Dangerous Games Intégrale
8. Attirance incontrôlable...
Une fois toute l’équipe éparpillée, je rejoins Alan et Stuart. Ce dernier, engoncé dans un pull en laine taupe qui lui gratte le cou, si je décrypte bien ses gestes, n’arrête pas de tirer frénétiquement sur son col et de passer sa main sous son menton. Il ne répond même pas à mon bonjour. Alan, si. Alan, qui n’arrête pas de jeter des regards désespérés à Chouchou et de le câliner.
– Vous voulez que j’aille lui chercher de l’eau ? demandé-je.
C’est le moins que je puisse faire…
C’est pas comme si Chouchou était dans cet état à cause de moi…
Quand j’y repense, le haggis faisait sa taille.
Et ajouté à celui de Carolyn…
– Merci, Amy, mais quelqu’un s’en est chargé, déjà.
Quelqu’un, oui, en effet.
Alistair, le cascadeur/doublure/vétérinaire/soigneur de chihuahua…
What else ?!
Je détourne volontairement les yeux de son allure de celui qui a le monde à ses pieds (surtout les figurantes, ici) (et sauf avec ses blagues, je tiens à le préciser) parce que mon cœur s’emballe beaucoup trop vite, et mon corps s’échauffe contre mon gré. Je me concentre sur les fiches de travail, pour mémoriser les scènes à venir. Nous avons déjà tous un rapport complet du tournage, mais Alan change régulièrement la chronologie – ainsi que de nombreux détails – en fonction des impératifs, du temps, et surtout, de son inspiration…
– Bonjour Amy… souffle Alistair lorsqu’il arrive tout près de moi, d’un ton bas, d’une voix grave et chaude.
Jamais je n’ai entendu connotation plus sensuelle que mon prénom dans sa bouche. Ridicule ! Je le salue, recule de quelques pas comme si son aura, en se fondant avec la mienne, pouvait m’électrocuter. Je saisis bien son regard de celui à qui on ne la fait pas, comme si son comportement était soigneusement étudié, et qu’il avait fait exprès de me frôler.
– Amy, commence Alan, alors que Chouchou boit de grandes lampées d’eau fraîche apportée par Alistair, dans un petit récipient en plastique. Tu navigueras entre les figurants et Alistair et ses chevaux. Il nous en faut au moins six dans les scènes, dit-il ensuite en se tournant vers le maître de ces bêtes immenses tout en continuant à lui expliquer ce qu’on attend de sa prestation aujourd’hui.
Super. Les chevaux.
Le genre d’animal que je maîtrise à la perfection.
Je préfère Chouchou, pour le coup !
– Ah oui, et tiens, occupe-toi de Chouchou. Veille à ce qu’il ait toujours à boire. S’il vomit encore, viens me voir immédiatement, d’accord ?
Hey ! J’avais dit Chouchou à la place des chevaux, pas en même temps !
– D’accord, dis-je, sans montrer que je n’ai aucune envie de me coltiner le petit chien encore aujourd’hui.
Mais je ne vais pas rechigner. J’ai rendu ce chien malade, je peux bien m’en occuper. En espérant qu’il ne vomisse plus, par contre….
Chouchou vient volontiers dans mes bras, non sans me faire une petite léchouille sur les doigts au passage. Puis, il commence à fureter près de ma poche, là où sont cachées les viennoiseries. Presque paniquée, je le tiens fermement pour qu’il arrête. D’une, pas besoin que tout le monde sache que j’ai fait des provisions, de deux, le sucre sera encore pire que le haggis, pour cette boule de poils ! Après quelques tentatives pour qu’il reste calme, les paires d’yeux d’Alan, de Stuart avec son sourire ironique en coin, et ceux, brûlants, d’Alistair, sur moi, Chouchou se laisse tomber dans mes bras, son menton sur ma main, et ne bouge plus d’un millimètre. Je souffle discrètement, soulagée.
– Tu as un bon feeling avec les animaux, Amy, commente Alan juste avant de s’éloigner. Chouchou t’apprécie énormément. J’en suis ravi.
