Dangerous Games Intégrale
2. Amy et ses bonnes intentions
56. Amy et ses bonnes intentions
Je m’apprête à rejoindre ma voiture, des larmes déjà plein les yeux, quand ma petite voix intérieure m’empêche de partir. Elle me chuchote de ne pas le laisser ainsi, désemparé, seul, face à l’énormité de la situation. Je sais qu’il veut de la solitude et je le comprends, il a besoin de faire le point dans sa tête, de s’éclaircir les idées, de trouver une solution, d’accuser le coup, mais je me refuse à le laisser traverser cette tempête seul. Je n’y connais rien en garde d’enfant, en mère disparue et réapparue, je n’y connais même rien en enfants, d’ailleurs, mais je peux l’épauler. Oui, ça, je peux le faire.
Même s’il n’est pas d’accord…
Je vérifie une dernière fois que Moira ne ressort pas des buissons (avec un couteau dans la main, par exemple) puis je pars sur les traces d’Alistair. Sans faire de bruit. Je devrais annoncer ma présence, me racler la gorge, l’appeler, mais je n’ose pas.
Ne semblant pas entendre ma présence derrière lui, d’une démarche raide, rapide et toujours aussi animale, Alistair entre dans l’écurie. Remplie de chevaux.
Ah, je crois qu’il a trouvé le meilleur moyen de me semer…
J’hésite à pénétrer dans cet antre qui abrite des monstres à quatre pattes, cherche une échappatoire, me demande ce qu’il peut bien faire là-dedans, quand il ressort à peine quelques minutes plus tard juché sur un énorme clydesdale.
Mais comment a-t-il pu seller un cheval aussi rapidement ?
Je recule alors qu’il passe devant moi sans même m’apercevoir. Mon dos bute contre une planche posée contre un mur et je retiens mon souffle – et un juron – tout en le voyant mener son cheval au pas jusqu’au portail. Puis, d’un coup de talon, le cheval accélère la cadence.
Paniquée par son départ soudain, par la nuit qui englobe le paysage et ne lui donne aucune visibilité, je cherche un moyen de le rattraper. Autre que de seller un cheval à mon tour, s’entend.
Et en plus, je ne sais pas faire…
Mon regard parcourt la cour du ranch quand mes yeux se posent sur une mobylette hors d’âge posée contre un portail. Sans réfléchir, je me rue vers le deux-roues en priant pour qu’il fonctionne, l’enfourche, démarre non sans galérer un peu et me lance à la poursuite d’Alistair.
Et ce n’est qu’en passant devant mon véhicule que je réalise qu’il aurait été beaucoup plus simple et judicieux de le poursuivre en voiture…
Avec le bruit infernal du moteur de la mobylette dans les oreilles, ajouté à celui du vent qui me coupe également le souffle, il me faut une bonne cinquantaine de mètres avant de retrouver la trace du fuyard, loin devant moi.
Heureusement qu’il n’y a qu’une seule route qui mène au ranch, j’aurais été bien embêtée, sinon.
Les doigts appuyés à m’en faire mal sur l’accélérateur, priant pour que cet engin d’un temps révolu roule encore plus vite, je distingue Alistair qui bifurque d’un coup sur la droite. Pour faire galoper son cheval en plein champ, cheveux au vent, le corps arc-bouté au-dessus de sa monture.
Ni une, ni deux, je le suis. Je tourne le guidon de toutes mes forces en prenant soin de ralentir un peu… pour être aussitôt stoppée net. Impression désagréable. Mon corps vole par-dessus l’engin de malheur, et je me retrouve une nouvelle fois à plat ventre sur le sol, l’herbe humide pénétrant mes habits, l’impact se répercutant dans mes bras et mes genoux. Allongée, étourdie, je fais un rapide check-up de mon corps, bouge légèrement, étire mes muscles et constate que je vais bien.
Enfin, si on oublie ma dignité…
Honteuse, en colère de n’avoir pas anticipé, je laisse les larmes couler sur mes joues alors que je me relève péniblement. Mes vêtements sont sales, bien sûr, ainsi que mes mains. Et mon genou me brûle comme s’il était écorché. Ensuite, je redresse tant bien que mal la pauvre mobylette, priant pour qu’elle ne soit pas abîmée. Sauf qu’elle est complètement embourbée, et que je n’arrive pas à la faire rouler. Je pleure de plus belle en m’acharnant dessus, sans parvenir à la bouger. De longs sanglots résonnent dans le paysage montagneux de l’Écosse. Ce qui ne fait pas avancer la mobylette pour autant. Pas même un malheureux petit centimètre. Je me maudis intérieurement d’avoir eu une idée aussi stupide. De vouloir réconforter un homme qui me met sens dessus dessous et pour lequel je ne vaux pas grand-chose, puisqu’il ne me pense même pas capable de le soutenir.
