Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 21 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

7. Désillusions…

21. Désillusions…

 

 

Il doit faire au moins quarante degrés dans la chambre où se passe la séquence. Sauf qu’il ne se passe rien. Tout le monde attend. Bonnie est là. Ma Bonnie qui refuse de me parler. De faire table rase du passé. Malgré mes tentatives, ma bonne foi, mon désir de m’expliquer. Dans une robe bleue toute simple. Ses cheveux tressés. Belle et naturelle, comme toujours.

J’entre à pas feutrés. L’ambiance est lourde, oppressante. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais il se passe quelque chose. Je regarde toutes les personnes présentes, Calum, droit, le regard fier, les bras croisés, une attitude de défi sur le visage. Carolyn qui me fait un signe discret de la main, et des gros yeux, comme pour me dire quelque chose. Que je ne comprends pas. Les cameramen qui patientent, sans un mot. Les ingénieurs sons qui tripotent leur matériel. Et d’autres personnes qui regardent soit en l’air, soit leurs pieds. Je cherche une trace du réalisateur, de Stuart, mais ils ne sont pas là. Puis, je les aperçois, dehors, pile derrière la fenêtre. Je ressors aussi sec, Chouchou sous le bras.

Alan fait les cent pas, les mains sur les hanches et lève les yeux à mon arrivée. Je lui souris.

– Tu as emmené mon chien pour la scène ? s’exclame-t-il dès qu’il l’aperçoit gigotant dans mes bras et réagissant à la voix de son maître. Tu as osé l’emmener dans le froid et… avec les chevaux ?

Wow. Je ne m’attendais pas à ça. Je jette un regard à Stuart, qui détourne les yeux. Forcément.

– Je…

– Tu sais que je l’ai cherché partout, avant qu’on me dise que tu l’avais avec toi ? Mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? Et s’il s’était sauvé pendant le tournage ? Et s’il était passé sous les sabots des chevaux ?

Oh, ça, aucun risque.

Vu la manière dont je l’ai attaché à moi.

Je lâche Chouchou sur le sol, qui s’empresse de rejoindre Alan. Couinant, gémissant, pleurant. La sale bête ! Il frétille de la queue, les oreilles en arrières, se frotte contre les mains du réalisateur, le lèche. Alan lui parle tout bas, puis le prend contre lui.

– C’est la dernière fois que tu fais ça, Amy, continue Alan. Tu n’as pas le droit d’emmener Chouchou loin de moi, c’est bien compris ?

– Mais… tenté-je de me justifier.

– Je lui avais bien dit de ne pas le prendre, intervient Stuart, un air de professeur d’école arriéré sur le visage. Elle n’a rien voulu savoir !

– Quoi ? Mais c’est faux ! m’offusqué-je. C’est vous qui me l’avez donné !

– Et en plus, elle ment… continue-t-il de plus belle.

Il ne sert à rien, ce mec ! Il est censé être assistant réalisateur, la vérité est que c’est juste une girouette qui le suit comme un petit chien. Honnêtement, à part être désagréable, je ne vois pas ce qu’il apporte à l’équipe. En plus, il est habillé comme un vieux, avec son pantalon en tweed dépassé, sa chemise à carreaux et ses chaussures de montagne, comme s’il allait escalader l’Everest. Ça ne va pas du tout ensemble ! C’est affligeant de mauvais goût !

Oui, bon, je suis vraiment remontée contre lui…

Je n’ai pas le temps de répondre, les yeux d’Alan se perdent par-dessus mon épaule. Les traits de son visage s’apaisent. Je sais qui se trouve derrière moi, mon corps vient de me le signaler. Pourtant, difficile de capter ce signal tant ma colère contre Stuart crispe mes muscles.

– Ah, Alistair ! s’exclame Alan. Vous tombez bien, on a besoin de vous ! Venez avec moi.

Alistair hoche la tête, croise mon regard, puis se rapproche de nous.

– Elle a raison, dit-il à l’intention d’Alan. C’est lui qui lui a fourré votre chien dans les bras. Je l’ai vu.

Alors là, c’est la meilleure ! Comme si j’avais besoin de lui ! Comme si j’avais besoin qu’il prenne ma défense ! Comme si je n’étais qu’une petite chose perdue, incapable de me sortir seule de cette situation.

– Merci, mais je suis assez grande pour gérer ça ! sifflé-je en direction d’Alistair.

Il affiche un air surpris, secoue la tête en signe de reddition puis suit Alan qui a déjà pris le chemin pour rentrer dans la ferme. Je lance un regard noir à Stuart, décidée à lui dire ses quatre vérités. Sauf qu’il me prend de court.

