Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 73 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

8. C'est reparti…

73. C'est reparti…

 

 

Nous sommes confortablement installés dans son sofa quand je lâche la phrase qu’il ne faut pas.

Et que je ne savais pas qu’il ne fallait pas prononcer.

Nous parlions encore du tournage, et cette idée m’est venue naturellement.

– Tu as un contrat à venir, maintenant ? demandé-je, curieuse.

– Non. Je vais devoir gérer Moira et je crois que ça va suffire pour bien occuper mes journées. Et surtout… dire la vérité à Catriona, avoue-t-il avec une pointe de désolation dans la voix.

– Si jamais tu penses que ta fille ou même toi avez besoin de vacances… je vis dans une grande maison à Los Angeles. Ma mère ne sera probablement pas là, mais si elle y est, tu auras peut-être droit à un autographe, affirmé-je en riant. Alan ne m’a pas parlé de la suite de sa série. Je ne sais pas si je rempile ou pas… Donc je vais rentrer chez moi.

– Ah… se contente de répondre Alistair.

– Quoi, « ah » ? demandé-je en me redressant, soudainement alarmée par le ton étrange de sa voix.

– C’est juste que… je ne pense pas que j’aurai le temps.

– Mais Catriona va avoir des vacances, non ?

– Oui. Mais je n’ai pas prévu de partir.

– Ah bon. Mais elle serait contente d’aller aux États-Unis, non ? insisté-je, ne comprenant pas son brusque revirement.

– Oui, sans aucun doute. Mais… non. C’est gentil de ta part de m’inviter, mais je ne viendrai pas.

– Mais… Pourquoi ? demandé-je d’une voix trop aiguë en fronçant les sourcils.

– Parce que ! dit-il en se levant, subitement mal à l’aise.

– Tu ne veux plus me voir, c’est ça ? demandé-je d’un ton peu assuré, le mode « parano » enclenché dans mon esprit.

– Non. Ça n’a rien à voir avec toi, BlueBird, tente-t-il de me rassurer. Mais je n’irai pas aux États-Unis.

– Mais pourquoi ? insisté-je encore.

– Je ne peux pas te le dire. Mais désolé, c’est non, affirme-t-il, déterminé.

Mon sang ne fait qu’un tour dans mes veines. Je devrais probablement lui demander plus d’explications, négocier, aussi, peut-être, mais j’en ai marre. Vraiment marre ! Tous ces changements d’attitude me donnent le tournis. Je me lève, attrape mon sac et ma veste.

– Tu me saoules, Alistair, lui lancé-je, à bout. Le jour où tu sauras ce que tu veux, fais-moi signe !

Et je dévale les escaliers en courant. Continue ma course le long du chemin, me prenant une branche au passage, comme une grosse gifle, qui m’érafle la joue. Les larmes affluent. Je les laisse couler quand je me faufile jusqu’au ranch, rasant les murs, priant pour ne croiser personne. Puis j’arrive à ma voiture, essoufflée.

Et toujours aussi en colère.

***

Allongée sur mon lit, dans la pénombre, n’ayant même pas eu le courage d’allumer la lumière, je rumine. Je tente de faire le point. Mais en étant en colère, ce n’est pas vraiment facile. Je suis lasse. Des menaces, des accidents, du comportement d’Alistair. Je sais que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais là, vraiment, je trouve que ça fait un peu beaucoup en si peu de temps…

Les jambes relevées contre le mur – il paraît que ça détend – je ferme les yeux. Me retiens de pleurer. Marre d’avoir des cernes et des paupières gonflées ! En plus, mon nez est tout rouge après, c’est moche.

Puis j’entends toquer à ma porte. Je soupire, sans bouger. Je n’ai pas envie de recevoir de visites. Peut-être est-ce Carolyn ou Bonnie, mais j’imagine qu’elles m’auraient prévenue si elles comptaient passer me voir. Alors je ne réponds pas. Je boude la terre entière. Je m’isole pour essayer de retrouver mon souffle. D’y voir clair.

Même s’il n’y a rien à voir, Alistair est un handicapé des sentiments. Point barre.

On frappe de nouveau. Plus fort. Je soupire encore. Plus fort. Puis j’entends une voix grave qui retentit et que je reconnais très bien.

Alistair…

– BlueBird, ouvre !

