Dangerous Games Intégrale
14. Douche froide (le mot est faible…)
C’est le son de la pluie, tapant contre une vitre et sur le toit, qui me réveille. La pièce est complètement plongée dans le noir. J’ai chaud, mais j’ai froid. J’ai chaud parce que le corps d’Alistair est collé contre le mien, nos jambes emmêlées, sa main entourant mes hanches mais j’ai froid car il doit faire moins de quinze degrés. La vue du torse d’Alistair déclenche une volée de papillons dans mon ventre. D’oiseaux, même. Similaires à ceux que j’ai découverts un peu plus tôt, qui dessinent des ombres sur sa peau. Je souris, même si je suis un peu perdue. J’ai fait l’amour avec Alistair. Ce n’était pas prévu. Et je ne sais pas si c’était judicieux. Partagée entre la joie de ce qu’il s’est passé entre nous, toutes les sensations délicieuses qui m’assaillent et réveillent mon corps, et la crainte de devoir en payer les conséquences (coucher avec le cascadeur du film dans lequel je suis payée pour travailler, pas certaine que ce soit bien vu…), je me dégage de son étreinte, étire mes muscles, baille. J’ignore l’heure, mais je me doute que nous sommes au milieu de la nuit. Mes mouvements réveillent Alistair, qui sursaute.
– Merde ! Il est quelle heure ?
Wow ! Je ne m’attendais pas à cette réaction. L’intonation de sa voix déclenche un système d’alarme dans mon corps.
Il regrette déjà…
N’attendant pas forcément de réponse de ma part, il cherche son téléphone à tâtons, le trouve, allume l’écran et se lève d’un bond, comme monté sur ressort.
– Bordel ! s’écrie-t-il. Amy, lève-toi, vite, il faut qu’on rentre !
Une fêlure se grave sur mon cœur. Je ne comprends pas ce qu’il se passe, mais je n’aime pas ça. Pas tout à fait réveillée, je m’exécute. Je me dépêche de trouver mes vêtements éparpillés sur le sol, enfile mon pantalon trempé, réprimant une grimace. C’est carrément désagréable ! Idem avec mes chaussettes et mes chaussures. En revanche, le tee-shirt d’Alistair est un baume sur ma peau. Doux, parfumé de son odeur craquante, et surtout… sec ! Un pur bonheur ! Je cherche mon sac, me souviens qu’il est dans la loge d’Alistair, lui demande de m’éclairer pour aller le chercher. Sans un mot, uniquement le stress d’Alistair comme accompagnateur, nous parvenons jusqu’à sa loge et récupérons mon sac.
Le trajet dans son quatre-quatre, un énorme pick-up parfaitement bien décrit par les figurantes hier, se fait aussi dans le silence le plus total. Enfin, presque. Alistair roule vite et peste tout du long. Je me sens vraiment mal à l’aise. Presque coupable. De trop, ça, c’est une évidence. Oubliées les belles paroles d’hier soir, les beaux sentiments, l’orgasme démentiel. Là, il ne reste plus rien que la mauvaise humeur d’Alistair et le paysage sombre et froid de ce milieu de nuit. Même le ciel n’a pas daigné éclairer son ciel d’étoiles, la pluie a tout avalé.
Devant ma cabane, Alistair se gare, et en me regardant à peine, balbutie quelques excuses.
– Désolé, je ne pensais pas m’endormir. Il faut absolument que je rentre.
– Pas de problèmes, dis-je en mentant. Merci de m’avoir ramenée. À demain.
***
Je n’ai pratiquement pas fermé l’œil de la nuit. J’ai pris une longue douche, réprimant des larmes que je refuse de voir couler et la sensation oppressante au fond de ma gorge. Je ne m’attarde pas sur les mille questions que je me suis posées tout au long de cette longue – mais courte – nuit.
La journée a été hyper speed, heureusement. J’ai à peine aperçu Alistair, arrivé à cheval, seulement pour une prestation en fin d’après-midi. Alan m’a confié Chouchou, et étant donné que lui et le canasson sont amoureux, ce qui est carrément ingérable, j’ai été chargée de diriger les figurants loin de lui et de son maître.
