Dangerous Games Intégrale
4. Monsieur Muscles
31. Monsieur Muscles
– Je rêve ou il y a quelque chose entre vous ? me demande discrètement Eva dès que nous reprenons place sur les chaises.
Je lâche un long soupir. Hésite à lui répondre puis craque finalement.
– Il y a eu quelque chose, oui, avoué-je d’une petite voix. Mais…
– C’est compliqué, termine Eva pour moi.
– Voilà, confirmé-je.
– Quelle relation n’est pas compliquée ? s’amuse-t-elle. Tu veux que je te rappelle les débuts entre Lukas et moi ? Entre Melody et Mark ?
– OK… admets-je. Mais Alistair ne veut pas de relation.
– Bien sûr ! Tous les hommes disent ça. Ils assurent leurs arrières, tu penses ! Il ne va pas te dire direct que oui, il cherche la femme de sa vie !
– Il est papa. Il a 24 ans. Et je ne sais rien de la mère de sa fille !
– Il n’est pas marié, au moins ? s’inquiète tout à coup Eva, plantant un regard soucieux dans le mien.
– Non. C’est ce que j’ai cru, au départ, mais non. De toute façon, moi non plus, je ne cherche personne. Donc aucune raison de se prendre la tête.
– Il est sacrément sexy, en tout cas, lâche ma belle-sœur en le voyant apparaître en face de nous, suivi de sa famille, dont certaines personnes que je n’ai jamais vues.
Oui, il est sacrément sexy. J’en frissonne. Ça ne devrait pas être permis d’être aussi beau. D’avoir autant de prestance. Et ce, dans n’importe quelle tenue…
Le présentateur énumère les noms des clans, dont les représentants, des hommes et des femmes en tartan, sont tous alignés en face de nous. Il n’est pas facile de les différencier. Seule la couleur change, les tons de vert, bleu et rouge étant les plus répandus. Le public est déchaîné, certains portent des drapeaux à l’effigie de leur clan préféré, les cris se succèdent. Avec Eva, ne sachant pas qui défendre, nous les encourageons tous.
Parce que je ne vais pas encourager que la famille d’Alistair, non ?
– Moi, je vote direct pour le clan de ton… comment je l’appelle ? demande Eva, prise dans l’ambiance survoltée.
– Hum. Alistair, tout simplement.
– En tout cas, il te bouffait des yeux tout à l’heure !
Je hausse les épaules, puis me concentre sur le jeu. Joue la fille blasée, alors que cette idée me remplit de joie. Savoir qu’une personne qui ignore ce qui s’est passé entre nous remarque une chose pareille me rassure énormément.
Parler d’Alistair, même succinctement à Eva, m’a fait du bien. D’avoir osé en dire un petit peu, mis des mots sur les doutes qui m’assaillent rendent mon après-midi plus léger.
Et c’est avec un petit sourire sur les lèvres que j’admire Alistair en tenue traditionnelle commencer le tournoi.
Alistair en tête, suivi d’hommes et de femmes, dont Daisy tout à la fin, tirent sur une corde. En face, un clan adverse. Des hommes musclés comme des guerriers. Des mètres de testostérone en action. Mais je n’ai d’yeux que pour Alistair. Les muscles qui se tendent sous sa chemise lâche. Les traits de son visage crispés par l’effort. Ses lèvres sensuelles pincées de concentration. Des petites perles de sueur qui apparaissent sur son front alors que la corde va et vient. Je ne suis pas tout près, mais je vois les détails de son visage comme s’il était à quelques centimètres du mien. Je peux presque sentir la chaleur de son corps, entendre son souffle dans mon cou. Puis son cri de victoire éclate lorsque sa famille remporte la manche. Il lève les bras au ciel, sourit largement, et la petite Catriona se jette dans ses bras. Ensemble, ils roulent sur le pré fraîchement tondu pour l’occasion, et des rires retentissent. Mon cœur s’agrandit de joie à les voir ainsi, si heureux, mais se serre tout autant de savoir que cet homme si… intense ne sera jamais rien de plus qu’une aventure de deux nuits. Je détourne les yeux, attrape ma cannette de coca, bois de longues gorgées. J’ai subitement envie de rentrer. De me terrer chez moi et de penser à autre chose.
Quelque chose où Alistair n’apparaîtrait pas.
Parce que quoi que je fasse, où que j’aille, il est toujours là…
Conspiration, je l’ai déjà dit, non ?
Quelques minutes après, deux hommes des mêmes clans s’affrontent… au lancer de troncs d’arbres. Les troncs sont énormes. Et longs ! Entre cinq et six mètres cinquante de longueur, et aux alentours de six kilos, d’après le présentateur. Comment vont-ils pouvoir les lancer sans se les prendre sur le pied ? Des hommes redressent le tronc, Alistair passe le premier. Il a le visage concentré, il s’accroupit, l’attrape et le cale sur son épaule. Sans ciller. Sans faire de grimace d’effort. Comme si le tronc ne pesait rien.
Je le savais musclé.