Non, je n’ouvrirai pas. Je ne sais pas ce qu’il veut, mais je n’ouvrirai pas.

Volonté : essai numéro… je ne sais plus combien… Mais le principal est d’essayer, non ?

Nan, pas sûr…

Il frappe encore. Je me retourne sur mon lit, fourre ma tête sous l’oreiller, appuie de toutes mes forces. Je reste quelques secondes comme ça, mais j’étouffe, je suis obligée de reprendre ma respiration. Alistair frappe encore. En continu.

– Amy, bordel, ouvre-moi, je sais que tu es là, il y a ta voiture ! s’énerve-t-il derrière la porte.

Je l’entends jurer, ce qui laisse un sourire s’installer sur mes lèvres. À lui de paniquer. De se poser des questions. Un instant, je me dis qu’il a peut-être une réponse aux menaces. Quelque chose d’important à me dire. Mais je ne cède pas. En revanche, je me lève discrètement, sans faire de bruit. Puis son ombre apparaît à ma fenêtre et je pousse un cri.

OK. Loupé pour la discrétion… Et pour ma pseudo-absence.

Parce qu’il me voit. Moi aussi, je le vois. Très bien, même. Les traits de son visage sont tendus. Furieux, peut-être…

– Amy, je sais que tu es là, dit-il encore. Ouvre, je veux te parler.

Je hausse les épaules et me dirige vers ma cuisine. Alistair continue d’insister, tambourinant encore contre ma porte, faisant un vacarme assourdissant. Puis j’entends une autre voix que la sienne.

– Merde, Duncan, marmonné-je.

Et il n’a pas l’air content. Je me dépêche d’aller ouvrir la porte. Pas le choix. Et je découvre mon logeur, son fusil pointé sur Alistair qui a les mains levées en signe de paix.

– C’est bon ! m’écrié-je. Je le connais ! Tout va bien.

Le vieux monsieur plisse les yeux, pas franchement convaincu. Il me regarde à peine.

– Qu’est-ce que vous lui voulez ? demande Duncan sur un ton bourru.

– Discuter avec elle. Nous nous connaissons du tournage, précise Alistair, pas fier.

– Je crois qu’elle ne veut pas vous voir. Alors déguerpissez ! Vous êtes chez moi ici !

Alistair soupire, puis laisse tomber ses bras. Ainsi que ses épaules. Et il me jette un dernier regard avant de tourner les talons. Un regard si désespéré et surpris que ma volonté de l’ignorer en prend un coup.

Déjà qu’elle n’était pas si élevée que ça…

– OK, c’est bon, dis-je d’une voix morne. Entre, Alistair.

Il s’arrête net, se retourne vers moi, interrogateur.

Quoi, j’ai bien le droit de changer d’avis, non ?

– Ah ! Vous le laissez entrer maintenant ? s’étonne Duncan. Il faudrait savoir ! Faire tout ce tapage pour rien !

– Désolée, dis-je, agacée qu’il s’en mêle.

– Ouais. Pas autant que moi, maugrée-t-il en abaissant enfin son fusil et en marmonnant dans sa barbe avant de rentrer chez lui.

Je m’efface pour laisser passer Alistair. Allume la lumière. Puis m’adosse contre la porte en croisant les bras.

– Qu’est-ce que tu veux ? demandé-je d’une voix on ne peut plus glaciale.

– Te parler, répond-il d’un ton bas.

– OK. Je t’écoute…

– Tu ne veux pas qu’on marche, plutôt ? grimace-t-il devant mon attitude de défi.

– Non.

Il écarquille les yeux. Je garde ma posture, relève même le menton.

– J’ai besoin de prendre l’air, Amy, et je dois marcher pour ma rééducation, explique-t-il, un brin amusé.

Si c’est moi qui l’amuse, ça ne me fait pas rire…

– Quelle rééducation ? ironisé-je. Tu ne t’es rien cassé, que je sache !

– C’est bon pour la santé de marcher…

– OK, soupiré-je. Marchons…

À vrai dire, ça ne me déplaît pas d’aller à l’extérieur. Parce que l’air est étouffant, ici. La présence d’Alistair emplit la totalité de la pièce. Son magnétisme, son odeur, tout. Et je peine à respirer. Et puis, pour être tout à fait honnête, je me sens en position de faiblesse, aussi. Un peu comme si j’étais à sa merci.

