Dangerous Games Intégrale
9. Règlement de comptes
74. Règlement de comptes
Laisser Alistair dans mon lit chaud et douillet pour me lever est un calvaire. Le soleil perce faiblement les nuages au-dehors, la luminosité éclaire ma maison juste assez pour que je n’allume pas la lumière. Je file prendre une douche en vitesse, oublie le café – pas envie de réveiller la gravure de mode qui dort à poings fermés.
Jamais je ne pourrai me lasser de le contempler…
Des mèches bouclées lui tombent sur le front, je lutte pour ne pas les remettre en place. Au lieu de ça, je dépose un tout léger baiser sur le coin de ses lèvres. Et pars sans me retourner, fermant délicatement la porte d’entrée derrière moi.
Pendant tout le trajet jusqu’au plateau, mon esprit est envahi d’images de nous, de cette nuit. De nos corps. Enfin, de son corps surtout, de nos baisers, de ses paroles, de nos souffles et de nos orgasmes.
Il avait raison, sans préservatif, c’est mieux…
Et je ne parle pas que des sensations. Faire l’amour sans préservatif est une marque de confiance. Le début de quelque chose de plus. L’envie de faire durer notre relation. Mais – parce qu’il y a un « mais » – je ne peux m’empêcher de me questionner sur l’avenir de notre couple. Alistair ne veut pas se rendre aux États-Unis. Je l’ai bien compris, maintenant. Moi, je peux revenir en Écosse, bien sûr, surtout si Alan décide de m’embaucher pour le prochain épisode de la série. Mais je n’ai aucune certitude. Parce que si ce n’est pas le cas, j’ignore totalement où je vais me retrouver.
Et même si je vais avoir l’opportunité de tourner ailleurs…
Si l’ambiance était morose hier, sur le plateau, je la trouve toujours aussi étrange aujourd’hui. Les membres de l’équipe me regardent bizarrement. Comme si une corne de licorne avait poussé sur ma tête pendant la nuit. Ou que j’avais attrapé la varicelle ou une autre maladie qui inclut des milliers de boutons rouges. Je suis tentée de sortir le petit miroir de mon sac pour vérifier s’il y a quelque chose qui cloche sur mon visage, mais, dès que je pénètre sous le chapiteau, une salve d’applaudissements retentit. Je scrute les personnes présentes d’un air étonné, pas franchement à l’aise, quand résonne un air que je connais très bien.
Ma chanson…
Bonnie et Carolyn s’approchent de moi, surexcitées. J’ai à peine le temps de leur faire un bisou que les remarques fusent. Un méli-mélo de compliments, de questions auxquelles je ne peux même pas répondre tellement elles se mélangent. J’entends les mots « bravo », « impressionnant », « talent », « incroyable », « carrière », etc. On me demande depuis quand je joue, pourquoi je ne chante pas à plein temps, et même si je donne des cours de guitare. Prise au dépourvu, j’essaie de me frayer un chemin jusqu’au buffet, sans succès. Je donne des réponses évasives par-ci par-là, souris, tente de ne pas montrer à quel point leurs réactions me surprennent.
Et me touchent… C’est… complètement dingue, tout ça…
Puis Alan arrive pour le briefing. Ce qui me permet enfin de souffler un peu.
Et d’accéder au café…
– Je suis tellement fière de toi, me souffle Bonnie, sincère. Je t’ai toujours dit que tu pouvais percer, il faut absolument que tu persévères !
– C’est Duncan et Sahelle qui ont fait le coup, je n’étais pas au courant, dis-je avec un demi-sourire. Je dois t’avouer que ça me dépasse.
– Je ne savais pas que tu étais une rock star ! s’écrie Carolyn, hilare. Dis, tu me donnes un autographe ?
Je souris, la pousse un peu pour la chambrer.
– À vrai dire, moi non plus, je ne le savais pas, dis-je, amusée.
J’ai juste le temps d’attraper un gobelet en carton et une viennoiserie avant de rejoindre Alan. Il explique les scènes à venir, avec Chouchou dans les bras qui lui lèche la main. Stuart les regarde avec un air de dégoût. Puis ses yeux se posent sur moi. Un regard glacial. Sans me démonter, je soutiens son regard. Le menton haut, d’un air fier.
Même pas peur !
Sauf que lorsque tout le monde s’éparpille pour se mettre au travail, qu’Alan me demande de le rejoindre, il ne se gêne pas pour me lancer, acerbe :
– Alors, on vient passer le temps en Écosse en attendant que sa célèbre môman lance sa carrière ?
Je marque un temps d’arrêt, choquée.
Il a bien dit ce que j’ai compris qu’il a dit ?
Bonnie, juste derrière moi, ne s’attendant sûrement pas à ce que je m’arrête aussi brutalement me fonce dedans.
– Oh, pardon, s’excuse-t-elle. Ça va ?
