Dangerous Games Intégrale
12. Il y a des jours où rester au lit aurait été la meilleure option...
12. Il y a des jours où rester au lit aurait
été la meilleure option...
Ma guitare, posée sagement contre le mur de bois, me fait de l’œil à mon réveil. Je n’ai pas pris le temps de jouer une seule note depuis que je suis ici. Pourtant, l’endroit s’y prête vraiment. La vue, déjà, avec sa chaîne de montagnes au loin, d’où monte la brume matinale avant d’aller se perdre dans le ciel nuageux. L’océan, plus bas, qui balance ses vagues contre les rochers, inlassablement. La décoration de cette cabane, minimaliste mais très chaleureuse, fait que je me croirais perchée au sommet d’un arbre. En bois et pierre brute, la maison de Duncan-le-grincheux est construite tout au bout d’un chemin caillouteux, seule au monde, à la merci du vent qui vient souvent terminer sa course folle ici. Solitaire, perdue, parfaite pour motiver mon inspiration.
Je regarde ma guitare, m’excusant silencieusement de la délaisser. Parce que, si j’ai bien envie d’en jouer, les chiffres sur la grosse horloge murale me disent que ce n’est vraiment pas le moment. Il est l’heure de se lever !
Le soleil n’a pas daigné se lever, lui, par contre. Il est caché derrière sa couverture de nuages. Je sors, inspire l’air, éternue, retourne chercher une veste plus épaisse et un foulard. J’aperçois Duncan, en peignoir – comme tous les matins – qui sirote un café en appréciant le paysage. Enfin, j’imagine. Même si je ne sais pas si cet homme est capable d’apprécier quoi que ce soit… Je ne lui ai jamais vu un sourire sur le visage, un air joyeux, entendu une parole positive venant de lui. Je lui fais un petit signe de la main pour le saluer mais il ne me voit même pas.
Je me dépêche de rejoindre ma voiture, garée au-dessus de ma maisonnette de bois quand quelque chose me semble bizarre. Je m’arrête, regarde mieux et, en effet, l’avant de mon véhicule paraît plus bas que l’arrière. Je recule, encore un peu trop endormie pour comprendre quoi que ce soit quand je me rends compte qu’un pneu est crevé. Je m’approche, stupéfaite. Et paniquée. Comment vais-je faire pour me rendre sur le plateau ? Je fouille dans mon sac pour en extirper mon téléphone, appelle Carolyn, priant pour qu’elle réponde. Mais aucune sonnerie ne retentit, je tombe directement sur son répondeur.
Mon cerveau mouline à toute vitesse pour trouver une solution. Changer un pneu, de bon matin ? La bonne blague… Je file tout de même en direction du coffre, l’ouvre, cherche où pourrait se trouver la roue de secours. Aucune idée. Et l’heure tourne. Les minutes défilent, comme si quelqu’un s’amusait à faire avancer le temps plus rapidement. C’est toujours un peu ainsi, lorsqu’on est pressé, non ? Je fais le tour de la voiture, regarde dessous – on ne sait jamais… – et remarque qu’un deuxième pneu est crevé. Les deux de devant, en fait. Je vérifie que ceux à l’arrière vont bien. Des milliers de questions me traversent l’esprit. En même temps. Comment ai-je bien pu faire pour crever deux pneus ? Pourquoi je ne l’ai pas senti, hier soir ? Je fais comment, maintenant ? C’est un mauvais rêve et je vais me réveiller, c’est ça ?
Non. C’est la réalité.
Finalement, le cheval, comme moyen de locomotion, est peut-être plus fiable qu’une voiture…
J’essaie de nouveau de joindre Carolyn, sans succès. Quand j’aperçois la silhouette de Duncan qui approche, je ne réfléchis pas. Je me rue sur lui. C’est mon seul espoir.
– Bonjour, dis-je très vite, m’armant de mon plus beau sourire. J’ai un gros problème, deux pneus de ma voiture sont crevés et je dois absolument être sur le tournage d’ici quelques minutes. Est-ce que vous pourriez m’emmener, s’il vous plaît ? Je vous paie le prix d’une course de taxi, si vous voulez. J’ai bien pensé à en appeler un, mais le temps qu’il arrive, je vais vraiment être en retard.