À la merci de son aura qui annihile toute volonté de ma part.

Enfin, le peu qu’il me reste…

Dehors, il ne pleut pas. Une petite brise souffle, mais pas si fraîche. Ou alors, c’est mon sang qui bouillonne tellement dans mes veines que je ne crains plus le froid… Nous faisons quelques pas en direction du sentier que j’ai déjà emprunté, celui qui longe la falaise et mène au bord de l’océan, oscillant entre le bleu et le gris, en contrebas. Océan qui jette ses vagues avec fracas contre les rochers sombres que je perçois. Je lève le nez vers le ciel, admire la lune pleine et les étoiles qui lui tiennent compagnie. Puis Alistair prend enfin la parole.

– Je suis né aux États-Unis, BlueBird, commence-t-il. À Los Angeles, exactement…

– Oh ! m’exclamé-je.

– Laisse-moi parler, s’il te plaît, me demande-t-il.

– Pardon, murmuré-je, me souvenant que je lui ai demandé la même chose à l’hôpital, quand je lui ai avoué ce que j’avais dit à Moira.

– Je vivais tranquillement avec ma famille avant que l’accident n’arrive. Je t’ai dit que j’avais une sœur jumelle et qu’elle était morte dans l’accident…

– Oui, confirmé-je avant de me mordre la lèvre.

– En fait… Nous devions tous aller à une fête foraine ce jour-là. Mon père, ma mère, ma sœur et moi. Un peu plus tôt dans la journée, j’avais cherché un jouet, en vain. Et j’avais accusé ma sœur de l’avoir caché. J’avais 10 ans, me précise-t-il, la voix tendue, ses phrases ponctuées de silences. Je m’entendais très bien avec ma sœur, nous étions vraiment fusionnels. Si bien que, souvent, nous ne ressentions même pas le besoin d’inviter des amis. Être tous les deux nous plaisait beaucoup. Comme la plupart des jumeaux, nous avions notre propre langage et nous nous comprenions juste en nous regardant. Bref… Elle m’avait assuré qu’elle ne savait pas où se trouvait mon jouet, mais je refusais de la croire. Nous nous sommes disputés. Violemment. Je crois que c’était une de nos pires disputes. Ça nous arrivait souvent de ne pas être d’accord, et nos différends étaient souvent aussi intenses que notre complicité. Elle m’a même proposé de chercher le jouet avec moi, mais j’étais tellement persuadé que c’était elle qui l’avait caché pour me contrarier que j’ai refusé qu’elle m’aide. Et… j’ai été très méchant.

Alistair marque une pause. Sa voix est lasse, son ton, douloureux. J’ai envie de le réconforter, mais je m’abstiens. Je me doute bien que tout ce que je pourrais lui dire ne servirait à rien. Je ne connais pas la fusion entre les jumeaux.

Et je ne sais pas ce que ça fait de perdre sa sœur… Et puis je ne dois pas parler.

– Je lui ai dit des choses horribles… reprend-il. Des choses que je ne pensais pas, évidemment, mais j’ignore pourquoi j’étais aussi persuadé que c’était elle qui m’avait joué un mauvais tour. D’ailleurs, je me souviens à peine pour quelle raison je voulais absolument ce jouet. Preuve que ça ne devait pas être bien important. Je lui ai dit que je regrettais d’avoir une sœur, que nous étions des faux jumeaux, que notre complicité ne valait rien du tout. Que je ne l’aimais pas, qu’elle n’était rien pour moi…

Il fait encore une pause. Mon cœur se serre davantage. Je vois venir la suite de son histoire. Et j’en suis sincèrement désolée…

– Ma mère s’est fâchée. Elle m’a demandé de m’excuser, mais j’ai refusé. Alors j’ai été puni. Pas de fête foraine pour moi. Elle m’a dit de réfléchir à mes paroles pendant leur absence. Que ça me servirait de leçon parce que j’avais vraiment été méchant et irrespectueux. Sauf que…

– Ils ne sont jamais revenus… murmuré-je.

