Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 67 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

2. Aveux…

67. Aveux…

 

Daisy se jette sur une infirmière dès que nous pénétrons dans le grand hall immaculé. Quelques sièges trônent sur les côtés, et des patients déambulent. La jeune femme lui indique les urgences, là où on pourra mieux la renseigner. Moira, Bonnie et moi lui emboîtons le pas. Je n’arrive ni à parler, ni à respirer. J’aimerais rassurer Daisy, lui dire que si elle a eu Alistair tout à l’heure au téléphone, c’est qu’il va bien.

Mais je n’en sais absolument rien, en réalité…

Après un long couloir où seuls nos pas et des chuchotements troublent le silence, nous arrivons dans une petite pièce composée de quelques fauteuils, d’un distributeur de boissons et de deux fenêtres trop petites pour donner de l’air à cet endroit confiné. Il plane une odeur de désinfectant. De stress. D’angoisse. Daisy sonne pour faire venir quelqu’un, et une infirmière apparaît, les traits fatigués, un faible sourire sur les lèvres. La grand-mère d’Alistair explique qui elle est, et l’infirmière disparaît presque aussitôt en promettant de revenir nous voir très vite. Daisy hoche la tête et s’assied sur une chaise d’un mouvement las.

Puis s’installe l’attente. Cette attente insupportable qui ne me dit rien qui vaille. Qui me broie les entrailles. Je triture la couture de mon sweat, comme si ça pouvait accélérer le temps. Bonnie s’occupe en pianotant sur son téléphone, Moira fait les cent pas, ses talons résonnant désagréablement sur le sol carrelé.

– Pourquoi êtes-vous ici, Moira ? demande tout à coup Daisy. Vous ne portez pas Alistair dans votre cœur, n’est-ce pas ? Alors pourquoi venir à l’hôpital ?

Moira se fige. Semble réfléchir. Peser ses mots.

– Il est le père de ma fille, commence-t-elle en se plantant devant elle, la dominant de toute sa hauteur. Alors son état de santé me préoccupe.

– Oh… Vraiment ? riposte Daisy. Il ne vous préoccupait pas, ces cinq dernières années, pourtant…

Moira lâche un long soupir et lève les yeux au ciel pour signifier que les reproches ont assez duré.

– Non, je ne lui ai jamais écrit. Jamais téléphoné. Mais ça ne veut pas dire que je ne pensais pas à elle. À ma fille. Daisy, vous ne pourrez jamais comprendre mon geste, ni ce que j’ai vécu toutes ces années, pour la simple et bonne raison qu’on ne comprend bien que ce que l’on a personnellement expérimenté. Je suis venue ici pour voir ma fille, et ce n’est ni vous, ni Alistair qui allez m’en empêcher. Cette enfant est la mienne, je l’ai reconnue. Et je ne l’ai pas abandonnée… légalement. Vous ne pourrez rien faire contre ça. Et plus vous vous opposez, plus vous me donnez envie d’aller la voir sur-le-champ.

La tension est à son comble dans cet endroit saturé de mauvaises ondes. Et je ne pense pas que cette salle d’attente triste à pleurer soit le lieu idéal pour avoir cette conversation.

Et je sais aussi que je ne devrais pas m’en mêler…

Mais comme entre « savoir » et « agir » il y a une différence conséquente, je ne peux m’empêcher de parler…

– Si vous allez voir Catriona comme ça, vous risquez de la choquer, dis-je d’une voix douce, pour éviter de la braquer plus encore. Peut-être y a-t-il une meilleure option ?

– Mademoiselle Je-vis-dans-le-monde-des-Bisounours avec ses cheveux bleus a envie de me donner des conseils, peut-être ? me balance Moira sur un ton cinglant.

OK… Je ferme les yeux deux secondes pour éviter de lui cracher ma haine au visage. D’autant que, bon, là, vraiment, je n’ai aucune patience. Aucune envie d’être délicate. Le sort d’Alistair est entre les mains des médecins, sa carrière est peut-être finie, et mon cœur va exploser en mille morceaux si quelqu’un ne vient pas nous donner des nouvelles rapidement.