Par contre, pas Stuart, visiblement, vu le regard qu’il me lance…
– Cool, on va voir si tu as le même feeling avec les chevaux, lance Alistair d’une voix provocante, une fois Alan et Stuart loin devant nous. Six Clydesdale à garder dans un périmètre précis, tu penses maîtriser ?
– On se tutoie, maintenant ? demandé-je, étonnée, préférant ignorer le sens de sa phrase.
– On peut, oui, dit-il en haussant les épaules. Alors, prête ?
Pas vraiment, non.
– Je vais d’abord aller donner les directives aux figurants, me défilé-je. Vous pouvez peut-être déjà amener les chevaux ici, et ensuite, je les surveillerai avec vous…
– Ah, il n’y a que moi qui use du tutoiement, si j’ai bien compris…
– Question d’habitude, lâché-je sans plus d’explication.
Question de garder mes distances, surtout…
Je vide le reste d’eau, secoue l’écuelle, la glisse sous mon bras et pars prestement, sans attendre qu’il fasse une autre remarque. Le groupe des figurants est déjà là, dans un des chapiteaux réservé à leur accueil, avec une autre des responsables. Je leur explique ce qu’on attend d’eux pour la matinée : une scène champêtre, un pique-nique, tous seront sollicités et devront garder leur place jusqu’au déjeuner. Pas de bruit, pas de regard sur la caméra, faire comme si nous n’existions pas, recréer un moment convivial, assis, en balade, en train de manger. J’admire rapidement tous les costumes, amenés par les figurants eux-mêmes ou loués pour l’occasion. J’adore ces tenues d’époques ! La mère de Bonnie nous en cousait régulièrement d’ailleurs, elle excellait.
Mais ce n’est pas le moment de penser à ça. Bonnie n’est pas encore arrivée, et j’ai bien du pain sur la planche, pour le moment. Les femmes portent des robes simples mais élégantes, de classe moyenne, et les hommes des costumes dans les tons marron ou beige majoritairement avec des chapeaux. Je les préviens que je reviens les chercher d’ici une petite demi-heure, qu’ils pensent bien à éteindre leur téléphone portable avant de rejoindre le plateau et surtout ne pas s’éloigner ou sortir de l’espace qui leur est imparti. Bien que cela soit déjà spécifié dans le contrat qu’ils signent tous les matins, je préfère insister…
Après avoir été récupéré mon attirail micro/oreillette qui était en charge, je passe sous la tente aux victuailles pour prendre une bouteille d’eau et aperçoit Carolyn en train de se goinfrer.
– Ça va ta tête ? me demande-t-elle, la bouche pleine.
– Oui, super, réponds-je. Efficace, médicament + café. D’ailleurs, je vais en reprendre un.
– Tu es assignée où, aujourd’hui ? Enfin, excepté avec Chouchou, se marre-t-elle tout en lui offrant une caresse.
– Devine ?
Un grand sourire étire ses lèvres et ses yeux prennent un éclat amusé. Carolyn est très jolie avec ses cheveux noirs coupés court et ses yeux gris. Son visage est mutin, ce qui va tout à fait avec son caractère : vive, joyeuse, toujours à plaisanter.
Et j’apprécie son humour, à elle…
– Avec le beau brun ténébreux ! s’exclame-t-elle. Trop chou !
– Pas trop chou, non. Et plus exactement, avec les chevaux. D’ailleurs, j’y vais !
– À plus tard, chantonne-t-elle. Amuse-toi bien !
