum, vous proposez à Bonnie de la raccompagner chez elle. Je vous rejoins dans une minute, je vais chercher les figurants.
J’ai juste le temps d’apercevoir le regard froid et le petit sourire narquois de Bonnie avant de tourner les talons. Je me force à ne pas y penser lorsque je fais les vingt mètres qui séparent l’endroit du tournage et le chapiteau où attendent les figurants. J’en prends deux au hasard, qui vont jouer les passants. De toute façon, je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit joviale envers moi. Sa réaction est exactement celle que je m’imaginais, même si, évidemment, j’aurais espéré le contraire. Je me concentre et explique aux deux heureux élus que c’est une scène assez rapprochée, il n’y a pas besoin que tous soient présents, et leur rappelle l’attitude qu’ils doivent avoir. Ne pas regarder la caméra, ni les acteurs, mimer une discussion.
Une fois derrière le bâtiment, là où la reconstitution de la devanture d’un relais de poste a été posée, je vois Bonnie poser sa main sur l’épaule de Stuart et rire aux éclats. Mon cœur se serre un peu plus. Il doit ressembler à un noyau de cerise, à coup sûr. Qu’elle m’ignore, me nargue, OK. Mais qu’elle se marre ouvertement avec l’assistant le plus odieux du monde, ça me flingue le moral. Elle en a le droit, je sais. Mais ça me fait mal.
Toute l’équipe est en place. Stuart est parti, à mon grand soulagement. Un rayon de soleil vient se poser sur la chevelure de feu de Bonnie, éclairant ses mèches déjà lumineuses et lui fait plisser les yeux. Elle secoue la tête, son nez se retrousse et je la revois, dix ans en arrière, faire la même mimique.
– Bien, les acteurs en place ! tonné-je un peu trop fort. Bonnie, vous faites mine de sortir de la poste. Calum, vous la percutez doucement. Sans la blesser, bien sûr.
– À vos ordres, dit-il en plaisantant, prenant la pose du garde-à-vous, sa main tendue près de son front.
Sauf que ça ne me fait pas rire.
Mais je me force quand même.
– Bonnie, vous êtes gênée de le croiser. Il vous plaît, mais ce n’est pas du tout votre genre d’homme.
Je l’entends marmonner quelque chose. Ne relève pas. Meurs d’envie de lui demander s’il y a un problème. Mais ce serait prendre le risque qu’elle s’énerve contre moi et mette au courant toute l’équipe de notre différend.
– Tous ceux qui n’ont pas à être dans le champ, poussez-vous, exigé-je. Calum, vous partirez de trois mètres. Non, attendez, faites un gros plan sur lui, pour commencer, dis-je aux cameramen. Il va chercher quelque chose dans sa poche. Bonnie, vous serez face à la porte. Vous vous retournez et il vous percute à ce moment-là.
J’ai dit à quel point ça m’est étrange de la vouvoyer ?
Non ?
Bon, c’est maintenant, c’est fait…
Je place Calum là où il sera le mieux pour la prise, avec les montagnes majestueuses derrière lui. Matthew fait un gros plan, exactement ce que j’attendais de cette scène, que je vérifie sur mon moniteur.
– Super, on tourne !
Silence. Action.
Je valide la prise, presque euphorique. J’adore ce que je fais. C’est exaltant. L’espace d’un instant, j’oublie l’attitude glaciale de mon ancienne meilleure amie. Et tous les doutes qui n’ont plus leur place, maintenant. C’est comme pour la musique, immergée dans la création, le monde extérieur n’existe plus.
Une fois les directives données pour la prise suivante, je me rapproche de Bonnie et pose ma main sur son épaule pour la faire pivoter et la placer exactement là où je la visualise. Je sens tout son corps se tendre, et d’un mouvement léger mais brusque, elle m’incite à la lâcher.
– Ne me touche pas, Amy, crache-t-elle à mi-voix.
Je serre les dents, en colère. Terriblement vexée. Je vérifie que personne n’a capté sa réaction.
– Que tu ne veuilles pas me parler, OK, articulé-je, en me maîtrisant. Mais tu es sous mes ordres, là, alors tu ne fais plus jamais ce genre de geste, OK ?
Bonnie plante son regard dans le mien. Hésite à répondre quelque chose, un air de défi sur le visage. Autant en colère que moi. Mais ne dit finalement rien. Il est fréquent que nous touchions les acteurs pour ajuster leur position. Elle ne peut donc pas me reprocher ça… Elle me jette un regard plein de haine et détourne la tête.
– Je suis prête, dit-elle d’une voix forte. Quand vous voulez.
Je soupire, me retire du champ. Toujours blessée. Mais satisfaite. Je veux bien essayer d’arranger les choses, de respecter sa demande de ne pas aller la harceler pour recoller les morceaux, lui laisser l’espace nécessaire pour que tout se passe au mieux. Mais ça, sa réaction, qu’elle ose faire ça devant tout le monde (même si personne n’a rien vu) c’est hors de question !
Parce qu’elle doit y mettre du sien, si elle veut que le tournage du film se déroule sans accroc…
Ça promet !
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