– Ils ne sont jamais revenus, confirme Alistair. On peut dire que la leçon, je l’ai bien comprise. À mes dépens. Et d’une manière que je ne soupçonnais absolument pas. Le pire, c’est que j’ai retrouvé mon jouet. Et j’ai compris que ce n’était pas elle qui l’avait caché puisqu’il était sagement rangé. Je m’en suis voulu, bien sûr, alors j’ai préparé un gâteau. Son préféré. Et je lui ai écrit un mot d’excuses. Et même dessiné un de ces bonshommes favoris, un super-héros qu’elle idolâtrait. Mais… c’était trop tard.

– Je suis désolée… dis-je tout bas.

– Oui. Moi aussi. Je me suis comporté comme un petit con. J’ai été méchant. J’ai blessé ma sœur, et mes parents aussi, qui n’ont pas compris mon comportement. Et ils sont morts. Tous. Peut-être par ma faute. Mon père roulait vite, d’après les autorités, et je n’ai jamais pu m’enlever de l’esprit que s’il roulait trop vite c’était parce qu’il était énervé. À cause de moi. Ils sont tous morts alors que nous étions fâchés. Je ne sais pas s’il existe quelque chose de pire que ça…

Alistair arrête de marcher. Il se tourne vers l’océan qui a décidé de fixer sa couleur sur le gris et fixe l’horizon. Je regarde son profil et je lis la peine sur son visage. La culpabilité. Un deuil impossible à faire. Je me retiens encore de ne pas poser ma main sur son bras en signe d’apaisement. De réconfort. Mais il pourrait prendre ça pour de la pitié. Et je refuse qu’il croie ça. Je suis triste pour lui, tout simplement. Triste pour ce petit garçon de 10 ans qui a vu sa vie se transformer en drame. Sincèrement touchée par cet adulte qui doit vivre avec un tel chagrin aujourd’hui encore… Je savais que la famille d’Alistair était partie de manière brutale et tragique, mais ce que j’ignorais, c’étaient les détails qu’il vient de me confier…

– Quand je suis parti des États-Unis, j’ai juré de ne jamais y retourner, dit-il en me faisant face, les yeux brillants. Mon passé est à Los Angeles, BlueBird, et je tiens à ce qu’il y reste. Je ne veux pas retourner voir les fantômes que j’y ai laissés. Je m’en veux toujours, tu sais. Et aller là-bas n’est donc pas une option.

– Je suis désolée, répété-je encore. Je n’ose même pas imaginer combien ça a dû être difficile. Mais, Alistair, tu n’y es pour rien. Et ton absence t’a probablement sauvé la vie.

– Oui, je sais… Mais avant de m’installer en Écosse chez ma grand-mère, j’ai passé deux semaines en famille d’accueil. Elle était sympa, quoique dépassée, mais je crois que ça a été les pires semaines de ma vie. Retourner à Los Angeles pourrait rouvrir mes plaies. Et je n’ai pas envie de ça.

– Je peux comprendre, dis-je d’une voix douce. Mais tes plaies sont toujours ouvertes, Alistair. Et peut-être que retourner au États-Unis permettrait de les fermer, justement. Une bonne fois pour toutes…

– Je ne suis pas vraiment convaincu, non… soupire-t-il. Je ne pense pas qu’aller là-bas ferait office de thérapie. Je pense que ce serait le contraire.

– C’est toi qui vois, dis-je, ne voulant pas insister. Mais ta fille serait peut-être contente de voir où tu as vécu tes premières années. Je ne dis pas ça parce que ça me ferait plaisir que tu viennes, même si j’en ai très envie, bien sûr, mais parce qu’il faut que tu guérisses de ça. Et que tu arrêtes aussi de te sentir responsable de la mort de ta sœur et de tes parents. Personne ne peut porter un tel fardeau. Aussi fort, courageux et battant soit-il.

Alistair plonge son regard dans le mien. Le vent fait trembler ses cheveux. Moi, c’est mon corps qui tremble. Mon cœur. Le voir si malheureux, si désespéré, me donne envie de pleurer.

– Viens, BlueBird, rentrons… dit-il en haussant les épaules, ne voulant pas réagir à mes propos.

***

Le retour jusqu’à ma maisonnette se passe dans le silence le plus total. Le vent murmure dans nos cheveux. L’océan fait entendre son ressac incessant. Alistair est dans ses pensées. Je le laisse. J’ai encore envie de lui parler, bien sûr, mais je me retiens.