Duncan me regarde de haut en bas, de ses yeux sans lueur. Je peux deviner ses pensées. Ma tenue, un peu voyante, avec mon pantalon rouge et ma doudoune bordeaux. Ou alors mes cheveux, qui doivent dénoter avec les couleurs de mes vêtements. Mon sac, un sublime Gorjuss qui représente une petite fille sur une pile de livres, bleu et rose. La barrette argentée qui tient ma frange, peut-être, parce que je n’ai pas réussi à la discipliner, ce matin ?
Réponds, bordel !
Et oui, de préférence…
S’il me conduit rapidement au travail, je jure que plus jamais, jamais je ne dirai une parole méchante sur lui. Juré, craché. Plus de critique, plus de jugement, plus de moquerie.
– Deux pneus, vraiment ? lâche-t-il d’une voix suspicieuse.
Genre, non, non, c’est une plaisanterie, j’adore faire des blagues de bon matin ! (Oups, pardon, j’ai dit que je ne penserais plus du mal de lui…) (Enfin, il n’a pas encore accepté…)
– Oui. J’ai dû rouler sur un truc pointu, je ne sais pas. Ou alors, les pneus étaient usés, débité-je sans pouvoir m’arrêter. Enfin, bref, il faut vraiment que vous m’aidiez, là. S’il vous plaît !
Duncan va vérifier que je dis vrai. Je trépigne, lance encore un appel à Carolyn mais c’est toujours le répondeur. Je hais les répondeurs ! Je hais les voitures !
– S’il vous plaît, supplié-je presque. Je vais me faire virer si je n’arrive pas à l’heure ! Le réalisateur déteste les retards ! Et je suis nouvelle, je ne peux pas faire d’erreurs ! Dites-moi votre prix, et il sera le mien ! Mais j’ai…
– C’est bon, c’est bon, me coupe-t-il, probablement agacé par le ton de ma voix strident. Attendez-moi là, je vais chercher les clefs !
Je lâche un gros soupir, reconnaissante. Soulagée. Je jette un œil sur l’écran de mon téléphone, je dois être dans cinq minutes sur le tournage. Ça peut le faire. À moins que Duncan ne roule comme un escargot. Ou qu’il décide de prendre sa douche avant de m’emmener. Ou…
Il est là, tenant dans ses mains ridées une clef.
– Allez, dépêchez-vous de monter, à cause de vous, toute mon organisation de la journée est décalée, dit-il en me faisant signe de le suivre.
Je souris en guise de remerciement, me hâte de lui obéir. Duncan ouvre un garage, et je découvre un vieux quatre-quatre, datant probablement de l’avant-guerre. Kaki, ouvert de tous côtés, à l’allure ancestrale. Mais je ne m’arrête pas sur ces détails, je suis bien trop contente d’avoir trouvé une solution.
Et j’ai dit que je ne le critiquerai plus…
Enfin, là, c’est son véhicule, ce n’est pas pareil, si ?
– Il y a un garage par ici ? demandé-je dès que Duncan s’assied. Il faut que je fasse dépanner la Clio.
Duncan ne répond pas. Il regarde sa clef, prend le temps de l’insérer dans le contact. Avec une lenteur presque exagérée, il vérifie que la boîte de vitesse est bien au point mort. Que son siège est bien réglé. Tire sur sa ceinture de sécurité et l’attache. Moi, je bous d’impatience, entendant les secondes défiler dans mon esprit comme un sablier égrène son sable. Le moteur démarre enfin. Je respire de nouveau.
– Comment ai-je pu crever deux pneus en même temps ? marmonné-je presque pour moi-même.
– Si vous étiez mieux garée, aussi, grogne Duncan, sans quitter la route des yeux.
– Ah bon ? Je suis mal garée ? Vous voulez que je mette la voiture où ? demandé-je, pour ne pas le froisser.
– Et vous conduisez trop vite… ajoute-t-il, sans daigner répondre à ma question. Nous sommes en Écosse, ici, pas aux États-Unis.
Je le regarde, surprise. Et suspicieuse. D’une, je n’étais pas mal garée. De deux, je ne conduis pas vite (et je ne vois pas le rapport avec les États-Unis).