Je me hâte de rejoindre le pré où doivent rester les Clydesdale pendant le tournage, sans cesser de grogner. Parce que m’amuser en surveillant des chevaux, un chihuahua et des figurants, pas certaine que ce soit le cas…
Les bêtes sont en chemin aussi. Elles sont égales à elles-mêmes, c’est-à-dire… immenses. Encore plus grandes que dans mon souvenir d’hier. Et il n’y en avait qu’un. Là, c’est un gang. Un gang de chevaux que je vais devoir côtoyer. Tous avec un pelage luisant, tous sellés. Alistair en tête, en tenant un par la bride, et suivi sagement par les autres. Le cow-boy est de retour, beau dans son costume d’équitation semblable à la veille, fier, ses cheveux voletant au rythme de ses pas. Même s’il est loin, je devine le regard aiguisé qu’il pose sur moi. Je vois déjà l’éclat spécial de ses yeux, cette teinte, mélange de noirceur et de lumière que je n’ai jamais vu chez quelqu’un, le pli qui ourle ses lèvres lorsqu’il me parle et se retient de sourire, son visage angélique qui contraste avec ce que j’ai appris sur lui, la tête brûlée, qui repousse les limites, toujours un peu plus loin, à ce que j’ai entendu hier soir. Je sens la chaleur de sa proximité se répandre dans mes veines, m’emprisonner, bloquer ma respiration au centre de ma poitrine, mon cœur se défendre en battant si violemment que je jurerais qu’il veut s’échapper.
Je serre Chouchou un peu plus fort dans mes bras, comme un rempart. Contre quoi ? Ce que je ressens ? Ce que je projette, j’imagine ? Je ne sais rien de lui, rien de plus que ce que j’ai regardé en boucle sur mon téléphone dans le bar, rien de plus que ses blagues, sa nonchalance naturelle, son charisme envoutant qui happe quiconque se trouve à côté de lui. Et je regrette les cours d’équitation que ma mère tenait absolument à me donner. Et que j’ai refusés catégoriquement. Pourquoi ? Parce que j’avais déjà une frousse bleue de ces canassons, tout simplement. Mais si je les avais pris, peut-être que je n’en serais pas là, à trembler sur mes jambes, à redouter l’instant où je vais devoir diriger ces animaux et peut-être, les toucher…
Évidemment, je ne vais pas afficher ma peur devant Alistair. Il serait trop content de trouver une faille et s’y glisserait pour me provoquer. Alors, je relève la tête, les épaules, souffle un bon coup – discrètement – et m’arme de mon plus beau sourire, en espérant que sourire me fera oublier ma peur. Puis, je dévie mon regard sur le paysage, pour ne pas montrer à Alistair que sa prestance me provoque des chatouillis tout au fond du ventre, que l’énergie qu’il dégage, je peux la capter de là où je me tiens. Non, je ne lui montrerai pas tout ça. Ni le trouble, ni l’agacement qu’il provoque chez moi, mélange incohérent et irrationnel.
Je préfère me perdre quelques instants dans le ciel d’un bleu parfait, pour une fois, pas un seul nuage à l’horizon, et du soleil éclatant qui illumine l’herbe grasse du pré. Dans les montagnes au loin, fierté des Highlands. Avec l’oiseau qui voltige, libre, à des mètres au-dessus de moi, poussant des cris stridents. Dans l’océan en contrebas, celui-là même où s’est jeté Alistair quand il avait 16 ans tout en se filmant pour faire le buzz sur les réseaux sociaux.
Et voilà, tout me ramène à lui…
Conspiration, je dis…
– Alors, BlueBird, on a retrouvé son petit protégé ? résonne une voix chaude.
Je sursaute presque. Puis, me dépêche de sortir l’écuelle de Chouchou et de lui verser à boire. Il semble tout frêle sur ses pattes, me regarde avec de petits yeux larmoyants, comme si je venais de le trahir en le posant par terre. Il refuse l’eau, hume l’air et stoppe tout geste en apercevant les chevaux, qui attendent patiemment derrière Alistair. Un bruyant hennissement plus tard, les poils de son dos hérissés comme une crête, il aboie de sa voix à peine audible tout en effectuant des ronds autour de moi. Alistair se marre, j’essaie de rattraper la bestiole. Mais il est rapide et ne se laisse pas faire. Au moins, il a retrouvé sa vitalité…
– Merde, les figurants ! pensé-je à voix haute. Chouchou, allez, arrête, il faut que j’aille les chercher !
Mais Chouchou ne m’écoute pas. Il n’en fait qu’à sa tête. Il continue de japper tout en tournicotant, cherchant à attirer l’attention des chevaux sans trop s’y frotter non plus. Et faisant un écart à une vitesse hallucinante dès que j’essaie de l’attraper. Je me saisis de mon micro, demande si quelqu’un peut m’envoyer les figurants, plusieurs voix – non identifiées – me répondent par l’affirmative.
