Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 4 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

4. La réalité est bien plus triste que la fiction...

4. La réalité est bien plus triste que la

fiction...

 

Après quatre prises, Alan décide que c’est bon. Nous allons enchaîner sur la suivante. Les figurants ne sont pas requis et, après avoir récupéré Chouchou, je les fais patienter en leur permettant d’aller boire une boisson chaude sous la tente réservée pour ça. Ils ne se font pas prier. Enfin, sauf ceux qui approchent Calum et Bonnie pour leur demander des autographes, des photos, la bise. Je laisse faire tant que l’un et l’autre ne montrent pas de signes d’agacement.

Et bizarrement, ça me dérange beaucoup moins que lorsqu’il s’agissait d’Alistair.

Vite, une bonne nuit de sommeil !

Ou une averse gelée pour me remettre les idées en place…

Alors qu’Alan explique ce qu’il attend de la prochaine scène, j’observe Alistair et son cheval qui marchent tranquillement pour rejoindre l’enclos. Sans m’en rendre compte, je me surprends à avoir froid. Pas le froid que j’espérais de l’averse torrentielle pour reprendre mes esprits, non, un froid intérieur, un vide, un manque, comme si on tirait sur un fil au creux de mon ventre.

Comme si Alistair, en s’éloignant, emportait quelque chose que j’ignorais posséder…

Je remonte Chouchou près de mon cou et le papouille. Il répond instantanément en me léchant le visage, surexcité. Je ris, grimace, le caresse encore un peu et l’écarte pour qu’il arrête. Je me rapproche des acteurs, demande aimablement aux figurants de retourner à leur place, écoute Alan qui explique aux cameramen ce qu’il attend d’eux pour la prochaine scène. Ce sera la dernière. La nuit va bientôt tomber, le ciel est de plus en plus sombre, et Calum a décidé qu’il était fatigué et qu’il ne souhaitait pas attraper froid. Stuart demande à quelqu’un d’aller lui chercher une couverture pour le couvrir en attendant que l’on tourne, puis se renseigne auprès de Bonnie pour savoir si elle souhaite également en avoir une. Elle rougit un peu, le remercie, lui dit que ça va pour elle. Je reconnais sa timidité discrète, sa façon de ne pas vouloir s’imposer, même si le métier qu’elle a choisi demande une assurance hors norme. Du moins, pendant le tournage. Mais pour l’avoir vu jouer des centaines de fois dans des pièces de théâtre avec la compagnie qu’elle avait intégrée alors que nous étions adolescente, je sais qu’elle se transforme lorsqu’elle doit endosser un rôle. J’ai d’ailleurs toujours été admirative de ce changement soudain, comme si c’était une autre personne en face de moi, que je ne connaissais pas, comme si le monde extérieur disparaissait et qu’il ne restait qu’elle et le rôle qu’elle prenait. J’ai aussi vu ça avec ma mère lors de ses concerts. Ce n’était plus ma mère, cette personne bienveillante, douce et attentionnée. C’était Sky Thunder, une rock star au talent incontestable, une femme que je redécouvrais à chaque concert et qui m’émerveillait.

Alan ordonne à tout le monde de se mettre en place. Chouchou couine en entendant sa voix et se débat pour le rejoindre. Je le calfeutre plus fermement dans mes bras, cache son visage de ma main, lui chuchote que dans quelques minutes, il pourra rejoindre son maître et passer le reste du temps avec lui. Je ne sais pas s’il me comprend, mais je tente quand même. Je vérifie également autour de moi que personne ne m’entend. Pas que parler à un chien me ferait passer pour une personne bizarre… mais presque.

La scène débute, je me poste le plus près possible de l’action. Calum aide Bonnie à se relever, non sans avoir examiné sa cheville avant. C’est une scène tendre, empreinte de sensualité, le début du rapprochement entre les deux acteurs. Malgré le pincement dans mon cœur, toutes les questions que je me pose au sujet de notre amitié brisée, sa réaction qui m’a blessée, je suis vraiment heureuse pour elle. Et émue. Pour elle. Pour moi. Parce que si son rêve était de devenir actrice, le mien était de devenir réalisatrice. Même si je ne le suis pas encore, pas vraiment, pas tout à fait, j’ai les deux pieds dedans. Et sans l’aide de personne. « La fille de » n’a pas sa place ici, elle est renvoyée dans mon passé, là où je décide qu’elle y restera désormais.

