Dangerous Games Intégrale
5. Professionnelle avant tout
19. Professionnelle avant tout
– Bonjour ! lancé-je d’une voix enthousiasme quand j’arrive près des deux personnes qui m’attendent. Désolée pour le retard, j’étais occupée avec Carolyn.
Ça y est, je suis près d’Alistair et le moulin à paroles est lancé…
– Tout est OK, me rassure Matthew, blondinet très fin, habillé d’un slim orange, de baskets jaune flashy et d’une veste vintage camel cintrée à la taille. Je vais repérer le lieu.
– Bonjour Amy, me caresse la voix grave d’Alistair. Ta mascotte va bien ?
Je lui fais un sourire crispé, serre un peu plus Chouchou dans mes bras, ne prends pas la peine de lui répondre. Je ne veux pas lui parler, pour la simple et bonne raison que je ne pense pas être capable de me maîtriser. La colère est toujours là, omniprésente, et elle grossit à vue d’œil. À la place, j’emprunte le chemin que vient de prendre Matthew, tentant de coordonner les battements de mon cœur avec ma respiration. Mais Alistair, agile, me rattrape. Une main qui tient Mister Swing par la bride, l’autre Clydesdale suivant derrière eux. Le chien microscopique dans mes bras commence à s’agiter. Je le maîtrise, accélère le pas. Je ne veux pas faire le chemin avec lui. Je ne veux pas discuter avec lui. Je ne veux pas que les chevaux m’approchent !
D’autant plus que Mister Swing est le cheval qui adorait Chouchou…
J’ai à peine le temps de penser à ça qu’un hennissement tout près de moi me fait sursauter. Je me retourne, pour découvrir le monstre à quelques centimètres de mon épaule. Chouchou s’agite encore plus, jappe, essaie de sauter à terre. Je le maintiens fermement mais il se débat comme un petit diable. Puis, la tête du cheval se colle contre ma poitrine, son oreille pile devant mes yeux, frottant même contre mon front. J’ai tellement peur que je ne peux pas effectuer un pas en arrière. Je ne peux pas le repousser. Mes jambes tremblent, mes mains aussi, pendant que Chouchou, aux anges, lèche les naseaux du canasson comme s’ils étaient potes depuis toujours.
– Tu ne peux pas tenir ton cheval, non ? parvins-je à articuler d’une voix énervée à l’intention d’Alistair.
Le regard qu’il darde sur moi rajoute une couche à ma colère. Il ne dit rien, mais n’en pense pas moins. Ses yeux ébène, mélange détonnant d’ombre et de lumière, se plissent de surprise. Comme s’il ne se souvenait pas de la galère que c’était de les séparer, la dernière fois qu’ils se sont côtoyés, ces deux énergumènes…
– Et tu n’aurais pas pu en choisir un autre ? continué-je, ne parvenant pas à me calmer. Merde, ça va être la grosse galère pour les gérer, ces deux-là !
Alistair, en deux pas, maître de lui, sans laisser paraître quoi que ce soit, rattrape son cheval et le force à reculer. J’en profite pour avancer plus vite. Je veux mettre de la distance entre lui et moi.
Chose que j’ai déjà essayé de faire de nombreuses fois, d’ailleurs…
Je ne veux pas échanger un seul mot avec lui qui ne soit pas en rapport avec le travail. C’est au-dessus de mes forces. Tout ce que je veux, c’est reprendre la maîtrise de mes pensées, de ma respiration, et de ce traître de corps qui s’emballe dès qu’Alistair est à moins de deux mètres de lui. Ne pas me laisser envahir par tout ce qui me dépasse et qui est hors de mon contrôle. Comme cette relation avortée. La ressemblance entre l’histoire de ma mère et ce que je viens de découvrir. Le stress inévitable de cette première scène que je vais diriger seule.
Je marche vite, prenant soin de ne pas glisser dans la descente, et parviens à rejoindre Matthew, essoufflée. Il a fait une pause et regarde le paysage qui s’étend devant nous. Un pré scintillant de vert, là où se posent quelques rares rayons de soleil, éclairant les parcelles d’une pure lumière or. Un ciel chargé au-dessus de nous, et l’océan, plus bas, ombre grise, et ses remous incessants.
– Je vais aller me poster là-bas, m’indique-t-il en montrant du doigt l’endroit où il veut aller. Je vais cadrer avec la montagne derrière. Vous restez ici, et je te donnerai le top départ via le micro, OK ?
– Parfait, réponds-je, reprenant avec peine mon souffle.