– Ah. Ouais. Je vois, dit-il d’un air entendu et en hochant la tête. On m’avait dit de me méfier de toi. Je vois bien que c’était un conseil avisé.

Et il me plante là. Je reste paralysée, comme une conne. Dubitative. Complètement larguée. Pas certaine de comprendre ce qui vient exactement de se passer. Puis je me reprends, et retourne à l’intérieur rejoindre Carolyn. J’ai besoin d’un visage amical, là. De rire, aussi.

Et de comprendre pourquoi ma vie part autant en cacahuète, en ce moment…

– C’était quoi son délire ? lui demandé-je, même si elle ne doit en avoir aucune idée. Tu as entendu ? Putain, je me suis coltiné son chieur de chien pendant toute la scène et il me jette ensuite ! C’est hallucinant !

Carolyn se marre. Moi, pas du tout. Je suis tellement remontée contre Stuart. C’est de sa faute, tout ça. Qu’est-ce qu’il cherche à faire, exactement ? Et Alistair, il a besoin de se mêler de ce qui ne le regarde pas ?

– J’ai entendu qu’Alan t’a reproché d’avoir emporté son chien, oui. Alors qu’il n’arrête pas de le refiler à tout le monde. Cherche pas, il est super énervé, tente de me réconforter Carolyn. À mon avis, ça n’a rien à voir avec toi. Il fallait juste qu’il passe sa colère sur quelqu’un. Et tu es arrivée pile au mauvais moment.

– Ouais. Je crois que je collectionne les mauvais moments, ces jours-ci, grogné-je. Pourquoi l’ambiance est à couper au couteau ? Il y a un problème ?

– Tu ne devineras jamais ! s’emballe-t-elle. Allez, essaie, je te jure, je suis sûre que tu ne trouveras pas ce qui coince. Je te parie une pinte de bière que tu ne trouveras jamais !

– Franchement, Carolyn, je n’ai aucune envie de jouer aux devinettes, soupiré-je.

– Bon, OK, comprend-elle sans que je lui explique que je suis à deux doigts de pleurer tellement la journée est éprouvante. Calum refuse de faire la scène avec Bonnie.

– Quoi ?

– Il dit qu’il fait trop froid dans la pièce.

– Trop froid ? Mais on crève de chaud !

– Je sais bien ! Ce mec est imbuvable, je te jure. Et l’actrice est hyper mal, du coup. Elle pense que c’est de sa faute.

J’observe Bonnie, toujours dans la même position que tout à l’heure, assise sur le lit.

Ce même lit où j’ai tant aimé passer du temps…

Son visage n’exprime rien. Elle ne monte pas qu’elle est blessée, ou anxieuse, ou interrogative. Non, elle frotte une poussière – probablement inexistante – sur sa robe. Elle attend que le réalisateur revienne et lui dise quoi faire.

Je ne peux empêcher mon cœur de se serrer pour elle. Si je ne savais pas la haine qu’elle éprouve pour moi, j’irais la voir. Lui changer les idées. La réconforter. Mais je ne peux que rester là, impuissante, à la regarder de loin.

– Il a dit ça comme ça ? Qu’il faisait trop froid pour tourner ? cherché-je à comprendre. C’est quoi la scène exactement ?

– Scène de sexe ! Youhouh ! s’esclaffe Carolyn.

– Mais il ne doit pas y avoir le premier baiser, avant ?

– Non, Alan veut la faire à la tombée de la nuit, demain. Il dit que la lune sera pleine et que ce sera meilleur pour la lumière.

– Oh…

– Et devine qui va remplacer Calum au pied levé ?

OK. Pas la peine de deviner. Alistair est là. Avec le même bas, mais sans veste, juste une chemise d’époque, blanche, boutonnée sur le dessus, en lin épais

– Écoutez-moi, commence Alan, Chouchou dans ses bras, endormi. Alistair va remplacer Calum. La scène sera filmée de dos. On verra pour les détails de face plus tard. Bonnie, c’est OK pour vous ?

Bonnie, déjà levée du lit sur lequel elle patientait, acquiesce, les joues rouges, un petit sourire crispé sur son visage.

– Calum, la journée est finie pour vous, précise Alan à l’intéressé.

– Bien, dit-il sans même un sourire. À demain.

Personne ne lui répond.

– C’est un caprice, tu crois ? demandé-je discrètement à Carolyn. Pourquoi il ne veut pas tourner la scène ?

– Moi, je crois que c’est lui qui a utilisé le lit pour faire des galipettes et la nana était tellement contente qu’elle a dû lui griffer le dos. Et puisqu’il va devoir se déshabiller pour la scène, il ne veut pas qu’on le sache.