Magique, l’esprit d’équipe…
Et puis, je recommence à tenter d’attraper Chouchou, qui zigzague toujours, se rapprochant un peu des chevaux, toujours en aboyant pour les provoquer. Je n’ose même pas imaginer la réaction d’Alan, tellement satisfait tout à l’heure que son chien m’apprécie, s’il me voyait ne pas réussir à le canaliser, mais surtout, si près des énormes sabots des chevaux.
– Dites, ça ne vous dérangerait pas de m’aider à le choper, plutôt que de vous marrer ? m’énervé-je contre Alistair.
Son rire s’élève de plus belle. Je m’énerve de plus belle. Marmonne que je vais aller l’attacher à un piquet, ce sera beaucoup plus simple, et lui donner double ration de haggis. Puis je me fige, ose un regard à Alistair, qui ne se marre plus, bizarrement.
– C’était toi, le haggis ? demande-t-il, une lueur indéfinissable dans les yeux.
– Non. Oubliez. Je n’ai rien dit.
– Trop tard, insiste-t-il en exagérant le ton de sa voix. Je sais, maintenant. Mais, merci pour les piquets, ça m’est sorti de la tête.
Je ne comprends pas ce qu’il sous-entend, jusqu’à ce qu’il me tende la bride du premier cheval, sans plus d’explications, les autres broutant derrière lui.
– Quoi ? Non ! Mais qu’est-ce que vous faites ?
– Déjà, on se dit tu, je n’ai pas 50 ans. Ensuite, tiens, dit-il en attrapant Chouchou et en me le mettant dans les bras.
Je n’ai pas le temps de réagir qu’il s’en va au pas de course. Et moi, je reste là, les bras ballants – enfin, c’est une image, j’ai Chouchou d’un côté et une bride reliée à un monstre à quatre pattes dans l’autre – paralysée, sans savoir que faire. Je regarde en coin le cheval noir, qui se fiche royalement de ma présence, contrairement à moi. Jusqu’à ce que Chouchou émette un petit couinement, et que le géant approche dangereusement sa tête du chihuahua. Je retiens ma respiration, hésite à lâcher la bride, à hurler, pleurer, partir en courant, réfléchissant à toute vitesse. Si Alistair m’a donné ce cheval à tenir, c’est bien qu’il y a une raison, non ? Peut-être pas. Mais peut-être que si. Genre, pour que le cheval ne s’enfuit pas.
Les tentatives de solution fusent dans mon cerveau, je pense à poser le chien dans l’herbe, pour que le cheval s’écarte, mais me souviens des sabots. Le cacher dans mon sweat ? Pas le temps. Crier ? Oui, voilà, super idée, un peu dans le même style que de donner de la viande de brebis hier soir à Chouchou. Alors, je continue à rester figée, les jambes en coton, priant pour qu’Alistair revienne vite. Malheureusement, mes prières ne trouvent pas de destinataire, parce que le cheval se rapproche encore et fourre sa tête dans mes bras. Je vais m’évanouir. Hurler. Je ne peux détourner mon regard de ses énormes yeux noirs menaçants tandis qu’il me bouscule, comme s’il voulait embrasser Chouchou qui s’agite et le lèche frénétiquement. Ou comme s’il voulait l’avaler tout cru. Je fais un pas en arrière pour me rattraper, il se rapproche encore. La crinière épaisse qui tombe sur son front frotte presque mon visage. Ses oreilles – qui sont plus grosses que ma main – frémissent de plaisir. Enfin, je crois. Et s’il décidait de me manger ? De m’écrabouiller ? De me découper en morceaux ? OK, j’exagère. Mais à peine. J’ai tellement peur que ne peux pas sortir un seul son, pas demander de l’aide, pas lui ordonner de reculer. L’énorme monstre frotte son pied par terre, hennit encore, retrousse les babines, laisse au passage un gros filet de bave sur ma manche.
– Les figurants arrivent, résonne une voix dans mon oreillette.
