Dangerous Games Intégrale
6. Cocon
33. Cocon
Lukas et Eva sont partis rejoindre Alan Middle au restaurant. Mon frère doit lui remettre ce soir les bijoux historiques pour le bal que l’on va tourner cette semaine. Je les ai quittés le cœur serré. Je ne sais pas quand je vais les revoir puisqu’ils repartent tout de suite après le repas. Lukas m’a proposé de les accompagner, mais je ne préfère pas, les allusions de Stuart, même si elles sont infondées, me poussent à ne pas afficher le lien de parenté que nous avons.
Mais cette parenthèse était déjà précieuse…
Aux jeux, Lukas m’a portée pour retourner au 4x4. C’était amusant. J’ai insisté pour marcher mais il n’a rien voulu entendre. Pourtant, je peux poser le pied par terre, maintenant, le secouriste avait raison : ce n’était pas grand-chose, et le froid a bien joué son rôle, je n’ai plus très mal.
Me retrouver dans ses bras était étonnant. J’ai senti toute la protection du grand frère envers sa petite sœur, et cela m’a énormément touchée. Je me suis sentie en sécurité. Aimée. Et protégée, bien sûr.
Un geste, et des années perdues ont repris leur place, presque naturellement…
Je regrette même d’avoir douté de lui. Comment ai-je pu mettre sa parole en doute ? J’en veux énormément à Stuart, c’est lui qui a instillé ce sentiment négatif en moi. Dorénavant, je ne vais plus le laisser faire. Œil pour œil, dent pour dent. C’est tout ce qu’il aura.
Et c’est tout ce qu’il mérite ! Mais c’est tout de même l’assistant-réalisateur, je ne peux pas faire n’importe quoi non plus.
Je me sens un peu seule ce soir. Après l’effervescence de la journée, les émotions liées au fait de passer du temps avec mon frère et de tomber sur Alistair, me retrouver sans compagnie, avec la nuit qui tombe et le vent qui souffle en faisant claquer les volets, me donne envie de me calfeutrer sous un duvet pour recréer une ambiance de cocon. Je pourrais me plonger dans un bon livre, regarder une série, jouer un peu de guitare, mais j’ai surtout envie de parler à ma mère. En espérant qu’elle sera disponible, elle a un emploi du temps surchargé.
– Maman ? dis-je dès qu’elle décroche.
– Bonjour Amy ! chantonne-t-elle aussitôt. Je suis si contente de t’entendre. Tout va bien ?
Je lui raconte la journée avec Lukas, qu’elle apprécie beaucoup, tout comme sa femme. Elle a même fait un concert privé lors de l’inauguration d’une de ses boutiques dans un palace parisien.
– Et le travail ? demande-t-elle ensuite, comme si elle sentait que le sujet pouvait être sensible.
– Ça me plaît énormément, dis-je, sincère. Tout le monde n’est pas super sympa, la concurrence se ressent parfois, bien sûr, mais…
Je respire un grand coup. Il faut que je lui en parle. Elle sait, elle. Tout.
– Il y a Bonnie sur le tournage… lâché-je d’une petite voix.
– Bonnie ? Ta Bonnie ? demande-t-elle après une seconde de silence.
– Oui. C’est l’actrice principale. Tu sais qu’elle rêvait de faire ce métier ? Eh bien, c’est son premier grand rôle. C’est dingue, non ?
– C’est drôle, oui, confirme-t-elle. Comme quoi, il fallait que vous vous retrouviez.
Ma mère croit beaucoup aux signes. Moi aussi, du coup.
– Mais elle refuse de me parler.
– Tu sais, ma puce, ça n’a pas dû être facile pour elle non plus. Mais tu n’as rien à te reprocher. Tu as fait ce qu’il fallait à l’époque, n’en doute jamais.
– Je sais, oui, soupiré-je. Ça n’empêche que c’est difficile. Je ne peux même pas lui expliquer mon point de vue ! On était si proches…
– Je suis certaine qu’elle finira par te parler, ne t’en fais pas.
– J’espère aussi, oui…
Nous discutons ensuite de son emploi du temps. Des nouveaux concerts à venir dès que son album sortira en septembre. Et je raccroche, le cœur plus léger d’avoir senti tout l’amour et la bienveillance de ma mère au travers de notre échange.
Parler de musique avec elle m’a donné envie d’en jouer. Maintenant que j’ai recommencé, je ne peux plus m’en passer.
Et il faut dire qu’avec toutes les émotions liées de près ou de loin à ce tournage, j’ai de quoi créer pour les mois à venir…
Je délaisse la couverture dans laquelle je m’étais enroulée, enfile ma doudoune et sors pour m’asseoir sur le pas de ma porte. J’ai besoin d’air. Et j’ai envie de jouer à l’extérieur même s’il fait nuit et froid.
Je me remémore ma dernière composition, sans même consulter mon cahier. Ma chanson parlait d’Alistair, et je me souviens très bien des notes et des paroles.
Je joue quelques minutes, le temps de retrouver mes marques. Les sons s’élèvent dans les airs, comme de petits papillons qui prennent leur envol. J’aime les entendre résonner dans le silence de la nuit. C’est apaisant. Réconfortant.
La musique est le seul monde où je décide quel chemin je veux prendre…
Parce que je sais exactement quel ton donner à ma musique. Mélancolique, assurément. Sensuel, aussi. Et pas de place pour l’improvisation aujourd’hui. Une chanson qui raconte un chagrin d’amour semblable à des milliers d’autres. Mais je m’en fiche, m’exprimer par ce biais me fait un bien fou.
Je joue de longues minutes, totalement embarquée par mon inspiration, oubliant le froid et l’air de la nuit qui s’infiltrent sous ma doudoune.
– Elle se croit en boîte de nuit, l’artiste ? demande soudain une voix que je connais bien.
Duncan, le râleur le plus pénible de l’univers…
J’arrête de jouer, lève les yeux sur lui, soupire. Mais qu’il est lourd, celui-là ! Il se tient face à moi, les bras croisés, les sourcils froncés, en chaussons et peignoir. Puis je décide de l’ignorer, me tourne un peu pour ne plus avoir son regard devant moi et reprends ma composition. Il est encore tôt, à peine vingt et une heures, il ne peut pas me dire que je fais du tapage nocturne. Et mes notes sont douces. Et il n’y a pas un voisin à la ronde. Je joue encore, donc. Ferme les yeux pour ôter son visage agacé de mon esprit. Retourne là où personne ne me coupe, ne me limite, ne me parle comme si je le dérangeais ou que j’étais de trop. En souhaitant que Duncan rentre chez lui.
Mais quand, après avoir joué d’autres morceaux que ma composition, je regarde à l’endroit où il se tenait… je constate qu’il est toujours présent. J’ôte la guitare de mes genoux d’un geste brusque pour lui signifier qu’il est (un peu) dans mon espace personnel, là, et qu’il serait beaucoup mieux au chaud enfermé chez lui. Puis je me lève et retourne à l’intérieur. Juste avant de fermer la porte, Duncan me fait part d’un dernier avis.
– Pour une Américaine, il faut bien le reconnaître, vous vous démerdez pas trop mal… lâche-t-il avant de me tourner le dos.
Je ne peux empêcher un sourire de s’afficher sur mes lèvres. Si Duncan apprécie la musique… tout est possible !
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