– Mais pourquoi on l’a emmenée, déjà ? marmonne Bonnie à côté de moi.

– Je me le demande bien, ouais… parviens-je à répondre d’une voix maîtrisée.

Je rumine les paroles que Moira m’a balancées. Puis me lève d’un coup.

– Je connais Catriona, lui dis-je. Et Alistair. Vous… non. D’une, vous ne savez absolument rien sur cette enfant. Et plus rien sur son père… Déjà que vous ne connaissiez pas grand-chose à l’époque, excepté un moment d’égarement que vous avez partagé…

– Mais… C’est ma fille ! dit-elle seulement, rouge de colère. Et parce que vous avez quoi… couché une fois ou deux avec lui, j’imagine, vous en savez plus que moi sur eux ?

– Moira… commencé-je d’une voix plus posée. Savez-vous ce qu’aime Catriona ? Sa couleur, son jeu préféré ? La nourriture qu’elle pourrait ingurgiter sans fin ?

Moira me regarde avec tellement de dégoût que si j’étais sensible à ce qu’elle pense de moi, j’en serais effrayée. Elle me déteste. Je ne la porte pas spécialement dans mon cœur, mais j’ai l’avantage de vouloir le bonheur d’une petite fille que j’ai eu la chance de voir sourire de nombreuses fois.

– Est-ce utile que je vous donne la réponse ? siffle Moira. Ça ne veut absolument rien dire !

– Catriona adore le jaune. Les fées. Et si elle pouvait ne manger que des aliments sucrés, elle le ferait, continué-je.

Un petit rire me parvient. Celui de Daisy, qui hoche la tête, le regard au loin, tendre, en pensant à son arrière-petite-fille.

– Et alors ? Catriona me dira ce qu’elle aime ! objecte Moira. Mais c’est quoi votre problème, au juste ? demande-t-elle en nous regardant tour à tour, Daisy et moi. Vous voulez que je reparte, c’est ça ? Que je laisse tomber l’idée de connaître mon enfant ?

– Non, soufflé-je. Non. Juste que vous fassiez les choses bien. Ne pas la brusquer, par exemple. Ne pas agir dans le dos de son père, tout simplement.

– Mais il refuse que je la voie !

– Il est peut-être en colère contre vous, suggéré-je.

– On le serait à moins ! intervient Daisy.

– Peut-être pourriez-vous, je ne sais pas, vous excuser de votre absence, pour commencer ? Plutôt que d’arriver la bouche en cœur pour reprendre… « ce qui vous appartient », d’après vous, ironisé-je.

Moira fait claquer son talon sur le sol et recommence à faire les cent pas. Elle me donne le tournis.

Et agace tout le monde, vu comme Daisy et Bonnie la regardent…

Je m’apprête à reprendre la parole quand la porte s’ouvre tout à coup. Daisy sursaute, se lève, et tous nos regards se portent sur la personne qui entre. Et qui n’est malheureusement pas le médecin. Un homme nous salue et s’installe sur un siège, face à nous. Daisy laisse tomber ses épaules en se rasseyant, et mon cœur se serre en voyant la douleur peinte sur les traits de son visage. Je pose ma main sur la sienne dans un geste d’apaisement.

– On va bientôt avoir de ses nouvelles, lui dis-je sur un ton compatissant.

– Tant que ce sont des bonnes… répond-elle d’une voix triste.

– Oui, je l’espère aussi…

Tellement…

– Je sais que vous tenez beaucoup à lui, Amy… commence Daisy à voix basse, pour éviter que Moira, qui regarde dehors par la microscopique fenêtre, ne nous entende. Et je vois à quel point vous êtes angoissée.