– Tu devrais écrire des scénarios, je te jure ! plaisanté-je malgré tout.

Parce qu’en réalité, je n’ai pas envie de rire. D’une, je sens toujours l’odeur d’Alistair dans la pièce. L’odeur de nos ébats, plus exactement. De la fièvre qui s’était emparée de nous, cette nuit-là. Et de deux, rester là pour observer Alistair se déshabiller devant Bonnie – et le reste de l’équipe – je ne suis pas sûre d’apprécier.

– Bon, j’y vais, enfin de l’action ! se marre Carolyn en rejoignant son collègue cameraman.

Ouais. Je me serais bien passée de ce genre d’action, moi…

– Amy, m’appelle Alan d’un air normal, semblant oublier qu’il m’a jetée il y a à peine quelques minutes. Règle ton moniteur sur la caméra une pour suivre la scène.

– OK, réponds-je, m’exécutant aussitôt.

– Bonnie, vous serez face à Alistair, devant le lit, commence-t-il à expliquer. Le gros plan sera sur le haut de vos corps, à partir de la taille. Vous vous êtes embrassés un peu plus tôt, Calum vous a portée dans ses bras jusque-là, et essoufflés, tremblants de désir, vous allez faire l’amour. La prise débute alors que vous le regardez dans les yeux. Vous vous fixez pendant quelques secondes, puis Alistair pose la main sur votre joue. On doit sentir, Bonnie, que vous hésitez toujours. Calum vous est aussi insupportable qu’il vous attire. Vous luttez contre vos sentiments, vous ne savez pas si vous devez vous laisser aller avec lui ou non. Alistair, je veux de la tendresse, de la passion contenue. Pour vous, je veux qu’on sente que vous luttez pour ne pas la déshabiller sur le champ. Ce que vous allez faire ensuite, bien sûr. Mais là, le téléspectateur doit être dans l’attente insupportable de ce qui va se passer. Tout peut basculer en un clin d’œil, il faut que ça se voie.

Troublant. On dirait que ce scénario a été écrit pour moi.

Enfin, pour Alistair et moi.

Car c’est exactement ce qu’il se passe : éternelle lutte entre raison et sentiments…

– On va déjà faire un essai. Bonnie, vous allez être en corset. Voulez-vous qu’on réduise l’équipe ?

Bonnie rougit. Elle regarde l’assemblée, ne sait pas quoi répondre. Pas évident, j’imagine, d’être presque nue devant tant de personnes. Même si ça fait partie du métier d’acteur…

– Bon, tous ceux qui n’ont rien à faire ici, dehors ! tonne Alan. Je veux deux ingénieurs son, lumière, cameraman. La costumière et la maquilleuse restent. Stuart, prends Chouchou et sors aussi. Il doit faire ses besoins.

Je retiens un rire. Carolyn me regarde, amusée elle aussi.

– Et ramasse ses crottes, personne n’a envie de marcher dessus ! précise Alan alors que Stuart prend avec une moue significative le petit chihuahua qui lui lèche automatiquement les mains.

Là, j’affiche volontairement un grand sourire. En espérant que Stuart le remarque, cette fois. Parce que s’il a décidé de me mettre des bâtons dans les roues, je tiens à ce qu’il sache que je n’ai pas peur de lui. Mais il ne me jette même pas un regard. Par contre, Alistair, si. Un regard étrange. Troublé. Mystérieux. Sombre et lumineux. Un regard rempli de souvenirs, je crois bien. Probablement les mêmes que ceux qui se sont invités dans ma tête. Puis, il reporte son attention sur Alan, qui continue à donner ses directives.

Dans ma poitrine, c’est le chaos. Dans mon ventre, c’est une grenade sur le point de se dégoupiller. Dans mon cœur, c’est… indescriptible. Alistair va déshabiller Bonnie. Lui caresser la joue. Plonger son regard dans le sien, comme s’ils étaient amoureux. Comme s’ils étaient transis de désir, impatients de faire jouer leurs corps, fébriles de ne plus faire qu’un. Bon, ils ne vont pas faire l’amour, je connais la scène, je l’ai lue dans mes fiches. Une fois qu’Alistair aura porté Bonnie dans le lit, les prises vont changer, il n’y aura que des parties de corps, un bout de ventre, un morceau de torse, l’apparition d’une cuisse, une main qui se balade sur la peau de l’autre, des soupirs et des gémissements. Des scènes destinées à séduire le public, à montrer la sensualité sans donner de détails. Mais quand même. Ça me dérange. Me bouleverse. Me donne envie de hurler.

Me rend jalouse, aussi, je crois bien…

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