– Mouais… réponds-je, évasive.
– Bravo, joli coup, en tout cas, continue Stuart, décidé à ruiner ma matinée. Les réseaux sociaux, rien de tel pour faire le buzz…
Alan est juste devant. À quelques mètres. J’hésite à répondre à Stuart. Non, j’en meurs d’envie, en fait. Les mots me brûlent les lèvres mais je ne veux pas envenimer la situation sur mon lieu de travail. Me disputer avec lui devant le réalisateur. Je ne souhaite pas passer pour une gamine capricieuse et hystérique maintenant que tout le monde sait qui est ma mère.
– Ce n’est pas moi qui ai balancé la vidéo, expliqué-je simplement, luttant contre mon envie de lui dire ses quatre vérités.
– À d’autres ! siffle-t-il, les traits marqués par la méchanceté. Tout comme tu ne t’es pas fait pistonner pour bosser sur ce tournage, n’est-ce pas ?
Il jette un regard à Bonnie qui fulmine à côté de moi, les poings serrés.
– Oh… Mais oui, j’ai compris ! Tu as couché pour obtenir le poste, c’est ça ? Tu t’es dit que tous les réalisateurs étaient des pervers, comme le père de l’actrice à côté de toi !
Ouch…
J’ouvre grand les yeux. Ose un regard vers Bonnie, blême à me faire peur.
– Gros connard ! lâche-t-elle, les yeux déjà mouillés.
– Et le mot est faible, ajouté-je, admirative envers mon amie qui a décidé de ne pas faire profil bas, ni de nier.
– Vous croyez quoi, que je ne vous ai pas entendues discuter, cachées derrière le chapiteau ? lâche Stuart. Alors, qui a eu l’idée de coucher la première pour être ici ? Elle ou toi ? Tu as été à bonne école, non, mademoiselle Conwell…
Je n’ai même pas le temps de voir partir la gifle que Stuart se tient déjà la joue, rouge de colère. Bonnie regarde sa main en grimaçant.
Ouais, elle a dû se faire mal. Ce n’était pas une petite gifle… Mais alors là, chapeau, il l’a bien méritée !
Le bruit alerte Alan, qui fronce les sourcils et nous rejoint en deux pas. Quelques personnes de l’équipe nous regardent avec stupéfaction aussi, de loin. Je ne laisse pas au réalisateur le temps de demander ce qu’il se passe. Si Bonnie prend les devants, je le peux aussi. De toute façon, nous sommes à la fin de ce tournage, je ne sais pas si j’ai quelque chose à perdre. Mais ce que je sais pertinemment, en revanche, c’est que je ne peux plus laisser ce perfide bonhomme nous parler comme ça.
– Il a insulté Bonnie, dis-je d’emblée à Alan qui ouvre la bouche pour demander des explications. Euh… et moi aussi. Et d’ailleurs, dis-je en m’adressant à Stuart, des pneus crevés et un mot menaçant, ça ne vous évoque pas quelque chose, par hasard ?
Stuart rougit, secoue la tête et recule d’un pas.
Tiens, tiens…
– De quoi vous parlez, Amy ? demande Alan.
– J’ai reçu un mot avec des menaces. Qui me disait de dégager d’ici. Et deux de mes pneus ont été crevés au début du tournage. Il y avait des clous à l’intérieur. Des clous venant du plateau même.
Alan caresse Chouchou comme à chaque fois qu’il est stressé ou que la situation lui échappe.
– Je suis persuadée que c’est Stuart, continué-je, déterminée à le confondre. Depuis le début, il est odieux avec moi. Je crois qu’il a peur que je prenne sa place.
Alan regarde Stuart d’un air interrogateur. Fâché, aussi. Moi, je suis dans mes petits souliers. Mon corps tremble sans que je ne puisse l’en empêcher. Je joue gros. J’accuse Stuart sans preuve. Si ce n’est pas lui, je me fais virer sur-le-champ.
– Elle raconte n’importe quoi ! se défend l’assistant, toujours aussi rouge.
– Il m’a même dit que j’étais ici grâce au piston, expliqué-je à Alan, décidée à tout lâcher. Que ma place sur ce tournage n’était due qu’à votre amitié avec mon frère, Lukas.
Alan secoue la tête. Il n’a pas l’air de piger grand-chose. Ou alors, il est complètement dépassé.
Ce que je peux comprendre. C’est son assistant depuis des années. Son ami peut-être, aussi…
– C’est vrai, Stuart ? demande le réalisateur d’une voix basse.
– Mais bien sûr que non ! Enfin, tu ne vas pas croire ce que cette hystérique raconte ! Je ne sais même pas comment est sa voiture ! Comment j’aurais pu crever ses pneus… ou même mettre un mot de menaces dessus ? Elle est complètement folle ! Tu ne vas tout de même pas la croire !
