Dangerous Games Intégrale
9. Courir partout, encore...
36. Courir partout, encore...
J’embarque les figurants qui sont prêts avec Janet, direction le jardin. Enfin, plus exactement un pré qui surplombe l’océan, là où va se tourner la scène de chasse. Les femmes vont encourager les hommes au départ, puis rejoindront le jardin pour boire le thé pendant que les messieurs galoperont derrière des lapins.
Enfin, je crois, je ne sais même pas ce qu’ils vont chasser…
Bien sûr, la première personne qui attire mon regard est Alistair. Pourtant, il y a foule…
Mes yeux possèdent un radar unique qui leur permet de tomber sur lui en une seconde…
Je vois ensuite Bonnie. Dans une robe couleur turquoise, ses cheveux remontés en un imposant chignon pour mettre en valeur une parure de bijoux que va lui offrir Calum dans peu de temps. Parure qu’elle va refuser, car elle ne souhaite pas « être entretenue » par un homme. Calum va lui assurer que ce n’est rien de tout ça, juste un cadeau, mais Bonnie va lui certifier le contraire, elle ne veut se sentir prisonnière d’aucun homme, même s’ils ont passé un bon moment ensemble.
Voir Calum se faire rabrouer, même si ce n’est que de la fiction, me fait plaisir d’avance…
Je l’aperçois à son tour. Fier, le regard hautain, pianotant sur son téléphone en attendant que les scènes commencent. Alistair se tient près de lui, il va le doubler, l’acteur principal ne va pas prendre le risque de faire du galop. Je réprime un frisson de dégoût en repensant à la manière dont il a tenté de coller sa langue dans ma bouche. Lui aussi, avant la fin du tournage, il faudra que je le remette à sa place…
Amy, guerrière des temps modernes…
Parce que s’il y a une chose que je ne tolère pas, c’est bien ce qu’il a fait. Et si ça pouvait lui faire passer l’envie de recommencer, j’en serais soulagée. Surtout qu’il ne manque pas d’opportunités pour draguer. Ce mec doit avoir le carnet d’adresses le plus complet de toute l’Écosse.
Je laisse les hommes à leur partie de chasse pour aller placer les figurantes. Je fais la distribution de bijoux, mais il y en a très peu en réalité, que des petites parures, car les plus belles seront exposées pendant le bal.
La journée se passe bien. Alan est content, nous ne prenons pas de retard. Je navigue entre les acteurs, les figurants et la salle des costumes. Je ne vois pas le temps passer. Je croise Bonnie avec son attitude indifférente, ce qui me broie le cœur à chaque fois. Par contre, je ne vois plus Stuart, qui se tient éloigné de moi, se coltinant toujours Chouchou. Vers quinze heures, un énième (faux) coup de feu retentit, suivi d’un horrible cri qui me fait dresser les cheveux sur la tête. Affolée, je cours sur le plateau de la scène de chasse pour y découvrir une figurante hystérique qui crie et pleure. Mon sang se glace dans mes veines. Est-elle blessée ? C’est impossible, les fusils ne sont pas chargés. Ce risque n’existe pas ici.
Normalement…
Je me rapproche et la vois près du sanglier loué pour l’occasion, accroupie, son regard passant de l’équipe à l’animal allongé devant elle.
– Vous êtes des monstres ! Je vais porter plainte ! hurle-t-elle à pleins poumons. Je vais alerter les médias ! Vous irez tous en prison ! Vous n’avez pas le droit de tuer ce pauvre animal, il ne vous a rien fait !
Je ne comprends rien. Je m’approche encore et aperçois le dresseur du sanglier attraper la femme par la taille, la relever. Alan se tient les cheveux, une partie de l’équipe se marre, les autres se regardent sans rien comprendre. La femme continue de déverser des paroles incompréhensibles, alors que l’homme responsable de l’animal tente de la rassurer. Finalement, il se penche vers la bête allongée sur le sol, tachée de rouge, lui dit quelques mots, et l’énorme sanglier se relève d’un bond. La femme crie encore, pose sa main sur sa bouche, regarde partout autour d’elle.