Ce qui m’a tout à fait convenu…
J’ai essayé tant bien que mal d’ignorer l’épine dans mon cœur, les souvenirs de cette nuit étourdissante, le flot des interminables questions qui me harcèlent. Qu’est-ce qui s’est passé, exactement ? Pourquoi Alistair a été aussi froid, après ? Et aussi pressé ? Regrette-t-il déjà ? Pire, y a-t-il quelqu’un dans sa vie, en réalité ? Je crois y être un peu parvenue. Jusqu’à cet instant.
– Amy, tu veux bien me déposer, s’il te plaît ? résonne une voix que je ne désirais pas entendre. C’est moi qui suis à pied, aujourd’hui.
La main sur la portière de ma Clio – gentiment ramenée par le mécano qui m’a d’ailleurs dit avoir trouvé deux clous dans les pneus, ce qui m’a semblé vraiment bizarre… – je stoppe mon geste. Prends le temps de me faire à l’idée qu’Alistair est là, juste derrière moi. Ravale la colère qui me brûle la gorge. L’envie de lui dire d’aller se faire voir.
– Mister Swing n’est pas disponible ? ironisé-je.
– Déjà parti, se contente-t-il de répondre.
– OK, aquiescé-je, sans le regarder.
En même temps, comment refuser ? Il m’a ramenée deux fois…
Alistair va prendre place sur le siège passager tout en me remerciant. Je me retiens de grogner, de lui demander pourquoi ce changement de comportement, hier soir. Enfin, ce matin. Cette nuit. Je démarre, concentrée comme jamais sur la route. Sa présence envahit tout l’habitacle. Ses jambes prennent tout l’espace devant le siège passager, son genou touchant presque le levier de vitesse, là où je laisse toujours ma main quand je conduis. Je la retire, de peur qu’un frôlement ne me fasse hurler de frustration. J’ai besoin de savoir ce que signifie ce qu’on a partagé, le temps de quelques heures. De savoir où on en est, tous les deux. Ou, au moins, s’il y a un tous les deux ?
Pas que j’attende quelque chose de notre étreinte, non. Mais… bon, je n’en sais rien, en fait. Tout ce que je sais, c’est que je me sens vraiment mal.
Il m’indique le chemin, d’une voix calme et impassible. Comme si nous étions des potes et que je n’étais pas en attente d’une explication. Nous arrivons devant un immense ranch à l’américaine, avec un gros écriteau au-dessus d’un portail de fer forgé. Daisy Dream, écrit en épaisses lettres blanches. Je stoppe la voiture, attends qu’il descende, ouvre la fenêtre parce que je n’arrive toujours pas à respirer, que j’ai trop chaud, trop envie de pleurer, trop envie de m’énerver contre lui. Je sais qu’il le sent, tout ça, en plus. Il le sait, c’est évident. Juste avant qu’il ne sorte de la voiture, j’entends :
– Écoute, Amy, pour hier soir, c’était… commence-t-il d’une voix hésitante.
– Oublié, le coupé-je d’une voix – un peu trop – cassante.
– Un très bon moment, rectifie-t-il avec un petit sourire.
– Mais ça ne se reproduira pas, le devancé-je.
– Je ne sais pas pour toi, mais moi, je ne cherche pas une histoire sérieuse, balance-t-il comme si c’était évident.
– Parfait ! enchaîné-je d’une voix stridente, le cœur à mille à l’heure. Moi non plus !
Il sort de la voiture nonchalamment, en fait le tour, s’arrête devant ma vitre ouverte.
– C’est cool que l’on soit sur la même longueur d’onde, alors.
Cool, oui. Tout à fait. Je n’aurais pas dit mieux…
La main sur le bouton pour remonter la vitre, afin de le faire taire, de mettre un terme à cette discussion, je m’arrête. Dans mon champ de vision, une adorable petite fille d’environ 5 ans court dans notre direction, suivie par une dame d’un certain âge, essoufflée.
– Attends-moi, Catriona ! s’écrie-t-elle en souriant.
– Papa ! Papa ! crie la petite tornade blonde, en robe blanche à froufrous. Viens vite, Tonnerre va avoir son bébé !
Papa ?!
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