Il me tend le moniteur, me sourit, alors que je me retrouve un peu bête avec le chien d’un côté, et le petit écran dans l’autre. Je ne peux même pas poser Chouchou sur le sol, il risquerait de s’échapper. De se faire écraser par un cheval. Je parviens à extirper mes fiches que j’avais enfoncées dans ma poche arrière, me plonge dedans pour savoir exactement ce qu’attend Alan de la scène.
Picotements dans la nuque.
Frissons.
Chouchou qui s’excite dans mes bras…
Alistair est là. Je ne bouge pas d’un iota, mais j’aperçois sa silhouette dans mon champ de vision. Assez près pour entendre mes directives, pas assez loin pour ne pas réveiller l’instinct de je-ne-sais-quoi de la boule de poils qui m’agace prodigieusement.
– Chouchou, tu me fatigues, bordel, chuchoté-je à son intention. Tu ne peux pas rester tranquille, non ?
Il me semble entendre un petit hoquet, juste derrière moi. Je ne relève pas. S’il veut se moquer, libre à lui. Moi, j’ai décidé d’être un maître zen, dorénavant. Un modèle de plénitude et de sérénité. De calme et d’indifférence. Ne rien lui montrer, laisser filer ma colère, je trouverais un moyen de l’évacuer plus tard, et surtout, oublier les moments que nous avons partagés. Faire comme si de rien n’était. Comme s’il n’était rien de plus que le cascadeur à qui je vais donner des directives. Pas l’homme avec qui j’ai couché, qui m’a offert le plus bel orgasme de ma vie, qui a détruit le début de confiance que j’avais en lui ensuite. Pas non plus ce mâle qui ne ressent rien pour moi, qui a pris, jeté ensuite. Qui n’a vu en moi qu’une passade d’un soir, un élan primaire à combler. Voilà, rien de tout ça.
– C’est quoi ton problème, BlueBird ? murmure-t-il près de mon cou.
Pile sur ma nuque, là où se trouvent toutes mes terminaisons nerveuses en cet instant, un des endroits les plus sensibles de mon anatomie, qui frémit au souffle d’Alistair qui l’effleure.
OK.
J’ai essayé.
Envolées, les belles résolutions...
Je pivote lentement. Plante mes yeux dans les siens. Les siens, si sombres, envoûtants, hypnotisants. Ses prunelles qui farfouillent à l’intérieur de moi pour déceler ce que je me tue à lui cacher, tout ce que je ne veux pas lui dire, tout ce qu’il n’a pas besoin de savoir.
– Aucun, sifflé-je d’un ton que j’espérais moins sec. Je n’ai aucun problème. Tu en as un, toi ?
– J’ai l’air ? demande-t-il sans détourner le regard et en plissant les yeux.
– Je crois que tu es un problème à toi tout seul…
Et là, au lieu de s’en prendre à moi, ce que j’espérais inconsciemment, je crois, que ça pète, qu’il s’énerve, qu’il me pousse dans mes derniers retranchements, que je lui dise ce qui me pèse, qu’il regrette son comportement, il éclate de rire. De son rire communicatif et enfantin, qui éclaire ses traits angéliques, son regard, le rendant lumineux, clair comme l’eau de l’océan lorsque le soleil se reflète dessus.
Je serre les dents, lui tends le moniteur pour qu’il me le tienne, ôte le foulard de mon cou – ce traître qui était censé me protéger du vent, mais qui ne me protège même pas du souffle d’Alistair – et enroule Chouchou dedans. Ce chien aussi, m’exaspère. Tellement. Il continue de bouger mais je le maîtrise, le plaque contre mon ventre, laisse juste dépasser son nez, puis entoure ma taille du foulard, aussi serré que je le peux, sans le blesser, bien sûr, mais pour qu’il arrête de gesticuler et de me gêner, et termine par un nœud solide sur ma hanche.
Ceinturée d’un chihuahua…
Original non ?
Le rire d’Alistair s’est tu. Il me regarde, se demandant probablement ce que je suis en train de faire.
– On ne me l’avait jamais dit, celle-là, insiste Alistair, ne se rendant pas compte de l’état dans lequel je suis. Je suis un problème à moi tout seul. Vraiment ?
Je reste face à lui, silencieuse, en le toisant. J’essaie de ne pas laisser mes émotions transparaître dans mon regard. Je donne l’apparence de m’en foutre complètement.
– Tu as fini ? demandé-je d’un ton maîtrisé. On a une scène à tourner.