Je le découvre… incroyablement fort…
Et non, mon ventre ne palpite pas devant cette démonstration de force…
Plus personne autour de nous ne parle, trop occupé à le regarder. Dès que le tronc est sur son épaule, il court, lève les bras, tout son corps tendu, ses muscles apparents comme jamais, et, dans un cri guttural, le balance. Le tronc atterrit sur le sol dans un bruit sourd, vacille, et c’est là où les choses peuvent tourner à l’avantage ou au désavantage du lanceur, selon le côté où il va tomber. Puisque c’est le côté opposé à celui qui touche en premier le sol qui compte pour calculer la distance, si le tronc bascule en avant, c’est bon. S’il bascule en arrière, c’est foutu. Alistair est chanceux (ou doué), le tronc chute du bon côté. Toute l’équipe crie sa joie, le public applaudit, Alistair sourit en s’épongeant le front.
Je baisse les yeux et me rends compte que mes doigts sont crispés sur mon téléphone et que je n’ai pas pensé une seule seconde à faire une photo.
– Regarde, la petite fille va danser, m’informe Eva, à mille lieues de se douter de ce que je vis.
Je relève la tête, vois Catriona, tellement fière, avec Daisy et une femme que je ne connais pas. Celle-ci, environ 25 ans, se baisse vers elle, lui souffle quelque chose à l’oreille et Catriona éclate de rire et se jette dans ses bras. Serait-ce sa maman ? Même si elle n’est plus avec Alistair, peut-être qu’ils se retrouvent pour ce genre de rencontres ? J’évacue cette idée de ma tête et me concentre sur la fillette. La musique commence. Catriona redresse les épaules, fixe son regard sur un point lointain, affiche un petit sourire et se met à danser. Elle exécute les pas magnifiquement bien et n’a rien à envier aux professionnelles qui ont fait la démonstration un peu plus tôt. Sans même m’en rendre compte, je me lève, contourne les spectateurs et me rapproche autant que possible de la danseuse en herbe, là où le public est autorisé. Je la mitraille avec mon téléphone autant que je le peux, la filme, une boule d’angoisse dans la poitrine à l’idée qu’elle puisse faire un faux mouvement et perdre la partie.
– Tiens-toi prête, BlueBird, souffle une voix grave dans mon cou. Tout à l’heure, tu vas pouvoir t’essayer à cette discipline.
Je me retourne, autant troublée par sa présence près de moi que par ce qu’il a insinué.
– Quoi ? lâché-je.
– Désolé, mais… commence-t-il avec une lueur malicieuse dans les yeux. Catriona s’est proposée pour l’initiation de danse et elle t’a inscrite comme participante. Je n’ai pas eu le temps de te demander ton avis, mais ça lui tenait tellement à cœur que j’ai pensé que tu ne refuserais pas.
Le traître…
C’est un coup monté !
Mais dans quel but ?
Me ridiculiser, probablement. Je ne vois pas d’autre explication. Parce qu’avec mes Doc, je n’imagine pas comment je vais pouvoir sauter aussi longtemps sans m’écrouler de fatigue. Et, je ne veux pas dire, mais le sport et moi… bref.
– Tu plaisantes encore, non ? tenté-je.
– Absolument pas, affirme-t-il, un demi-sourire sur les lèvres. Catriona y tenait tellement, je n’ai pas pu me résoudre à lui dire qu’il était préférable de t’en parler d’abord.
– Mais je ne sais pas danser ce truc ! m’écrié-je. C’est totalement inhumain !
– Le but de l’initiation, justement, c’est d’apprendre aux novices. Et si ma fille y parvient, je ne vois pas pourquoi tu n’y arriverais pas.
Je l’observe un instant. Son regard ébène, ombre, lumière, amusement. Le petit pli qui incurve ses lèvres lorsqu’il se retient de rire. Son air de défi avec son menton haut et le rétrécissement de ses yeux.
– C’est bête, me défilé-je, ma belle-sœur m’a dit qu’elle voulait rentrer. Tu m’excuseras auprès de Catriona, mais ce n’est pas moi qui décide, je n’ai pas pris ma voiture.
La poigne d’Alistair, légère mais ferme, m’enserre le bras. Il plante ses yeux dans les miens, sans un mot, seul le bruit de nos respirations saccadées résonne entre nous. Et le brouhaha autour, évidemment, mais si loin que j’ai l’impression que nous sommes seuls au monde. Son regard passe de mes yeux à mes lèvres, puis remonte lentement.
– Trouillarde, lâche-t-il enfin, très sérieux, dans un murmure à peine audible.
– Manipulateur… réponds-je sur le même ton que lui.
– Lâcheuse…
– Ah mais non, je n’ai rien promis ! m’exclamé-je en coupant le contact visuel et l’atmosphère électrique autour de nous, reculant d’un pas. Je ne serais une lâcheuse que si j’avais dit être intéressée ! Et c’est loin d’être le cas !
– Tu ne vas tout de même pas décevoir une petite fille de 5 ans, non ? demande Alistair en se rapprochant à nouveau de moi.
– C’est bas, affirmé-je d’une voix faussement blasée. Et, dis-moi, pourquoi tu tiens tant à ce que je participe ? Tu ne peux déjà plus te passer de moi ?… De toute façon, je te l’ai déjà dit, Eva veut partir !
Pitié, pitié, qu’elle veuille partir…
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