Dangerous Games Intégrale
10. Une surprise...
52. Une surprise...
Je suis étonnée de ne pas trouver Sahelle dans ma maison lorsque je rentre en fin d’après-midi. Calum étant enrhumé, Alistair l’a doublé tant que les scènes le permettaient, mais du coup le tournage s’est terminé plus tôt.
Je dépose mes affaires sur la console de l’entrée, l’appelle, caresse Mirage qui vient se frotter contre mes jambes, sentir mes mains d’un air dédaigneux à cause de l’odeur du chihuahua qui doit être imprégnée sur moi, puis qui retourne se coucher sur le canapé.
Je crie le prénom de Sahelle dans toute la maisonnée, mais personne ne me répond. Envahie par un mauvais pressentiment, je prie pour qu’elle n’ait pas encore été prise d’une lubie qui m’attirerait des ennuis.
– Mirage, elle est où, ta maîtresse ? demandé-je naïvement, comme si ce chat pouvait me répondre.
Je m’assois à côté de lui, passe mes doigts dans son pelage tout doux alors qu’il m’ignore superbement. Je prends le temps de le caresser, savourant ses poils lustrés et son ronronnement automatique qui se met en marche dès qu’on pose les mains sur lui. Je ferme les yeux quelques secondes, lutte contre le sommeil qui serait bienvenu après tous les événements de la journée. Journée mouvementée, certes, mais Alistair m’a quand même avoué avoir des sentiments pour moi.
Oui, je me répète. Mais je n’arrête pas d’y penser…
À ce souvenir, un sourire étire mes lèvres. Un immense sourire. Même s’il ne l’a pas dit clairement, il ressent quelque chose pour moi qu’il n’a jamais connu. Donc, c’est positif. Mais, connaissant un peu cet homme, je crains que cela le fasse fuir plutôt que se rapprocher de moi.
Puis mes pensées dévient vers Bonnie. Et son père, bien entendu… Je me souviens avec exactitude de la scène dans son bureau, avec les vieux meubles en chêne qui sentaient toujours la cire et le cigare, lorsqu’il m’avait approchée avec une drôle de lueur dans les yeux. Avec toute l’innocence de mes 16 ans – du moins, en ce qui concernait cet homme que je considérais comme mon oncle et pour qui j’avais le plus grand respect –, je n’avais pas compris ce qu’il se passait.
J’étais même à mille lieues de pouvoir imaginer les drôles d’idées qu’il avait en tête…
Le choc avait été rude. Je m’étais sentie si mal ! Si coupable… Comme si j’étais responsable de son élan totalement imprévu. Déplacé. Pendant des années, après cet incident, je n’ai plus fait confiance au genre masculin. Un regard, un geste familier provenant d’un homme plus âgé me paralysaient. Je ne m’étais pas sentie spécialement en danger, la scène s’était passée si vite et je l’avais repoussé avec tellement de force et d’étonnement que je n’avais pas eu le temps d’avoir peur. Non. J’étais juste… complètement larguée.
Je me lève brusquement pour mettre fin aux souvenirs qui m’assaillent. J’ai une mission plus urgente dans l’immédiat : retrouver Sahelle !
Je jette un œil à l’extérieur depuis ma fenêtre, mais au vu de la brume qui s’élève lentement mais sûrement sur le magnifique paysage écossais, je n’aperçois pas grand-chose. À contrecœur, j’enfile ma doudoune et pars en exploration autour de la maison pour affronter le froid désagréable de cette fin de journée. Ne trouvant l’imprévisible vieille dame nulle part, je me décide finalement à aller vérifier si elle n’est pas chez Duncan, en train de le houspiller ou de faire étalage de sa mauvaise humeur pendant une partie de cartes.
En fait, je ne vois pas où elle pourrait être d’autre !
Je lève la main pour frapper à sa porte, mais au premier coup celle-ci s’ouvre toute seule. Non, pas de majordome derrière, elle était juste mal fermée. Et c’est là que j’entends la voix de Sahelle s’élever dans le silence. J’avance lentement, discrètement, pour la voir dans le salon debout devant un Duncan qui la regarde avec des yeux de merlan frit, tout émerveillé.
Donc non, elle n’était pas en train de mijoter un mauvais plan. Oui, j’ai été mauvaise langue…
Sahelle chante tout simplement. Dans une robe à froufrous colorée digne d’une représentation à l’opéra, ses cheveux emmêlés en un chignon compliqué, me tournant le dos, la tête légèrement rejetée en arrière. C’est beau. Magnifique, même. Des frissons s’invitent sur ma peau comme à chaque fois que je l’entends.
Et j’ai l’impression que ça fait une éternité que je ne l’ai pas entendue chanter comme ça…
Je m’appuie contre le chambranle de la porte, souris, emportée par la mélodie. J’ai presque envie d’aller chercher ma guitare et de l’accompagner. Chanter me ferait le plus grand bien. Me permettrait d’évacuer toute la tension de la journée. Mais je n’esquisse pas un geste, préférant observer les deux personnes les moins assorties au monde se manger des yeux, captivées l’une par l’autre. OK, je ne vois pas le regard de Sahelle, mais j’en suis persuadée. J’hésite un instant à rebrousser chemin, à les laisser seuls, mais pile au moment où cette idée m’effleure l’esprit, Sahelle s’arrête, et Duncan l’applaudit à tout rompre. Puis il remarque ma présence, les traits de son visage redeviennent sérieux comme s’il reprenait pied avec la réalité.
– Amy ? s’étonne Sahelle en se retournant. Tu es déjà rentrée ?
– Oui, dis-je. C’est un vrai plaisir de t’entendre, tu sais.
– Et toi ? demande-t-elle, les yeux pétillants. Tu ne chantes plus ?