Je serre encore plus sa main dans la mienne, en silence. Je ne peux pas parler. Pour la simple raison que je lutte contre mes larmes. Je ne veux pas qu’elles débordent de mes yeux. Je ne veux pas m’effondrer, là, sur la chaise piteuse d’une salle d’attente d’hôpital. Parce que oui, je suis amoureuse d’Alistair, mais, d’un autre côté, je ne suis rien pour lui. Une aventure, tout au plus. Et je me sens illégitime d’éprouver autant de peine alors que, juste à côté de moi, une femme, qui a déjà perdu son enfant des années plus tôt, se demande si le sort va lui rejouer le même tour, s’acharnant sur elle.

La porte s’ouvre de nouveau et une infirmière apparaît. Nous retenons tous notre respiration, dans l’attente de son verdict, mais elle s’adresse à l’homme qui patientait avec nous. Il se lève et la suit. Elle nous lance un petit regard désolé puis referme derrière elle.

Et le silence revient. Chacun retourne dans ses pensées. Seul avec lui-même. J’ai toujours la main de Daisy dans la mienne. Sa peau est douce et chaude. Comme celle d’un enfant.

– Si jamais Alistair perd l’usage de ses jambes, dit tout à coup Daisy, il n’y survivra pas. Ce travail est ce qui l’a sauvé plus jeune. C’est vital pour lui.

Je n’aurais jamais dû lui dire ce que j’ai entendu sur le plateau. Parce que je ne sais pas si ces rumeurs sont fondées. Et à part angoisser cette vieille femme, savoir cela ne lui est d’aucune aide. Bien au contraire.

– Nous allons bientôt avoir des nouvelles, dis-je. Alistair est fort, je suis sûre qu’il va très bien s’en sortir.

– Comme je l’espère, répond Daisy, si pâle. Il n’a pas besoin de ça. Il a déjà surmonté assez d’épreuves, je refuse qu’il subisse encore une fois un tel coup du sort.

– Oui, je suis d’accord, soufflé-je si bas que je ne pense pas que Daisy entende. Ce serait vraiment injuste…

Je reste quelques instants à consoler Daisy. Mon cœur bat fort, je n’arrête pas de répéter des suppliques dans ma tête, adressées à je ne sais qui, pour qu’Alistair n’ait rien.

– Pourquoi m’excuserais-je auprès d’Alistair alors qu’il refuse que je voie ma fille ? demande tout à coup Moira d’une voix basse, s’adressant à moi. Vous étiez là, vous avez vu comment il a réagi.

J’observe Moira quelques secondes. Je découvre des traits pensifs qui ont remplacé son arrogance habituelle. Je retire lentement ma main de celle de Daisy, après lui avoir donné une dernière pression.

– Vous avez été agressive dès qu’il est arrivé, dis-je. Vous vouliez qu’il réagisse comment ?

Elle hausse les épaules. Retourne contempler le paysage derrière la fenêtre. Puis revient face à moi.

– Vous pensez sincèrement que si j’avais été moins… disons… virulente dès le départ, Alistair m’aurait permis de voir Catriona ? demande-t-elle.

Bonne question. Puisque le problème n’est pas l’attitude de Moira. Enfin, pas seulement. C’est surtout le mensonge d’Alistair qui coince. Il le protège. Il a tellement peur de perdre l’amour de sa fille qu’il ne sait pas comment agir autrement.

– De toute façon, elle n’était pas là, éludé-je.

– Non. Bien sûr, confirme Moira. Mais elle va revenir.

Elle laisse passer un instant de silence, pensive, puis reprend de plus belle.

– Mais je ne vois même pas pourquoi je discute avec vous, de toute façon ! Catriona est mon enfant ! Ma fille ! Et rien ni personne ne m’empêchera de la voir ! Ni son père… ni vous… ni même vous, dit-elle en jetant un doigt accusateur vers Daisy puis vers moi. Encore moins vous ! insiste-t-elle en dardant sur moi un regard empreint de mépris. Vous ne représentez rien. Ni pour Alistair, ni pour cette petite !