Alistair lâche son cheval, lui ordonne de ne pas bouger, se rapproche de moi. Son visage à quelques centimètres du mien. Sa chaleur couvrant la brise fraîche qui me décoiffe et qui fait aussi voleter ses mèches ondulées. Ses yeux dans les miens, bien sûr. Captivants. Magnétiques. Puis, il pose sa main sur mon avant-bras, referme sa poigne, presque trop fort.
– Dis-moi quel est ton problème, Amy, exige-t-il à voix basse. Tout ça est ridicule. Nous ne sommes pas des enfants…
Ne me parle pas d’enfant !
– Tu dois lancer le cheval au galop dès mon top, expliqué-je. Matthew va faire un gros plan dessus. Quand il est à environ six mètres de toi, tu te lances à sa poursuite. Tu le rattrapes en te jetant dessus. Et tu l’arrêtes. Ensuite, visage baissé face à la caméra, tu le rassures. La scène doit être… tendre. Tu as eu peur pour le cheval qui s’est emballé. Les téléspectateurs doivent sentir… ton attachement pour lui. L’acteur principal apparaît souvent comme un gros rustre avec les autres, ils doivent percevoir le lien qu’il entretient avec ces bêtes puisque c’est de là que naîtront les sentiments de l’héroïne pour lui. Enfin, en quelque sorte. Bon, tu peux monter, je te dirai quand agir.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre, je récupère mon moniteur d’un geste brutal, m’éloigne, le chien microscopique couinant dans mon foulard. Je le calme en posant ma main dessus. Enfin, j’essaie de le calmer, car il déteste être ainsi comprimé, limité dans ses mouvements et c’est presque pire que de l’avoir dans un bras. Je le comprends si bien. Je déteste qu’on ne me laisse pas le choix, qu’on décide pour moi, qu’on me mette face à un fait accompli.
Comme Alistair qui a déjà une famille et qui n’a pas jugé utile de m’en informer…
– Je connais ma scène, Amy, lâche Alistair, un petit sourire en coin, ayant récupéré la bride de Mister Swing qui s’est rapproché. Il y a quand même un petit problème…
– Et c’est ? soupiré-je.
– Je ne peux pas et être sur Mister Swing et envoyer Leopold au galop.
– Leopold ?
Alistair le désigne le cheval d’un mouvement du menton.
– Ouh là, non ! m’écrié-je. Même pas la peine ! Je ne touche pas à ce truc. Je ne touche pas à ce truc, répété-je, comme si ça pouvait changer quelque chose. Tu plaisantes, c’est ça ? C’est franchement pas drôle, je ne…
– Hé ! Tout va bien ! tente-t-il de me rassurer en levant les mains en signe de paix. Il faudra juste que tu lui donnes un petit coup sur la croupe, il partira au galop. Il est dressé pour ça.
– Mais tu ne peux pas le faire, toi ? C’est ton job, non ?
– Ce serait beaucoup plus pratique si tu le faisais toi. Sinon, je vais devoir…
– Plus pratique /1/2 Tu penses vraiment que ça va être pratique de lancer ce cheval alors que j’ai Chouchou collé contre moi et le moniteur dans l’autre main, tout près de Mister Swing ? Regarde, il le sent à cent mètres ! Regarde comme il est impatient ! Je suis sûre que si tu le lâches, il me sautera dessus et déchiquettera mon foulard pour lécher Chouchou ! Et si je fais tomber le moniteur ? Je dis quoi au réalisateur ? m’exprimé-je d’une voix suraiguë, complètement paniquée.
Et terrorisée à l’idée que ce monstre m’approche…
Alistair lève les sourcils, m’observe comme… l’hystérique que je suis. Je veux bien faire des efforts, ne pas l’ensevelir de reproches, ne pas lui cracher toute ma colère au visage, à la limite, me taire. Mais là, vraiment, c’est non ! Je ne toucherai pas à ce foutu cheval !
– Tu n’auras qu’à lui donner un coup sur les fesses, répète Alistair d’une voix teintée d’incompréhension.
Je redresse les épaules, durcis mon regard, le fixe sans ciller.
– Et je te dis que c’est non, affirmé-je avec toute l’assurance dont je suis capable.
La tête d’Alistair penche sur le côté, lentement, et ses yeux fouillent encore les miens, pour comprendre ce qu’il se passe dans ma tête. J’aimerais m’éloigner de l’emprise de son regard, concentrer mon attention sur autre chose que lui, mais quelque chose m’en empêche. Cette lueur énigmatique, peut-être. La forme de ses lèvres, aussi. Lèvres que j’ai tellement adoré embrasser, lécher, mordiller. Ou, lui tout entier, probablement. Le charisme qu’il affiche, volontaire ou non. Ce magnétisme qui me happe et m’enveloppe. Ma volonté inexistante, assurément. Puis, il semble se reprendre tout à coup. Il secoue la tête, comme pour s’éclaircir les idées. Je respire enfin.