– Il est dressé, explique l’homme, agacé. Dès que la bille de peinture rouge le touche, il s’écroule comme s’il était mort. Vous ne croyez tout de même pas que je loue mes bêtes pour qu’on me les tue ?
La femme rougit, se confond en excuses, puis part en courant. Je souris et me dirige vers les chapiteaux dressés dans la cour du château, lieu de cancanages des femmes de chasseurs. Il n’y aura que quelques scènes ici, la foule est surtout là pour le décor, derrière Bonnie qui va faire connaissance avec la société bourgeoise de l’époque et se découvrir une rivale, qui a jeté son dévolu sur Calum. Pour le moment, elle répète son texte avec la fameuse rivale. Je l’observe discrètement, de loin, la vois rire, se rapprocher de l’autre actrice, complice. Je réprime le sentiment négatif qui me bride la poitrine et retourne à mon travail.
Nous profitons d’un buffet copieux à dix-sept heures, avant de nous concentrer sur le tournage du bal. Qui va probablement se terminer tard. Très tard. Nous reprendrons un repas à ce moment-là et ensuite je pourrai, si je ne suis pas trop fatiguée, aller vérifier si les fantômes se promènent dans les couloirs…
Les tenues pour le bal sont incroyables. Mon Dieu, des merveilles de tissus, de couleurs, comme si nous étions revenus des centaines d’années en arrière. J’adore !
Et je suis presque jalouse de ne pas pouvoir porter une telle tenue !
Je prends le temps de toutes les admirer quand je distribue les bijoux et fais signer les personnes qui portent ces magnifiques créations. Je ne sais pas si Lukas a eu une copie des robes, mais les bijoux semblent vraiment avoir été créés pour elles. Aucun faux pas.
Celle de Bonnie ne déroge pas à la règle. Un dégradé de rouge et de rose qui met son teint en valeur. Elle est rayonnante. Son chignon a été refait, et son maquillage est plus prononcé que cet après-midi. Fébrile, je lui fais signer le formulaire, passe le pendentif de rubis à son cou, l’aide à enfiler les boucles d’oreilles et le bracelet assortis. Elle se laisse faire sans rien laisser paraître, en bonne comédienne qu’elle est. Son parfum est toujours le même qu’à l’époque de notre adolescence : un mélange de fruit et de sucre, avec une tendance prononcée pour la vanille. Les souvenirs de cette époque révolue me reviennent en mémoire avec fulgurance. Je suis obligée de fermer les yeux une microseconde pour reprendre mes esprits et ne pas laisser ma peine prendre le dessus. J’ai envie de lui parler, de tenter encore de lui expliquer, mais il y a trop de monde autour de nous pour cela. Ce n’est ni le lieu, ni le moment. Surtout qu’elle tourne dans moins d’une demi-heure et qu’elle a déjà les traits concentrés. Si je la perturbe, elle m’en voudra d’autant plus. Je garde donc une attitude professionnelle. Et j’en souffre comme jamais.
Après avoir habillé de bijoux les personnes choisies, je les prends toutes en photo, les unes après les autres. Bonnie fait un peu la tête, mais je m’en fiche. De toute façon, elle ne peut rien dire, je suis sa « supérieure ». En réalité, je fais ça uniquement pour pouvoir envoyer les clichés à Lukas et Eva, qui, à coup sûr, vont être ravis. Mon frère a demandé à voir ce que rendent ses bijoux sur les acteurs, et Alan a accepté, sous réserve que les clichés ne soient pas divulgués. Et lorsque les bijoux seront rendus, il y aura une vente aux enchères lors d’une soirée mondaine. Je crois qu’une partie de l’argent ira dans diverses associations que Lukas parraine.