Plus tard…

Je vérifie nerveusement que Duncan ne nous attend pas avec son arme flippante quand nous approchons de sa maison. Alistair n’a fait aucune allusion sur cet… incident, mais je me méfie des réactions de mon logeur. D’autant plus qu’il n’aime pas trop que des « inconnus » viennent ici, chez lui. Je ne lui ai d’ailleurs pas demandé la permission d’inviter Alistair.

Et je ne le ferai pas.

Vie privée, ça lui dit quelque chose ?

Bien sûr que non, sinon il n’aurait pas publié une vidéo de moi sans mon accord…

Quand je m’aperçois que la voie est libre, je respire un peu mieux. Et quand je referme la porte d’entrée dernière nous, j’inspire enfin librement.

– Tu veux boire quelque chose ? proposé-je d’une voix douce à l’homme torturé qui inspecte l’intérieur de ma location.

– Un truc chaud, volontiers.

– Thé ou chocolat ? demandé-je.

– Thé…

Je m’active pendant qu’Alistair s’arrête devant ma guitare. Il ne parle pas, se contente de l’observer.

Et moi, je le surveille, lui. Et je paierais cher pour savoir ce qu’il pense.

– Tu as déjà joué de la guitare ? demandé-je en posant le plateau sur la petite table basse en bois.

– Ado, oui. J’aimais beaucoup. Mais je n’ai pas persévéré. Je ne crois pas être très doué pour la musique, grimace-t-il.

– Tu es doué pour beaucoup d’autres choses, murmuré-je en souriant.

– Ah oui ? s’amuse-t-il, la lumière revenue un peu dans ses yeux. Comme ?

– Hum, laisse-moi réfléchir… Les cascades, bien évidemment.

– Ouais. Sauf la dernière, marmonne-t-il.

– Ce n’était pas ta faute ! m’écrié-je. Tout comme l’accident de tes parents n’était pas ta faute, Alistair !

Il lève les yeux au ciel, sans répondre. Je me rapproche de lui.

– Et si tu n’étais pas venu vivre en Écosse, je ne t’aurais peut-être jamais rencontré… continué-je d’une voix plus basse.

– Ça, on ne peut pas le savoir, objecte-t-il.

– Non. Bien sûr que non. Mais ça aurait été dommage, quand même, de ne pas te connaître.

– Tiens donc… sourit-il de nouveau. Je croyais que tu en avais marre de moi, de mes pas en avant et en arrière, que je te saoulais…

Je ricane pendant qu’il plisse les yeux et croise les bras sur son torse.

– Personne n’est parfait, non ? m’amusé-je malgré le regard sérieux qu’il affiche.

– Certainement. Mais il y a tout de même des limites… grogne-t-il.

– Alistair, dis-je en posant ma main sur son bras, son visage tout près du mien. Je t’aime comme tu es, tu sais. C’est sûr que ce n’est pas drôle, tes changements d’attitude, mais je les comprends à présent. Donc, bon… Je fais avec…

Alistair plonge son regard dans le mien. Un regard empli de tendresse. Qui me fait fondre un peu plus.

– Je… t’apprécie beaucoup aussi, BlueBird, tu sais…

Un léger sourire s’inscrit sur mes lèvres tandis que mon cœur se met à tambouriner comme un fou dans ma poitrine.

– Apprécier… Mouais, c’est mieux « qu’aimer beaucoup », je suppose… ne puis-je m’empêcher de lâcher.

Alistair décroise ses bras, fait un pas en avant. Il n’y a plus d’espace entre nous, cette fois. Pas un cheveu. Son regard se teinte de sombre. Je crois même y déceler une sorte d’éclair, furtivement.

– Oui… bon. Je t’apprécie beaucoup. Enfin, je crois que…

Je ne respire carrément plus. Et mon cœur cogne si fort qu’il m’assourdit. Si Alistair parle, je parie que je ne vais même pas entendre ce qu’il dit.

– OK, soupire-t-il comme s’il capitulait. Je crois bien que je t’aime, BlueBird… dit-il enfin.

– Tu crois bien ? insisté-je, chiante jusqu’au bout.

– Ce que tu peux être pénible, quand tu veux, rit-il. Oui, je suis tombé amoureux de toi, Amy. Très vite. Mais… Je ne voulais pas l’admettre. Trop de… Bref. Je t’aime. Comme un dingue.