– Très bien, dit-il en plaçant Mister Swing face à Matthew, au loin, qui teste sa caméra. Je me débrouillerai.
Il parle ensuite à Leopold, doucement, comme pour lui expliquer ce qu’il attend de lui, et le positionne à un mètre de décalage de son acolyte, afin qu’il puisse l’envoyer au galop et ensuite sauter sur Mister Swing. Un instant, un sale sentiment de culpabilité monte en moi. Alistair a peut-être besoin de concentration pour la scène. Sauter d’un cheval lancé à fond à un autre, ne doit pas être si facile, même pour quelqu’un qui exerce le métier de cascadeur. J’hésite à lui proposer de donner ce coup sur la croupe de Leopold, tant pis pour ma frousse, puis la voix de sa petite fille l’appelant papa me revient en mémoire. Ainsi que le ton d’Alistair quand il m’a dit que c’était bien sympa, nous deux, mais c’était juste comme ça. Donc, non. Il se débrouille, comme il l’a si bien dit.
– Quand vous voulez, retentit la voix du cameraman dans mon oreillette.
– OK, on est prêts aussi, assuré-je.
J’allume le moniteur, prête à enregistrer la scène, pour que je puisse ensuite vérifier si elle convient.
– Alistair, c’est bon ? lui demandé-je.
Il se tient derrière Leopold, prêt.
– Parfait, lâche-t-il d’une voix neutre.
– Matthew, tu peux lancer, l’informé-je.
– Le son est demandé !
– Le son est demandé, répété-je à l’intention d’Alistair, au cas où il aurait quelque chose de personnel à me dire et qui ne regarde pas Matthew.
Bon, en réalité, il n’y a pas de micro près de nous.
Mais on n’est jamais trop prudent…
Manquerait plus que cette histoire vienne à se savoir…
– Ça tourne ! s’écrie Matthew.
– Alistair, quand tu veux.
Alistair me lance un dernier regard, sombre, mystérieux, pas dupe. Comme s’il savait très bien que le problème venait de lui – enfin, de ce que j’en attendais – de nous, des quelques heures que nous avons passées ensemble. L’espace d’une seconde, je me sens stupide de lui en vouloir. Il n’y est pour rien. Il ne m’a rien promis. Il ne connaît rien de mon histoire familiale, ne pouvait donc pas deviner que cette omission m’ébranlerait. Et puis, combien de personnes au monde couchent ensemble et ne se revoient jamais ? Ne demandent aucune suite, aucune déclaration, aucun engagement ? Ouais, je suis vraiment bête, je crois. Il n’était pas obligé de me dire qu’il avait une fille. Une famille. Après tout, c’est peut-être moi, le problème…
Moi, et mon passé…
Je m’éloigne pour ne pas apparaître dans le champ, m’arrête dès que Matthew me dit que c’est OK. Puis, je fais un geste, hoche la tête, et Alistair lève la main, l’abat sur la croupe de Leopold, qui, sans aucune hésitation, part au galop. Il saute ensuite sur sa monture, avec une aisance incroyable, comme si le Clydesdale ne mesurait pas deux mètres au garrot, attrape les rênes et se rue à la poursuite du premier cheval.
Les mains sur Chouchou qui essaie toujours de sortir de mon foulard, couinant, bien sûr, je regarde la prestation d’Alistair, son corps lancé à toute allure, ses cheveux libres, volant derrière lui, son dos musclé qui suit le mouvement de son cheval. Je ne peux empêcher l’étrange attirance que je ressens pour lui de me dévorer. Me consumer. Malgré mes bonnes résolutions, celles de ne plus lui en vouloir, de laisser ma rancune de côté, de passer à autre chose. De toute façon, je n’ai pas le choix : je dois passer à autre chose. Je ne recréerai pas l’histoire familiale. Donc, inutile que je perde du temps, de l’énergie, des bribes de mon cœur – ou mon cœur tout entier – dans quelque chose qui n’a, de toute façon, aucun futur.
Alistair, dès qu’il rattrape Leopold, se jette dessus. C’est dément. On dirait qu’il vole. Littéralement. Il s’élance, ne semble même pas faire un effort surhumain, et atterrit sur le dos du cheval qui continue de courir, puis ralentit petit à petit au contact de son maître, pendant que Mister Swing les suit de près. Impressionnant.
Si Alistair est vraiment nul en relations passagères, il est vraiment bon en cascades !
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