Le bal est un mélange de bruissements de robes, de conversations, de musique, de lumières éblouissantes. C’est joyeux et agréable, même si oppressant avec tout ce monde et les spots qui rajoutent des degrés à la température de la pièce déjà beaucoup trop chaude. La salle est immense, en vieilles pierres et tapisseries d’époque, meubles massifs et tableaux aux murs. Toujours des portraits (il en faut de la place pour accrocher toutes les générations depuis les années 1700) ainsi que des scènes diverses. Je m’amuse comme une folle à courir partout, à vérifier que tout est parfait, que rien ne cloche dans la mise en scène. Même quand je me retrouve avec Chouchou dans les bras parce qu’Alan, cette fois, me le confie. Il y a toujours beaucoup de figurants à gérer mais c’est plus simple que cet après-midi, ils sont tous rassemblés dans la pièce et leur rôle consiste à déambuler autour des acteurs, à saluer certaines personnes, à picorer quelques assortiments apéros (qui m’ont l’air délicieux) et à boire les coupes servies par les domestiques. Les prises sont nombreuses et nous les répétons sans cesse jusqu’à ce qu’Alan soit satisfait. Je cherche des yeux Alistair, mais il n’est pas là. Je ne l’ai pas aperçu depuis la collation de tout à l’heure.
Et j’ai autre chose à faire… De toute façon, s’il était là, mon corps m’alerterait. Puisque celui-ci a décidé de s’enflammer dès qu’il sent sa présence…
Lorsque Alan déclare la journée finie, je m’approche d’une vitrine, sans trop savoir pourquoi. Depuis tout à l’heure, ce petit meuble m’attire l’œil. À l’intérieur se tient une relique, morceau de tissu vieilli, jaune, avec un écriteau qui explique que c’est le Fairy Flag, drapeau emblématique du château. Je m’apprête à lire la suite quand je sens que quelqu’un se tient derrière moi.
Picotements dans la nuque. Frissons. Chaleur.
Alistair est là. Je me retourne par acquit de conscience, mais je sais que c’est lui.
Bingo !
Je retourne à mes explications, sans parvenir à les lire, ne voulant pas montrer à Alistair que sa présence me trouble.
– Ce n’est pas le vrai, commence-t-il d’une voix grave. L’original est caché dans le château. Cette relique est bien trop précieuse et importante pour être mise à la vue de tous. Tu connais ?
– Non, réponds-je en haussant les épaules, sans le regarder. Et comment tu sais ça ?
– Je le sais, c’est tout.
Je lui lance un regard que j’espère indifférent, puis pars en direction de la salle à manger. Mon estomac crie famine, et je suis curieuse d’en savoir plus sur cette relique. Dès que je m’assieds, je cherche des infos sur le fameux Fairy Flag, que je trouve facilement sur Google.
« Le Fairy Flag aurait été donné au clan MacLeod par la femme du quatrième chef du clan : Iain. On raconte que ce dernier aurait été très chanceux car elle était la fille d’un roi du pays des fées. Après leurs noces, ils allèrent dans le royaume du commun des mortels pour veiller sur le clan. Cependant, il avait été entendu qu’après sept années elle retournerait dans son propre monde.
Le temps passa et la fin des sept années arriva. La femme de Iain, emplie de tristesse, dut se résoudre à faire ses adieux à son mari et au bébé qu’elle venait juste de mettre au monde. Alors qu’ils se trouvaient sur le pont féerique, elle fit promettre à son mari de ne jamais laisser l’enfant seul, car l’unique chose qu’elle ne pourrait pas supporter serait de l’entendre pleurer. La même nuit, afin de changer les idées du chef du clan, un énorme festin fut organisé et, pris dans la fête, Iain oublia complètement la promesse qu’il avait faite à sa bien-aimée. Malheureusement pour lui, la nanny qui avait en charge de s’occuper de son enfant préféra s’échapper furtivement de la nursery pour écouter le chant et la cornemuse qui s’échappaient du hall.