Je ferme les yeux une seconde. Et me jette sur lui. Dans mon esprit, je crie :

Il l’a dit ! Il l’a dit ! Il l’a dit !

En boucle.

Il faut dire que j’ai tellement espéré les entendre, ces trois petits mots…

Je prends possession de ses lèvres comme si c’était la première fois que je l’embrassais. Et que je me retenais depuis une éternité. C’est doux. Urgent. Violent. Terriblement bon.

Je pourrais avoir un orgasme rien qu’avec ce baiser…

Alistair m’enserre de ses bras, colle mon corps contre le sien en un mouvement ferme, en un mouvement d’appartenance que je trouverais cliché s’il ne venait pas de me dire qu’il m’aime. Je glisse mes mains dans ses cheveux, comme toujours, tellement j’aime sentir leur douceur. Celles d’Alistair parcourent mon dos. Avec avidité. Comme si lui aussi se retenait depuis longtemps. Ses paumes sont froides, gelées même, je les sens à travers mes vêtements, mais c’est le dernier de mes soucis. Au loin, j’entends la bouilloire se manifester, le bruit m’indiquant que l’eau est prête pour le thé. Mais je m’en fiche royalement. Je n’ai plus envie de thé. Je n’ai plus envie de rien en ce moment, excepté Alistair. Parce que ce n’est pas seulement son corps qu’il m’offre, mais son cœur aussi. Comme je lui ai offert le mien sans savoir quels étaient ses sentiments à mon égard.

« Je t’aime. Comme un dingue. »

« Comme un dingue », c’est encore plus fort qu’un « je t’aime » normal, non ?

Je m’écarte d’Alistair, déjà essoufflée. Un grand sourire jusqu’aux oreilles. Je n’arrive pas à contenir ma joie. Et Alistair s’en aperçoit, bien sûr.

– BlueBird, arrête de me regarder comme ça… lâche-t-il, amusé.

– Comment ? demandé-je mollement.

– Comme si tu attendais ça depuis des lustres… marmonne-t-il.

– Que j’attendais quoi, exactement ?

– Hum. J’hésite… Que tu attendais que je te parle de mes sentiments ou…

– Ou ?

– De faire l’amour sans préservatif !

Je cherche quoi lui répondre, mais il ne m’en laisse pas le temps. Il m’embrasse de nouveau avec passion. Voracement. Et j’adore ça ! De toute façon, il a raison. Sur les deux points, mais avec une préférence pour les sentiments, évidemment.

Le préservatif n’est qu’un détail, non ?… Bon, OK, je suis impatiente de le sentir en moi sans bout de plastique entre nous…

La langue d’Alistair s’immisce entre mes lèvres avec une fièvre non contenue. Je lâche un gémissement, rapproche mon corps du sien, me serre contre lui comme pour le retenir. Je doute qu’il s’échappe, je sens son envie, aussi forte que la mienne, mais la chaleur de son corps, couplée à son baiser ardent, est du délice à l’état pur. J’ai à peine le temps d’apprécier la danse de nos langues que les mains de mon amant se faufilent sous mon pull. Toujours aussi froides. Je grogne pour la forme. Mais ça n’arrête pas l’impatient, qui, sans cesser de m’embrasser, me déshabille d’un geste rapide et assuré. En soutien-gorge, confortablement lovée contre lui, je laisse mes doigts se diriger tout seuls vers le bouton de son jean. À celui qui dénude l’autre le plus vite, je pense être douée aussi. Alors Alistair se recule. Un peu. Dans son regard, des flammes. De désir. Comme j’aime. Dans un geste d’une sensualité extrême, ses dents mordillant sa lèvre inférieure, il fait passer son haut par-dessus sa tête. En même temps que son tee-shirt. Avec un sourire gourmand, je l’imite en décrochant mon soutien-gorge. Parfaitement synchronisés, nous laissons tomber nos pantalons. Quatre chaussettes suivent et volent au travers de la pièce.

– Ça, c’est moi qui le fais, dit-il en posant les mains sur ma culotte.