– Détrompez-vous, intervient Daisy d’une voix tremblante, semblant se maîtriser pour ne pas hurler sur Moira. Catriona aime beaucoup Amy. Elle a même donné son prénom à une pouliche.

Moira marque un temps d’arrêt. Plisse les yeux. Ses lèvres se courbent en un pli amer.

– Oh. Je vois… C’est donc pour ça que cette histoire vous tient tellement à cœur. Vous voulez ma place…

Alors là, c’en est trop. Ma patience vient d’atteindre ses limites. Cette furie vient de me pousser dans mes retranchements. Je me lève d’un bond, me plante devant elle.

– Vous ne comprenez rien à rien, Moira, dis-je avec dédain. Vous ne connaissez ni Alistair, ni Catriona. Et tout ce que je fais depuis tout à l’heure, c’est essayer de vous dire quelque chose. Quelque chose que je ne suis pas en mesure de vous révéler. Quelque chose… qui vous dépasse certainement. Vous savez quoi, Moira, vous n’êtes qu’une… personne bornée et stupide ! Sans âme, sans cœur et sans jugeote ! Tout ce qui vous intéresse, c’est de montrer votre prétendue supériorité. Vous vous comportez comme une femme hautaine. Mais Catriona n’est pas un jouet. Un caprice. Vous ne pouvez pas surgir dans sa vie comme ça, tout à coup, comme si rien ne s’était passé, simplement parce que vous l’avez décidé.

Moira ouvre la bouche. La referme. La rougeur qui est apparue sur ses joues au fur et à mesure de mes paroles m’indique qu’elle meurt d’envie de me coller une gifle en plein visage. Mais à la place, elle prend le temps de se recomposer une figure neutre. Un air presque indifférent.

– Ah oui ? Et pourquoi ça ? demande-t-elle d’une voix aiguë, lentement, haussant un sourcil.

– Parce que vous allez bouleverser son équilibre. Parce que vous les avez abandonnés, bordel ! Et parce que vous ne savez pas ce qu’Alistair a dit à votre fille pour expliquer votre absence, dis-je dans un souffle, m’asseyant de nouveau, regrettant déjà mes paroles.

Mais c’est trop tard. Pour ma défense, cette tension ne pouvait plus durer. Je sais que je risque gros. Je risque l’homme pour lequel j’éprouve des sentiments qui me dépassent. Des sentiments que je n’avais jamais ressentis et que je me contentais d’imaginer, les voyant au travers d’un écran de cinéma ou les lisant dans des pages de roman. Des sentiments que je prenais de haut, moi aussi, m’en moquant, en affirmant que c’était juste des contes bons à endormir les jeunes filles en manque d’amour, de confiance en elles ou de je ne sais quoi. Mais l’amour est réel, en vérité. On peut aimer plus qu’on ne pouvait le supposer.

On peut aimer différemment, aussi. Différemment du sentiment amoureux. De manière inconditionnelle. Une personne qui n’est pas de notre famille, et vouloir son bonheur, son bien-être avant toute chose. Avant son propre bien-être. Catriona fait partie de cette catégorie. Elle n’est pas ma fille, ni même ma belle-fille. Et ne le sera probablement jamais. Mais si je dois risquer la confiance d’Alistair pour que cette petite fille garde sa joie de vivre, je le ferai.

C’est d’ailleurs ce que je suis en train de faire.

– Et vous, vous le savez, n’est-ce pas ? m’interroge Moira.

– Oui…

Je me lève, lance un regard désolé à Daisy qui me fixe sans comprendre. Je m’approche d’elle, lentement, puis m’accroupis pour lui parler.

– Vous le savez, vous aussi, n’est-ce pas ? lui demandé-je à voix basse.

Elle hoche imperceptiblement la tête. Baisse le regard pour contempler ses pieds. Gênée.