– Super, merci, parvins-je à articuler, de mon ton le plus zen possible, comme si tout allait merveilleusement bien dans le meilleur des mondes.
Peut-être qu’un figurant saura comment gérer ce cheval qui accepte volontiers les léchouilles de Chouchou, pourra le tenir, m’en débarrasser ? Parce que ses pattes sont vraiment très près de mes pieds, et je tremble de peur, de plus en plus. Sauf que niveau sécurité, je n’ai pas le droit de refiler ce genre de responsabilité à un figurant. Alors, je reste crispée, le corps tendu à l’extrême, attendant le retour de mon héros, celui qui va me délivrer de cet embarras, de ce fardeau, j’ai nommé : l’insupportable Alistair McKay !
– Hé, on dirait qu’ils s’entendent bien ! ironise Alistair en revenant, des piquets dans les mains.
– Reprenez-le, s’il vous plaît, parvins-je à articuler.
– Dès que j’aurai planté les piquets, mais il faut que tu places les figurants d’abord.
– Je ne peux pas, j’ai un cheval et un chien collés contre moi. Ou je devrais dire un chien et un cheval collés ensemble. Mais, il est manque d’affection votre poney ou quoi ?!
Le rire d’Alistair s’élève, rauque et communicatif. Sauf sur moi. Là, rien ne pourrait me faire rire. Ni même sourire. Je transpire comme jamais, j’ai chaud, je suis à deux doigts de m’évanouir tellement cette situation m’oppresse. Je me force à respirer lentement, calmement, mais ça ne fonctionne pas. La seule chose qui m’aidera, c’est d’écarter ce cheval de moi !
– Allez, Mister Swing, dit Alistair d’une voix douce, mais ferme. Recule. Laisse ce petit chien tranquille.
Mais Mister Swing s’en contrefiche. Il continue de fureter dans mes bras, de frotter son museau sous le ventre de Chouchou qui se laisse faire, aux anges. Et, plus je tente de l’écarter, en reculant, plus il se colle contre le petit chien et moi. Alistair attrape la bride d’une main ferme, main qui frôle le morceau de pull couvert de bave, puis mon bras, déclenchant un milliers de frissons sur ma peau. Dans mon dos. Sur ma nuque. Ma peur panique est recouverte de cette étrange torpeur que provoque chez moi la proximité d’Alistair. Je ferme les yeux une micro seconde, juste pour reprendre mes esprits, en espérant que l’animal sera éloigné quand je les ouvrirai. Mais non, Mister Swing n’est pas d’accord, il refuse d’obtempérer, manifestement.
– Superbe autorité, lâché-je, les dents serrées.
Alistair plante son regard sombre dans le mien, plisse les yeux, ouvre la bouche, la referme, pince les lèvres, se retient de faire un commentaire.
Ah, ah ! Mouché !
Puis, il change de stratégie. Il saisit Chouchou fermement, l’extirpe de mes bras, et, miracle, Mister Swing se détourne enfin de ma personne pour suivre le mini chien qui couine de plus belle. Je relâche tous mes muscles, enfin, respire de nouveau correctement. Que ça fait du bien !
– Bon, eh bien gardez-le un petit moment, il semble si bien avec vous, dis-je avec mon plus beau sourire. Je vais placer les figurants.
Sans lui laisser le temps de répondre, je file rejoindre le groupe qu’on ne peut ignorer tellement il est bruyant. Mes figurants me demandent d’emblée si on peut attendre un peu pour tourner, ils aimeraient faire des photos avec les acteurs. Je soupire, puis regarde là où pointe leur doigt : Calum, Bonnie, et Maxwell, le second acteur, qui va devenir un rival de Calum dans la série. Je suis à une bonne vingtaine de mètres de ma meilleure amie (enfin, je ne sais pas si je peux toujours l’appeler ainsi) et je perçois quand même son trac avant de tourner, le même qu’elle essayait de cacher avant de monter sur les planches, adolescente.