Avec une douceur exquise, Alistair fait glisser le bout de dentelle le long de mes cuisses. De mes mollets. Je lève une jambe, puis l’autre, et je suis nue devant lui. Ses yeux sombres parcourent mon corps de haut en bas. De bas en haut. Mon désir monte en flèche, comme si son regard était un aphrodisiaque. Comme s’il me caressait, alors qu’il ne fait que me manger des yeux. Je frissonne et avance la main pour enlever son boxer noir. Son érection tend le tissu, et son sexe émerge, enfin. Je prends le temps de le contempler. Mes yeux remontent vers son ventre mais je me fige de surprise.

– Merde, Alistair, ces bleus… dis-je, apeurée.

– Des blessures de guerre, répond-il en haussant les épaules, comme si ce n’était rien.

Mais les bleus couvrent sa hanche, là où son boxer les cachait, et continuent sur ses reins, ainsi que sur son dos, arrivant presque jusqu’à son tatouage. Je pose une main sur ma bouche pour masquer ma surprise.

– Tu as mal ? demandé-je d’une voix faible, mes doigts effleurant déjà les marques de sa chute.

– Je suis cascadeur, BlueBird, murmure Alistair en se tournant vers moi. Ce n’est rien.

– Ouais… soufflé-je. Mais quand même…

Les bleus ne sont même plus bleus. Ils sont noirs. Avec des pointes de violet foncé. Énormes.

– Hé… Tout va bien, me rassure mon courageux amant. Je t’assure que ce n’est rien. Ce sont les risques du métier, c’est tout. Et j’ai des antidouleurs, ne t’en fais pas.

– Tu as refusé les antidouleurs à l’hôpital, Alistair.

– Oui, mais j’en ai quand même. Si la douleur est trop forte, j’en prendrai.

Je ne suis pas rassurée pour autant. Et j’ai mal pour lui. Ça me fait un petit tourbillon désagréable dans le ventre, là où le désir fourmillait auparavant. Alors, lentement, délicatement, je plie les genoux et m’approche. Avec précaution, je pose mes lèvres sur les bleus d’Alistair. J’embrasse chaque parcelle de sa peau, l’humidifie avec ma langue pour mettre de la douceur là où il y a eu de la douleur. Pour qu’il oublie. Pour que la tendresse que je lui donne masque ces marques. Pour que son corps s’imprègne de plaisir. Et je pense que ça marche. Un peu. Parce que le corps d’Alistair se couvre de frissons. Et un gémissement résonne dans le silence de la pièce. Puis mes mains s’aventurent sur son torse en prenant bien soin de ne pas trop le serrer, et je l’inonde d’amour. Longtemps. Je l’embrasse, le frôle, le caresse. Tout son corps. Jusqu’à ce qu’il m’arrête et prenne possession de mes lèvres. Un baiser profond et enivrant.

– Tu me rends fou, BlueBird, déclare Alistair en s’écartant légèrement de moi. Et je n’en peux plus d’attendre. Je veux te faire l’amour. Maintenant.

– Je t’aime, dis-je simplement comme réponse.

– Putain, si tu savais comme moi aussi, répond-il en me soulevant aussitôt, m’emportant sur le lit.

Lit où je rebondis lorsqu’il me pose. Je ne savais pas que mon matelas avait d’aussi bons ressorts. Je lui lance un large sourire pour lui signifier combien je suis contente qu’il exprime aussi ouvertement ses sentiments. Un sourire un peu fébrile, aussi, qui traduit mon impatience, mon envie qui me brûle le ventre. Ma main attrape la nuque d’Alistair alors qu’il s’allonge sur moi, le retient alors qu’il allait parsemer mon corps de baisers. Il n’a pas eu le temps de le faire, mais je l’ai pressenti.

– En moi. Maintenant, exigé-je, creusant les reins pour qu’il sente combien j’ai envie de lui.

Alistair laisse tomber sa tête dans le creux de mon cou, alors je l’inspire à pleins poumons. Son odeur, elle fait déjà partie de moi. Je ne peux plus m’en passer. Ce parfum si masculin, si viril, cette fragrance rien qu’à lui, je m’en ferais des shoots tous les matins.

On peut mettre en bouteille l’odeur de l’homme qu’on aime ?

Je devrais peut-être breveter le truc, non ?