– Les femmes au volant, franchement…retentit encore sa voix…
***
Mon retard – encore – est passé inaperçu. Bon, ce n’était que cinq petites minutes, finalement, ce qui est aisément dissimulable. Après avoir bu un café, reproché en plaisantant à Carolyn de ne pas allumer son portable le matin et écouté les directives d’Alan, je m’isole quelques secondes pour téléphoner à un dépanneur. Duncan, mon sauveur, n’a pas été jusqu’à me donner le nom du garage le plus proche, mais j’ai trouvé. Vive Google.
Je décide d’aller à l’arrière de la ferme. Pas très loin de l’enclos, d’ailleurs. Je jette un œil sur le morceau de pré. Désert. Pas de chevaux. Pas d’Alistair. Tant mieux.
Enfin, je crois…
Je m’assieds sur un vieux banc en bois pour cliquer sur le numéro quand j’entends une porte grincer. Curieuse, je tourne les yeux… pour découvrir Bonnie, enveloppée dans une épaisse veste noire sur son costume du jour. Toujours aussi jolie. Mon cœur s’accélère.
C’est le moment de tenter de lui reparler…
Je me lève d’un bond, essaie de calmer le stress qui m’a envahi depuis que je l’ai vu, et m’approche d’elle.
– Salut, dis-je, hésitante. Je peux te parler deux minutes ?
– Non.
Le mot tombe comme un couperet. Brutal. Ferme. Blessant.
Note : Ne jamais demander à quelqu’un si on peut lui parler quand on sait pertinemment que cette personne ne veut pas…
– Bonnie, je suis désolée, insisté-je quand même. Écoute, je comprends que tu m’en veuilles, mais s’il te plaît, écoute-moi quand même.
– Amy, dégage, je suis là pour me concentrer, crache-t-elle d’une voix glaciale.
– Je sais, je sais, oui, dis-je, me forçant à rire, dans l’espoir qu’elle se remémore combien nous étions joyeuses, ensemble. Je me souviens bien que tu as besoin de t’isoler avant de faire une scène. Je voudrais juste que tu m’écoutes. Ça fait des années maintenant, on peut peut-être…
– Amy, me coupe-t-elle. Tu ne fais plus partie de ma vie. Tu as tout détruit. Tout. Ma famille, notre amitié, nos souvenirs, et moi avec. Alors dégage d’ici avant que je ne dise à tout le monde ta nature secrète !
– Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?
– Tout ça à cause d’un mec, en plus, s’énerve-t-elle. Tu te rends compte ? Tu te rends compte du bordel que tu as mis dans ma vie à cause de ta jalousie ? Je m’en foutais, de ce Chris, moi ! Mais toi, non, hein. Avoir une vie de rêve ne te suffisait pas, tu étais tellement jalouse, tellement seule qu’il t’a fallu prendre plus ! C’est quoi ton problème, franchement ? Tu veux ce que les autres ont ? Et si tu n’y arrives pas, tu ne peux t’empêcher de détruire, alors ? Ou quoi, tu as voulu te venger, c’est ça ? Parce que tu étais amoureuse de lui, peut-être ? Mais Amy, tu veux que je te dise un secret ? Tu n’es pas capable d’aimer. Tu ne sais pas ce que ce mot veut dire. Tu as toujours tout eu. Tout. Et ça ne t’allait jamais ! Oh, la pauvre petite fille malheureuse entourée de tout ce que les autres tueraient pour posséder.
Ses joues sont rouges, faisant ressortir ses taches de rousseur que je m’étais, un jour, amusée à compter. Sans y parvenir. Son regard est froid comme jamais, rempli de haine. Ça me vrille les entrailles. Le cœur. Comme si une main de géant le tenait entre ses doigts et en faisait un minuscule morceau de papier mâché. La douleur que je ressens est immense. Intense. Tellement brutale que les larmes me montent aux yeux.
Je m’apprête à répondre quelque chose, à lui demander des explications parce qu’il y a quelque chose qui m’échappe, là. Mais elle ne m’en laisse pas le temps.
– C’est la dernière fois que je te mets en garde, Amy. Si tu m’approches encore, je balance tout !
Elle tourne les talons et me laisse seule dans le silence brumeux de cette journée si triste. Seule avec mes questions, mon incompréhension, la douleur qui me provoque une migraine. Je me masse les tempes, refoule mes larmes, range le téléphone dans ma poche, sonnée. Dépassée. Dévastée.
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