Elle est costumée d’une longue robe blanche, ombrelle assortie. Elle est belle. Ses cheveux sont détachés et tombent sur ses épaules en une cascade d’or sombre. Je refoule la douleur qui pince mon cœur, place les figurants en couple, en groupe de quatre, six, huit, jusqu’aux derniers, qui, eux, pourront se balader seuls. Le décor a été mis en place, c’est une fête de village, avec pique-nique et stands, mais je ne m’occupe pas des stands, c’est la responsable décor qui a déjà pioché dans les figurants pour les mettre derrière les étals de bois.
Je leur donne de nouveau les consignes – ce n’est jamais de trop – puis retourne voir Alistair qui doit installer les chevaux, qui seront accrochés aux piquets qu’il est allé chercher, pour pas qu’il leur prenne l’envie de se balader dans le décor, et par sécurité. Je lance tout de même un dernier regard vers Bonnie, sans même savoir pourquoi. Enfin, si, je sais. Je tiens à vérifier si elle est toujours autant indifférente à ma présence ici, et à ce que je constate, oui. Pas un regard. D’un autre côté, elle va tourner, elle se concentre, non ? Oui. Mais nous avions un truc, lorsqu’elle faisait ses spectacles, au théâtre, nous échangions un petit geste de la main juste avant qu’elle n’entre en scène, comme un rituel, un porte-bonheur, un signe que tout se passerait bien. Là, rien. Elle m’ignore superbement. Non, pire, je n’existe pas, pour elle. Je n’existe plus. Mon cœur saigne un peu plus…
Je retourne près d’Alistair, toujours en train de se débattre avec Chouchou dans les bras, le cheval qui n’écoute pas, qui ne veut pas lâcher le chihuahua d’une semelle. Sûre que si Alan était là, il en serait blanc de peur. Une si petite bête devant les naseaux énormes du Clydesdale, franchement, c’est impressionnant.
– Alors, besoin d’aide ? lâché-je comme une idiote, sans même me rendre compte que je vais – encore – me retrouver dans une situation fâcheuse.
– Emmène ce chien loin d’ici, ordonne Alistair d’une voix lasse. Je ne sais pas ce qu’ils ont, mais ils ne veulent pas se séparer.
– Ah, l’amour… me marré-je. L’amour a ses raisons que la raison ignore, non ? C’est beau je trouve. C’est peut-être des âmes jumelles, vous savez ces personnes qui se retrouvent alors que…
Ouais. Non…
Le regard qu’Alistair porte sur moi me refroidit instantanément et m’empêche de terminer ma phrase. Plus d’humour. Plus d’éclats de lumière. Plus d’étoiles. Non, à la place, une noirceur qui me fait regretter mes paroles, comme si j’étais une adolescente stupide s’extasiant sur une image tout aussi stupide. Un visage fermé, des lèvres serrées, une attitude à l’opposé de la réaction que j’espérais. Enfin, je n’en attendais pas vraiment une, je plaisantais…
J’attrape Chouchou, le cale contre moi pendant qu’Alistair fait reculer le monstre. D’un geste énervé, il prend un piquet, la corde et l’entraîne plus loin. Sauf que je ne lui ai pas dit où il devait attacher le cheval. De toute façon, je ne le sais pas non plus. Je hausse les épaules, ignorant sa réaction, même si je comptais me justifier.
Si on doit se justifier quand on fait de l’humour, maintenant…
Je trottine jusqu’à la tente principale, là où Alan et Stuart se tiennent.
– Stuart, vous pouvez garder Chouchou un petit moment ? Il s’est épris du cheval, Mister Swing, et c’est impossible de lui faire faire quoi que ce soit, dis-je en retenant mon sourire devant sa stupéfaction. Ah, et il va très bien, il a bu et a retrouvé sa forme ! ajouté-je à l’intention d’Alan.
– Merci, Amy, réponds Alan, rassuré.
– Où doit-on placer les chevaux ?
– Hum. Deux à droite. Un au centre. Et un à gauche, explique-t-il en me désignant les endroits du doigt. Amenez celui de Calum ici.
– Tout de suite, réponds-je.
Je repars, sentant le regard acéré de Stuart tout le long du trajet.
Vengeance…
Mais ma satisfaction est de courte durée. Pendant que je refourguais Chouchou, et qu’Alistair allait déjà en direction d’un endroit, comme s’il savait d’avance où Alan allait vouloir mettre le cheval, celui qui est assigné à Calum s’est roulé dans la boue.