Enfin, en imaginant que je trouve comment faire…

Et puis je sens le sexe d’Alistair contre ma féminité. Je ne respire plus. Je ne bouge plus. Ou alors juste un peu pour accentuer ce délicieux contact. Mes jambes tremblent. Mes bras tremblent. Je le serre un peu trop fort, d’ailleurs. Je m’accroche à ses épaules et je psalmodie des « viens » répétitifs contre son oreille. Que je mordille un peu, juste pour faire encore grimper son désir. Le mien est à son apogée, et s’il ne me comble pas immédiatement, je vais imploser.

Alistair se relève, bras tendus de chaque côté de ma tête, et plonge son regard dans le mien. J’ai envie de fermer les yeux, car, derrière le noir de mes paupières, je peux encore mieux savourer. Mais m’ancrer dans ses pupilles est tout aussi puissant. Voire plus. Parce que tout le reste disparaît. Il n’y a plus que lui et moi. Et ce nous que nous formons. Que je chéris. Cet endroit qui n’appartient qu’à nos deux âmes, où le doute et les questions incessantes ne sont qu’un lointain souvenir, où nous nous retrouvons rien que nous deux. Et il me pénètre enfin. Mon crâne s’enfonce un peu plus dans l’oreiller et je lâche un râle de plaisir. Je sens le souffle d’Alistair s’accélérer. Ainsi que son sexe s’immiscer dans le mien. Sans préservatif. Et c’est bon. Délicieux. Divin. Premier coup de reins et je ferme les yeux sans pouvoir m’en empêcher.

– Reste avec moi, BlueBird, m’intime Alistair.

J’obéis. Lui souris. Enfin, j’essaie. Parce que dans mon ventre, dans mon esprit, dans tout mon corps, c’est le feu d’artifice. Puissance mille. Je pose mes mains sur ses fesses, empaume ce galbe ferme, parfait, et lui ordonne de bouger. Deuxième coup de reins et des étoiles dansent devant mes yeux. Je lutte pour les garder ouverts. Pour ne pas me perdre dans les flammes qui dansent dans ceux d’Alistair. Je photographie son air si sérieux, presque grave, ses lèvres serrées, les petites gouttes de sueur qui pointent sur son front. Troisième coup de reins et l’orgasme approche. Je replie les jambes, les accroche à ses hanches, puis me souviens de ses bleus et les laisse retomber.

– Ne crains rien, je peux te dire que la douleur est bien loin, maintenant. N’aie pas peur, BlueBird, je t’ai déjà dit que le sexe était le meilleur des médicaments.

Je souris, mais n’ose pas replacer mes jambes autour de son bassin.

– Tu es mon remède, Amy… ajoute-t-il dans un murmure.

Faible, mais que j’entends quand même. Un quatrième coup de reins, un cinquième et je perds le compte. J’entends le matelas grincer, la respiration saccadée d’Alistair, mes gémissements, ses grognements. Et puis l’orgasme. Puissant. Si intense que je suis obligée de fermer les yeux. Je crois que je prononce quelques mots, comme son prénom, des « je t’aime », des « oui » et des « encore ». Ou alors c’est lui qui les dit. Je ne sais pas très bien. Parce que je suis loin dans le ciel, maintenant. Et ça dure longtemps.

Si longtemps que je me demande même si je ne me suis pas endormie. Comme ça, quelques secondes. Je suis essoufflée, la peau d’Alistair est moite contre la mienne, et le froid me happe alors qu’il se relève.

– Tu as senti, toi, qu’il n’y avait pas de préservatif ? demande-t-il d’un ton bas et rauque.

– Euh… balbutié-je, pas certaine de comprendre ce qu’il sous-entend.

– Parce que moi, je n’en suis pas très sûr, continue-t-il, une pointe d’amusement dans la voix.

– Et… ? grimacé-je à moitié, curieuse.

– Et je crois qu’il faut que je recommence pour être certain… affirme-t-il avant de m’embrasser à pleine bouche.

Mon rire se perd entre ses lèvres. Ses lèvres qui maintenant descendent le long de mon cou. Sur ma poitrine. Sa langue qui titille mon mamelon qui se tend aussitôt. Ses dents qui agacent la pointe. Puis sur mon ventre. Qui couvrent mon corps de frissons.

Et réveillent le feu qu’Alistair venait d’éteindre.

Un peu.

Parce qu’un feu comme ça, honnêtement, je doute qu’il s’éteigne un jour…

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