Et de toujours me fourrer dans des situations improbables, me retrouver constamment allongée sur le sol, sale et mouillée…
Puis un hennissement me fait lever les yeux. Vision d’horreur de voir la tête d’un cheval tout près de mon visage, museau fumant. Et, juste derrière, celle d’un Alistair qui fulmine. Ses yeux étincellent de colère. Ses lèvres si attirantes généralement sont pincées en un rictus déplaisant. Ses cheveux volent en boucles légères par-dessus ses épaules.
– Qu’est-ce que tu fous là, BlueBird ? tonne sa voix agacée.
– Rien, je voulais cueillir des champignons, réponds-je sur le même ton.
Alistair saute de son cheval, lui dit quelques mots et se rapproche de moi.
– Tu as pris la mobylette de George ? demande-t-il d’une voix effarée.
– Non, c’est la mienne, je ne t’avais pas dit que je l’avais troquée contre ma voiture ? affirmé-je d’un ton ironique.
– Je n’ai aucune envie de plaisanter, BlueBird !
– Ah parce que tu penses que moi, si, peut-être ?! Je suis là, je veux t’aider, je vole ce… putain d’engin de malheur, je me pète encore la gueule, je m’embourbe, et tu penses que j’ai envie de plaisanter !?
Alistair recule comme si je venais de le pousser de toutes mes forces. Je continue de m’acharner sur la mobylette avec une furieuse envie de lui mettre un coup de pied pour ne pas être coopérante.
Ou de la laisser gisante sur le sol, seule et abandonnée…
– Laisse, décide-t-il soudain, sa voix plus douce, son corps chaud tout près de moi, sa main déjà sur le guidon, à côté des miennes.
– C’est bon ! objecté-je avec un mouvement d’épaule pour qu’il se pousse. Je suis assez grande pour me débrouiller. Va courir en pleine nuit sur ton cheval, c’est tellement plus intelligent.
Puis j’ose un regard vers lui. Vers ses yeux tellement sombres, tellement tourmentés, vides de toute lumière.
– Je sais ce que je fais, Amy, assure-t-il sans se démonter.
– Ah oui ? dis-je en levant totalement le visage vers lui, tenant toujours fermement la mobylette. Comme tu savais ce que tu faisais quand on est parti en bateau, peut-être ?
– Je ne te savais pas si rancunière, lâche-t-il en traître.
– Je ne suis pas rancunière, Alistair ! Mais c’est complètement insensé de partir au galop à travers champs quand on ne voit rien ! Surtout dans ton état !
– Je ne t’ai jamais demandé de t’inquiéter pour moi, BlueBird, assène-t-il d’une voix froide.
Il n’a pas tort. Je suis entièrement responsable de la situation dans laquelle je me suis fourrée. Je suis entièrement responsable de m’inquiéter pour lui. De vouloir le réconforter, le rassurer, ou, tout du moins, de le faire parler pour qu’il se sente mieux. Si c’est possible. J’ai l’impression d’être cette pauvre mobylette, embourbée, et de ne pas savoir comment faire pour m’en sortir.
Comment m’en sortir toute seule, du moins. Car c’est certain que je n’y arriverai pas sans son aide.
Je ne réponds rien pendant qu’il ôte mes mains du guidon pour y placer les siennes. Et non, pas de frissons lorsqu’il me frôle de ses doigts brûlants. Pas non plus quand il se tient tellement près que je ne parviens plus à respirer. C’est juste le froid qui me fait frissonner. Rien d’autre. Son corps à lui hurle la colère contenue. Tout le mépris qu’il entretient pour Moira, la mère de sa fille qui l’a, si j’ai bien compris, abandonnée sans états d’âme à la naissance pour la lui laisser et réapparaître un beau jour, sans prévenir, pour la lui réclamer. Comme un objet qu’on a délaissé pendant des années et dont on se rappelle soudain l’existence. Ma rancœur baisse d’un cran. Je l’observe qui attrape la mobylette et qui enlève la boue quasiment sans aucun effort. Je souffle lorsqu’il la pose sur la route et quand elle démarre au quart de tour.
– Tiens, dit-il d’une voix indifférente. Tu peux la ramener à George.
– Merci, soufflé-je.
– Je t’attends au ranch. À tout de suite.
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