Le pauvre bébé, livré à lui-même, se mit à pleurer et, quand Iain surprit la nanny dans le hall, il se souvint soudainement de son serment et courut à la nursery. Là, il aperçut sa femme qui était revenue dans le monde des mortels, alertée par les pleurs de son enfant : elle se mit à le bercer en lui chantant ce qui est maintenant connu comme étant la berceuse des Dunvegan. Mais au moment où il entra dans la pièce, elle disparut pour toujours en laissant une couverture de soie dans le berceau du bébé.
On raconte que ce Fairy Flag est capable de protéger le clan des dangers, mais il ne peut être invoqué que trois fois, après quoi le morceau de tissu et celui qui le porte disparaissent. Jusqu’à maintenant, il n’a été utilisé que deux fois et personne n’a encore osé s’en servir une troisième fois. Dame Flora MacLeod avait vaillamment proposé de s’en servir depuis les falaises blanches de Douvres durant la Seconde Guerre mondiale alors que l’invasion semblait imminente. Les pilotes du clan en garderaient aussi un morceau avec eux en guise de protection… »
Je picore distraitement dans ma salade en finissant de lire quand mes sens s’affolent de nouveau.
Alistair a choisi de s’asseoir près de moi. Mon cœur cabriole, Carolyn hausse les sourcils avec un petit sourire explicite, je plonge le nez dans mon assiette devenue super intéressante tout à coup.
– Alors, toujours aussi curieuse, BlueBird ? chuchote-t-il.
Je fourre aussitôt mon portable dans ma poche. Puis je l’observe quelques secondes. Lui aussi a les traits tirés. Comme tout le reste de l’équipe attablée autour de la table. Et ça lui va bien. La fatigue et les cernes font ressortir la couleur de ses yeux. Lui donnent un air plus… mûr ? Plus sage, peut-être. Je n’arrive pas à définir ce que je ressens, mais une question me vient à l’esprit, inutile et dérangeante : « Qu’est-ce que ça ferait de vieillir avec lui ? »
Je me reprends aussitôt.
– Tu as ramené les chevaux chez toi ? demandé-je, sans répondre à sa question.
Et lui signifiant également que je me suis aperçue de son absence au bal… Bien joué, Amy…
Alistair lève un sourcil, un léger sourire naît sur son visage pendant qu’une serveuse lui apporte sa salade.
– Ils restent ici. Je les ai nourris. Mais je vais rentrer après le repas.
– Ah bon ? m’écrié-je presque, terriblement déçue qu’il parte. Tu as peur des fantômes ?
– Qu’est-ce que tu racontes ? demande-t-il, le visage fermé.
– Le château, précisé-je. Il y a plein de choses qui se racontent à son sujet. Et notamment qu’il est hanté.
– Je ne crois pas à ce genre de choses.
– Moi si, avoué-je en souriant. Et je crois que tu en as peur puisque tu ne restes pas.
– J’aime embrasser Catriona avant qu’elle s’endorme, me dit-il d’un ton indifférent.
– Ouais. Sauf qu’elle dormira déjà depuis longtemps quand tu arriveras chez toi, objecté-je, déterminée à passer un peu de temps avec lui ce soir, même si je ne devrais pas. Donc, la seule excuse valable, c’est que t’es un trouillard.
– Pardon ? articule-t-il, de l’agacement et de la surprise dans la voix.
– Et que tu ne veux pas trouver où se cache le fameux Fairy Flag… conclus-je avant de reporter mon attention sur mon assiette.
Alistair hausse les épaules et m’ignore superbement. Je le vois à la périphérie de mon champ de vision. Mue par une étrange pulsion, je lance, à voix haute, assez fort pour que tout le monde entende :
– Une partie de cache-cache dans le château pour découvrir si les légendes sont vraies, ça tente quelqu’un ?
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