Je trouve complètement fou que la vie nous ait réunie toutes les deux dans ce premier pas vers nos désirs les plus chers. C’est hallucinant, non ? Nous ne nous sommes pas parlé depuis des années, et aujourd’hui, ce film nous rassemble. Alors que j’ai passé des heures, des jours, des nuits entières à chercher Bonnie sur les réseaux sociaux, dans les contacts de nos amis communs de l’époque, dans les annuaires. Mais elle avait complètement disparu. De ma vie et de la planète Terre. Enfin, virtuellement, du mois. Aucune trace d’elle.

Jusqu’à aujourd’hui…

Et j’espère que ce hasard va nous permettre de nous réconcilier !

Je secoue la tête pour évacuer toutes les pensées qui s’entrechoquent dans mon cerveau et me concentre sur ce qu’il se passe autour de moi.

Bonnie est nerveuse, mais resplendissante. Je la vois prendre de larges inspirations avant que le clac de début ne la projette dans le rôle qu’elle doit jouer. Et elle se débrouille magnifiquement bien. Aussitôt le silence demandé, la caméra en action, elle entre dans la peau d’Anna, une femme qui se bat pour son indépendance, contre les hommes, contre les lois, contre les habitudes, contre la morale. Bon, pour le moment, elle s’est foulé la cheville et c’est l’homme qui lui en fait le plus baver dans la série qui vient à son secours. Mais elle excelle. On dirait que ce rôle a été écrit pour elle.

Et je ne doute pas une seule seconde du succès qu’elle va avoir…

Aussitôt la scène terminée, Alan annonce la fin de journée. Les visages tendus se décrispent, les voix sont haut perchées, plus besoin de garder cette ambiance feutrée que l’équipe instaure pour ne pas gêner le réalisateur. Cela dit, il crie bien plus fort que les autres, aucun risque qu’on ne l’entende pas. Enfin, il crie quand tout va bien. Quand rien ne va, il hurle…

Calum ne demande pas son reste et s’en va. Je rends avec soulagement Chouchou à son propriétaire, qui s’empresse de l’embrasser. Chouchou est comme un dingue, on dirait qu’il n’a pas vu son maître depuis des mois ! Il s’agite frénétiquement, lèche les mains et le visage d’Alan, aboie et couine en même temps. Je souris, masse mes bras ankylosés et rejoins les figurants pour les remercier de leur implication et leur demander d’aller signer leur fiche de présence auprès de la personne qui s’en occupe. Une partie du petit groupe ne bouge pas, leur regard au-dessus de mon épaule.

– Anna ! Une photo, s’il vous plaît ! entends-je.

Je me retourne. Bonnie est à quelques pas, hésitante. Je ne sais pas si c’est à cause de moi qu’elle ne s’approche pas plus, mais je devine qu’elle est partagée entre son désir de répondre aux sollicitations des gens et celui de m’éviter. Alors je m’écarte, le cœur encore plus en lambeaux.

J’ai appris que les histoires d’amour pouvaient faire mal, mais les histoires d’amitié aussi, incontestablement…

Bonnie s’avance vers les personnes qui se font du coude à coude pour l’immortaliser avec leur téléphone portable. Début de la gloire ! Elle répond à toutes les demandes avec bienveillance, sourit, signe quelques autographes, manifestement heureuse de l’engouement du public pour son premier jour de tournage. Je vérifie d’où je suis que les personnes qui lui demandent son attention restent sympas, je ne voudrais pas qu’elle soit choquée par leur fougue, ou bousculée. Et qu’elle puisse repartir tranquillement dès qu’elle en aura envie.

Tout à coup, la petite foule se détourne de Bonnie.

– Alistair ! Une photo !

Et c’est reparti pour un tour…

Pas que je sois fatiguée d’avoir couru partout aujourd’hui, mais un peu quand même. Je retiens un bâillement, la bruine tombe sur le paysage qui s’étend à perte de vue, arrêté par des montagnes majestueuses au loin, et, plus bas, l’océan d’un gris profond. Je hume l’air froid de l’Écosse en resserrant les bras autour de ma poitrine, toujours autant reconnaissante de me trouver ici, sous les ordres du célèbre Alan Middle. D’autant plus que mon premier travail concerne une série romanesque historique et j’adore cette période des années mille huit cent, tous les changements qui se sont ancrés petit à petit, et la façon dont certaines femmes ont commencé à reprendre le pouvoir de leur vie.