– C’est le moment de le lui dire, non ? Avant que les choses nous échappent complètement…

Daisy relève ses yeux vers moi. Un regard tendre, mais coupable.

– Vous avez probablement raison, Amy. Mais… Est-ce à nous de le faire ?

– Non, dis-je dans un rire forcé. Mais je préfère prendre le risque.

– D’accord, dit-elle enfin, après quelques secondes de réflexion.

Je me redresse et me dirige vers Moira. Qui me scrute avec un air de défi sur le visage, les bras croisés, ses ongles manucurés tapotant sa veste de couturier.

– Moira… commencé-je d’une voix forte, mais peu assurée. Vous imaginez bien qu’Alistair a dû répondre à Catriona lorsqu’elle a demandé pourquoi elle n’avait pas de maman…

Moira plisse les yeux. Penche la tête sur le côté, l’air de se demander ce que je vais bien pouvoir lui raconter.

Si je le savais… Enfin, je le sais. Mais les conséquences, je n’ose les imaginer…

– Ne me dites pas qu’il lui a balancé que j’étais morte ! s’exclame-t-elle d’un air horrifié.

– Non ! dis-je en brandissant ma main devant elle pour la calmer. Non. Il n’a pas dit ça. Mais… Je crois qu’il ne lui a pas dit la vérité non plus.

– Oh… Et ?

– Il fallait qu’il enjolive la situation, annoncé-je après avoir pris une large inspiration. Vous pouvez comprendre qu’il ne voulait pas ruiner l’enfance de Catriona en lui disant simplement que sa mère était partie parce qu’elle… parce qu’elle… Quoi ? Ne voulait pas assumer la charge d’un enfant ?

– Je vous interdis de me juger, Amy ! crache Moira.

– Je ne vous juge pas, je remets les choses dans leur contexte. Écoutez, Moira… J’aime beaucoup Catriona. Je ne l’ai pas vue énormément, mais je l’ai trouvée pleine de joie de vivre, drôle, très intelligente. Je veux juste qu’elle continue à se sentir bien, c’est tout. Si je vous parle aujourd’hui, c’est seulement pour arranger les choses.

– Qu’est-ce que vous avez à gagner là-dedans ? demande-t-elle tout à coup. Pourquoi faites-vous… ça ? Oh, je sais ! Vous êtes amoureuse d’Alistair ! Mais oui, vous êtes entièrement éprise de lui !

– Ce n’est pas ça le problème, la coupé-je. Je me suis attachée à cette petite fille, c’est tout. Bref, me dépêché-je avant qu’elle ne continue ses suppositions pas si fausses, Alistair a raconté à Catriona que vous étiez une journaliste spécialisée dans l’environnement. Que vous œuvriez pour lutter contre la pollution, pour la protection des forêts, des océans, et que vous étiez tellement concernée par cette mission qu’elle devait passer avant tout le reste. Avant votre devoir envers votre fille. Catriona est…

– Mais c’est faux ! Mon Dieu, mais je me fous de l’environnement, moi ! Mais…

Ah. On ne peut pas dire que Catriona tienne de sa mère sur ce coup-là…

– Attendez ! la coupé-je encore. Ce n’est pas tout. Il lui a envoyé des cartes postales signées de votre nom. Régulièrement. De tous les pays du monde. Des lettres où vous lui disiez combien vous l’aimiez, qu’elle vous manquait… Ce genre de choses.

– Mais ça ne va pas !? C’est totalement faux ! s’énerve-t-elle.

Oui, on sait, merci…

– C’était pour son bien ! Pour qu’elle sache que vous l’aimiez !

– Mais on ne raconte pas ça à un enfant ! Je ne suis pas journaliste ! Je suis… esthéticienne, dit-elle en secouant la tête. Ça n’a rien à voir !

En effet…

– Vous ne vouliez pas être journaliste ? demandé-je.