Je hausse les épaules.
– Un peu, si. Mais je n’ai pas trop…
– Va chercher ta guitare, on va jouer un morceau à notre cher Duncan, ordonne Sahelle. Qu’il voie de quoi nous sommes capables toutes les deux.
– Oh. Je dois partir, objecté-je. J’ai promis à…
– Taratata ! me coupe la vieille dame, le regard acéré. Juste quelques minutes. Duncan a accepté de me louer une chambre dans sa maison à condition que je chante pour lui tous les jours. Alors, pour le remercier, nous pouvons bien lui offrir un petit duo, qu’en penses-tu ?
Je pense que tous les deux dans la même maison, ça va faire des étincelles.
Ou plus si affinités… Et que je vais attraper des cheveux blancs à la surveiller.
Parce qu’il y a quelque chose qui m’échappe. À les regarder, je jurerais qu’une complicité est née entre ces deux-là. Un lien invisible, mais néanmoins bien présent. J’ignore si c’est mon imagination ou la vérité, mais je ne peux m’empêcher de sourire comme une idiote en les regardant.
– Ah ! Mais je l’ai déjà entendue chanter, intervient Duncan en se levant lourdement de son canapé. Et j’avoue que sa voix est magnifique. C’est de famille, c’est ça ?
Sahelle me lance un petit regard complice.
– L’amour de la musique est une grande famille, dit-elle sans contredire Duncan.
Puis je vais chercher ma guitare et nous chantons. Pendant deux bonnes heures. Ce qui, au départ, ne devait être que l’histoire de quelques minutes s’est transformé en vrai concert privé. Nous retrouvons avec un plaisir non dissimulé le fait de chanter à deux, puis Sahelle et Duncan insistent pour que je chante quelques airs toute seule. Sans même m’en rendre compte, je termine d’improviser la chanson qu’Alistair m’a inspirée. Elle est donc finie… Et je crois bien qu’elle plaît, vu le regard ébahi de mes deux spectateurs…
Ce n’est qu’à la fin, quand je reprends mon souffle, que je percute que Duncan nous a filmées, Sahelle et moi. Mais aussi moi toute seule. Il possède un iPhone dernier cri. Je n’aurais jamais imaginé cet homme capable d’utiliser un tel appareil.
Ou quoi que ce soit d’autre de technologique. Comme quoi, les apparences sont souvent trompeuses…
Dans tous les cas, c’était un très bon moment. J’ai oublié, l’espace de longues minutes, la sordide histoire du père de Bonnie.
Ainsi que la chaleur apaisante du corps d’Alistair…
– Bravo ! nous félicite encore une fois Duncan, alors que je m’apprête à prendre congé, Sahelle venant de nous faire part de son envie de jouer aux cartes.
– J’ai à faire, dis-je, faussement embêtée, pas assez téméraire pour supporter la mauvaise foi de Sahelle à la belote. Il faut absolument que j’y aille.
– Je suis persuadée qu’Amy ferait une grande chanteuse, lâche Sahelle en direction du vieil homme qui me surprend à chaque minute un peu plus tellement son comportement a changé depuis que je le connais, parlant de moi comme si je n’étais pas juste à côté. Comme sa mère… Vous savez, Duncan, que sa mère est très célèbre ?
– Oui, eh bien justement, objecté-je d’une voix sourde. Je ne veux pas faire comme ma mère…
– Et pourquoi donc ? s’étonne Sahelle, même si nous avons eu cette conversation déjà mille fois. Le talent, ça ne s’invente pas ! Ta mère en a, d’accord. Et tu en as ! Point barre ! Il faut arrêter de croire que tu vas la copier si tu te lances dans la chanson !
Et me voilà revenue quinze ans en arrière sur les bancs de l’école, quand un de mes professeurs me faisait la morale… Je n’avais pas quelque chose d’urgent à faire, moi ?!
– Sahelle, prononcé-je en articulant bien afin qu’elle comprenne une bonne fois pour toutes. C’est le cinéma qui m’intéresse. Réaliser des films. Pas chanter.
– Mais tu chantes très bien, pourtant ! Ta voix est…
– Ensorcelante… intervient Duncan, utilisant un terme pour qualifier ma voix qui me laisse pantoise. Mais la vôtre aussi, Sahelle, se reprend-il aussitôt, de peur de vexer mon amie à la susceptibilité exacerbée.
– Tout à fait ! confirme Sahelle, les joues colorées. Ensorcelante. C’est exactement ça !
– Merci ! dis-je, touchée par leurs compliments.
– C’est la vérité, insiste mon amie comme si je n’avais pas bien compris. Dis-moi, jeune fille, qu’est-ce qui te fait le plus vibrer, chanter ou courir après tes figurants ?
Je dois avouer que sa question me prend au dépourvu.
Parce que je n’ai jamais réfléchi à ça… Du moins, pas sous cet angle.
– Je débute, Sahelle, me justifié-je en soupirant, agacée qu’elle réduise mon travail à… ce simple détail.
Même si ce n’est pas entièrement faux. Cela dit, j’ai été embauchée pour gérer les figurants, pas pour prendre la place d’Alan !
– Ne change pas de sujet, s’il te plaît ! Réponds à ma question ! Qu’est-ce qui te fait le plus vibrer, là, tout près de ton cœur, insiste-t-elle en le montrant du doigt, comme si je ne savais pas où mon cœur se situait.
Je réfléchis. Hausse les épaules.
– Penses-y, ajoute Sahelle, les yeux plissés, un demi-sourire sur les lèvres. C’est ici que se tient la vérité. Dans ton cœur…
Elle a raison, une carrière l’attend dans le bien-être !
OceanofPDF.com