Comme moi.

Laisser « la fille de » là où elle est le mieux : dans mon passé.

Et décider de qui je veux être maintenant…

Alistair, grand sourire sur ses lèvres ourlées, me jette un regard énigmatique. Je n’arrive pas à deviner ce qui se trame dans sa tête, ou même si je suis réellement visée, car je ne peux nier que je deviens un peu méfiante avec lui. Je m’attends toujours à une remarque, une blague débile, une provocation de bas étage.

Sans m’adresser un seul mot, il me frôle et va se poster près de Bonnie. Je réprime le frisson qui remonte le long de ma colonne vertébrale. Et le soupir qui reste bloqué dans ma poitrine.

Et le sentiment de jalousie – totalement insensé – qui m’envahit alors que les femmes s’empressent de se coller contre lui…

Je détourne les yeux pour observer les derniers meubles du décor extérieur disparaître à l’intérieur de la ferme puis les pose de nouveau sur le couple Bonnie/Alistair formé juste pour le plaisir des figurants qui les harcèlent de questions, tout en espérant que ce soit bientôt fini.

Juste parce que j’ai froid, hein…

Si Bonnie fait comme si je n’existais pas, comme si je n’avais pas été sa meilleure amie pendant seize ans, Alistair croise mon regard régulièrement. Je ne peux me détacher de l’emprise que ses prunelles sombres ont sur moi. Une emprise troublante et totalement irrationnelle.

– Amy, tu viens avec nous ? me sort de mes pensées Carolyn, l’assistante cameraman. Nous allons au bar du village boire un verre.

Heureuse d’avoir autre chose à regarder que cet insolent Alistair, je me tourne vers elle. Je ne la connais pas, mais le peu d’échanges que nous avons eu à propos du tournage a été très sympathique. Juste quelques mots ici et là mais assez pour me faire une opinion favorable de sa personnalité.

– Pourquoi pas, oui, merci, dis-je.

– Super ! Rassemble tes figurants, on part d’ici quinze minutes, m’indique-t-elle avec un clin d’œil, visiblement compatissante.

– Ça marche ! Tous les figurants ! m’écrié-je. C’est l’heure, chacun rentre chez soi ! Allez signer vos fiches, on ferme !

Heureuse de mettre fin à cette journée, et sans m’arrêter sur les grognements et les encore cinq minutes ! que j’entends, je les presse de rentrer dans le bâtiment pour pouvoir enfin souffler un peu. Alistair rejoint Alan et Stuart, un peu en retrait, non sans m’adresser un petit sourire énigmatique avant de me tourner le dos.

Frissons…

Alors que Bonnie s’apprête à regagner sa loge, je me précipite vers elle. C’est le moment ou jamais…

– Bonnie, on peut discuter deux minutes ? demandé-je à voix basse tout en lui attrapant le bras, afin de ne pas attirer l’attention sur nous, la voix un peu tremblante et le cœur en apesanteur.

Le regard qu’elle darde sur moi me refroidit instantanément.

– Ne me touche pas, Amy, crache-t-elle en se dégageant. Et ne me parle pas !

– Bonnie, continué-je quand même, blessée. Deux minutes. Tu ne peux pas…

– Je peux ce que je veux, énonce-t-elle calmement d’une voix glaciale. Je t’ai rayée de ma vie il y a six ans, Amy et ce n’est pas parce qu’on est sur le même tournage que je te dois quelque chose. Tu as ruiné ma vie et celle de ma famille, alors ne me demande pas de te parler, d’accord ? Tu n’es plus rien pour moi, tu entends ? Plus rien !

– Mais… balbutié-je, des larmes plein les yeux.

– Si tu me parles encore, je me plains auprès du réalisateur. Et ne t’avises pas de révéler qui je suis auprès de l’équipe, parce que je te jure que je te le ferais payer. Tu nous as fait assez de mal, alors maintenant, fous-moi la paix ! Et fais comme si tu ne me connaissais pas ! C’est clair ?

On ne peut plus clair, oui…

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