Sérieux…
Il doit n’y avoir qu’une seule flaque de boue dans tout le pré, et ce cheval a choisi de se rouler dedans. Et qui doit l’amener près de l’acteur principal ?
Bibi !
Hors de question que je m’approche plus près de ce monstre ! En plus, il est tout crade, maintenant ! Dans ma tête, lorsqu’Alan m’a dit « amenez le cheval à Calum », j’ai tout de suite transformé en « demandez à Alistair d’amener le cheval ». Quoi ? C’est presque ça, non ? Donc, il faut que je trouve un plan. Et vite ! Parce que le tournage va bientôt commencer, et j’ai déjà refilé Chouchou à Stuart, il ne va pas me louper. C’est sa spécialité. Enfin, ça et sa mauvaise humeur.
Je me précipite vers Alistair, pour lui donner les indications, quand mon oreillette grésille.
– On en est où, avec les chevaux ? s’impatiente Alan.
– On est presque prêts, dis-je alors qu’ils doivent voir que ce n’est pas du tout le cas.
– Il fait quoi, celui qui se roule par terre ? intervient Stuart.
Et merde…
– On gère ! m’écrié-je.
– Et nous on attend, rétorque Alan, impatient.
– Tout de suite !
Je fonce vers Alistair, paniquée, qui ne relève même pas la tête à mon arrivée, concentré à planter un piquet.
– Il faut qu’on se dépêche, lui dis-je discrètement pour que les figurants présents n’entendent pas. Accrochez le cheval ici, il en faut aussi un autre. Le troisième ira là-bas, lui montré-je. Et encore deux-là. Et le dernier, celui qui doit être avec Calum est en train de se rouler dans la boue. On fait quoi ?
Alistair finit de planter tranquillement le morceau de bois, enroule la corde, vérifie qu’elle tient bien, pendant que je trépigne d’impatience.
– Oh, vous êtes sourd, ou quoi ? On doit se dépêcher !
– Va chercher le deuxième cheval, ça ira plus vite, dit-il comme si je n’étais pas prête à exploser sous la pression.
– Mais… Non ! C’est votre travail, pas le mien ! Merde, je vais me faire jeter, allez, on active, s’il vous plaît !
Je ne sais pas si cet arrogant perçoit la détresse dans ma voix, ma peur – des chevaux et de perdre ma place sur ce tournage – mais il accélère ses gestes. Enfin ! Mais même s’il est plus rapide, la force tranquille qu’il dégage est toujours aussi présente. Et ses biceps se tendent à chaque mouvement.
Je souffle, énervée de m’arrêter à ces détails, énervée de devoir être si stressée, énervée d’être énervée. Je lui pique son marteau, vais chercher un piquet, le plante près d’un couple qui discute, non sans manquer de me taper sur les doigts plusieurs fois. Je vérifie qu’Alistair arrive bien avec les chevaux, vais planter le dernier morceau de bois dans la terre, puis retourne vers le dernier cheval qui s’est relevé, fier de lui, alors que sa robe alezane est maculée de boue. Désemparée, je reste figée devant ce spectacle, sans savoir quoi faire. Et puis un picotement envahit ma nuque, faisant dresser le moindre petit poil qui recouvre ma peau. Je me retourne, Alistair est juste derrière moi et contemple avec un petit sourire les frasques de son cheval.
– Ce n’est pas drôle, soufflé-je, exaspérée. On fait quoi ?
– Le mieux serait une bonne douche. Mais je vais opter pour le remplacement. Il reste un cheval dans l’enclos, il a la même couleur, ça devrait aller.
– Super, allez go ! l’encouragé-je à s’activer.
Je préviens Alan qu’on sera prêts dans deux minutes. Le temps de seller l’autre cheval.
– C’est bon, on fait la première scène sans. On a assez attendu comme ça ! m’informe le réalisateur.
– Amy, il faudrait être un peu plus réactive, à l’avenir, assène Stuart d’un ton sans appel. Nous ne sommes pas dans une colonie de vacances !
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