Alan se rapproche encore de nous. Chouchou s’aperçoit enfin de ma présence et couine tout en se trémoussant pour me montrer sa joie de me voir. Je tends la main pour le caresser quand la voix de Bonnie s’élève, implacable.
– Qui a dit que le mot de menaces était sur la voiture d’Amy ? demande-t-elle.
Un gros blanc s’abat sur nous. Silence épais au possible. Je regarde Bonnie qui arbore un grand sourire. Elle me fait un clin d’œil. À peine perceptible. Je ne m’étais même pas aperçue du lapsus de Stuart.
– Putain, si tu veux changer de métier, fais détective, lui murmuré-je, reconnaissante.
– Alan, à aucun moment Amy n’a parlé de mot sur sa voiture. C’est lui, j’en suis certaine, insiste Bonnie devant le silence désarmant du réalisateur.
Alan soupire, puis fait un mouvement de la main, paume vers le ciel, en direction de Stuart pour lui demander des explications, l’autre tenant sa boule de poils fermement. Son assistant, plus rouge encore, recule d’un pas. On dirait qu’il va exploser. Que ses yeux vont sortir de ses orbites et de la fumée par ses oreilles.
Bouh, il n’est pas très beau à voir… Mais moi, j’ai la certitude que c’est lui, maintenant.
– Elles ont raison ? articule lentement Alan, l’air complètement effaré. C’est toi qui as fait… ça ?
– Alan, enfin, tu ne vas pas croire ces hystériques ! Regarde-les ! Ce sont des arrivistes ! Sans talent !
Alan rejette sa phrase d’un geste de la tête.
– Est-ce toi qui as crevé les pneus et menacé Amy ? demande-t-il encore une fois d’une voix plus ferme.
– Alan, tu es mon ami, non ? supplie presque Stuart, entre désespoir et haine. Comment peux-tu…
– Réponds, nom d’un chien ! s’énerve maintenant le réalisateur, Chouchou émettant un couinement et se cachant dans ses bras.
– Non, je… Enfin… Pas vraiment, c’est juste que… Et puis merde ! Oui, c’est moi ! Parce que je ne supporte pas les filles à maman qui croient que tout leur est dû ! Regarde-la, on dirait qu’elle sort d’un manga, elle n’a aucune idée de ce qu’est un tournage ! Elle court par-ci, par-là, brasse de l’air sans rien faire de concret ! Tu ne vois pas son petit manège ? Hein, Alan, tu ne vois pas qu’elle vise ma place ? Qu’elle veut devenir ton assistante ?
On dirait un psychopathe. Totalement flippant. Limite à avoir de la bave autour de la bouche. Je fais un pas en arrière tellement il est enragé. Alan le regarde comme s’il le voyait pour la première fois.
Et qu’il ne découvrait pas un bon côté de lui…
Stuart continue de débiter des choses atroces sur moi, sur l’arriviste que je suis, sans talent et sans charisme, évidemment. Je tente de ne pas prendre toutes ses paroles personnellement, mais c’est difficile. Je me sens mal. Nulle. Larguée, aussi. Je ne comprends pas pourquoi il me déteste autant. C’est Alan, au bout d’un moment, qui le stoppe.
– C’est bon, Stuart, dit-il d’un ton brusque. On a compris. Très bien compris, même. Écoute, je crois que tu as besoin de vacances. Urgemment.
– Mais non ! s’exclame Stuart. Je ne suis pas fatigué ! Tu ne la vois pas comme moi je la vois ! C’est elle ou moi, Alan ! Tu entends ? Elle ou moi !
– Très bien, affirme Alan d’un ton faussement calme. Tu peux rentrer chez toi, alors. Tout de suite.
– Non ! se reprend Stuart, comme s’il ne s’attendait pas à cette réponse. Je…
– Ce n’est pas une proposition, Stuart. C’est un ordre. Nous finirons le tournage sans toi. Ah, et tant qu’on y est… C’est toi qui as saboté la selle ?
Stuart, blanc comme de la neige maintenant, nous regarde tour à tour. Puis il baisse la tête.
– Non, affirme-t-il d’une voix lasse. Je ne suis pas un criminel.
Et il s’en va. En marmonnant je ne sais quoi.
Étonnant qu’il ne m’insulte pas encore. Peut-être a-t-il épuisé son stock ?
– Je suis désolé, Amy, dit Alan au bout d’un moment en se tournant vers moi. Je pense simplement qu’il a eu peur de perdre sa place. Étant donné que tu gères très bien, j’imagine qu’il t’a vue comme une rivale. Mais franchement, je ne l’aurais jamais soupçonné d’être comme ça… souffle-t-il pour lui-même.
S’il savait que sa place, je ne la convoite même pas. Je ne veux pas être assistante, moi, je veux être réalisatrice. Mais je ne suis pas fâchée qu’il s’en aille, à vrai dire. Bien au contraire, même… Mais le mystère au sujet de la selle reste entier.
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