– Si, soupire-t-elle. J’ai fait des études de journalisme. Mais je n’ai pas trouvé d’emploi. Alors je me suis résolue à faire une formation en esthétique. Plus de débouchés…

– Moira, reprends-je d’un ton plus bas. Peu importe votre métier. Alistair voulait simplement que Catriona se sente comme les autres enfants. Avec une mère. Votre fille, Moira, adore la nature. Les fées et les esprits invisibles. Elle vous voit comme une héroïne. Comme une personne qui avait un devoir, celui de protéger la planète. C’était juste pour qu’elle ne soit pas triste, qu’elle ne se sente pas abandonnée. Il fallait que vous ayez une mission très importante. Plus importante que le bonheur d’élever votre fille.

– Oh mon Dieu, dit Moira en s’asseyant sur un fauteuil élimé, se prenant la tête dans les mains. C’est tellement loin de la réalité…

– C’est pour cette raison que vous ne pouvez pas aller voir Catriona sans avoir préalablement trouvé un terrain d’entente avec Alistair, expliqué-je.

Elle relève la tête, me dévisage longuement, scrute chacun de mes traits avec une attention particulière. Je sens qu’elle réfléchit.

– Mais je ne suis pas responsable de ce qu’il lui a raconté ! lâche-t-elle, en colère. C’est lui, le fautif ! Je ne suis pas journaliste ! Et encore moins concernée par l’environnement ! Comment a-t-il pu lui mentir de cette façon !?

– Vous auriez préféré qu’il lui dise la vérité, peut-être ? intervient Daisy, silencieuse jusque-là. Que vous l’avez à peine regardée le jour de sa naissance et que vous êtes partie sans vous retourner ?

– Je n’ai pas à me justifier, dit Moira d’un ton sec. Et, que vous le croyiez ou non, ça m’a brisé le cœur, à moi aussi !

– Moira, dit Bonnie en se rapprochant d’elle, vous n’avez aucun impact sur le passé. Mais sur le présent, oui. Et je crois qu’Amy essaie juste de vous expliquer les choses comme elles sont. Peut-être devriez-vous y réfléchir calmement. Catriona n’est pas là, de toute façon. Prenez le temps de réfléchir à quelle première impression vous voulez donner à votre fille.

Moira semble se calmer. Elle ouvre la bouche, la referme, laisse tomber ses épaules.

– Vous avez raison, oui, soupire-t-elle. Je vais y réfléchir.

– Dans tous les cas, dis-je, l’important est…

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase, la porte s’ouvre. Sur un médecin. Le temps suspend son vol. Plus personne ne respire.

– Vous êtes la famille McKay ? demande le médecin, un petit homme vêtu d’une blouse bleue, les traits las.

– Oui ! s’écrie Daisy en se levant d’un bond de sa chaise, faisant tomber son sac à main sur le sol. Oui, c’est mon petit-fils.

– Bien, dit l’homme en hochant la tête. Votre petit-fils va bien. Il est hors de danger.

– Merci ! s’exclame Daisy, des larmes déjà plein les yeux. Oh, merci !

– Il n’est pas… paralysé ? demandé-je, voulant être certaine que « aller bien » ne veut pas dire qu’il est simplement en vie.

– Non, m’assure le médecin d’une voix compatissante. Sa hanche était bloquée, une vieille blessure, d’après lui. Mais sinon, il n’a rien du tout. Enfin, juste quelques égratignures. C’est un sacré gaillard, cet homme-là. Terriblement costaud.

Ah, ça…

Moi aussi, les larmes envahissent mes yeux. De joie. De gratitude. Le soulagement que je ressens est indescriptible. Tellement intense que je ne parviens même pas à remercier le médecin.

– Je peux le voir ? demande Daisy, l’espoir se lisant sur ses traits maintenant beaucoup plus sereins.

– Oui, mais maximum deux personnes à la fois. Il a subi un sacré choc tout de même, il a besoin de repos. Une infirmière va venir vous chercher dans quelques minutes.

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