Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 22 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

8. Tellement réaliste…

22. Tellement réaliste…

 

 

Je fixe mon attention sur le moniteur. Je le tiens si fort entre mes mains qu’il pourrait se briser. Pas un son ne rompt le silence, si ce n’est le bruit feutré de l’équipe prête à filmer. Mon cœur bat tellement fort dans ma poitrine, je crains qu’il n’alerte tout le monde. J’essaie de le calmer, mais je n’y parviens pas. J’ai chaud. Beaucoup, beaucoup trop chaud. Et les deux spots qui viennent de s’allumer n’aident pas à tempérer la pièce. Je n’ose même pas retirer mon pull qui me colle à la peau. Je n’ose effectuer un geste, de peur qu’on devine le tourment que je vis en cet instant, comme si tout ça pouvait se lire sur mon visage.

Alistair et Bonnie sont face à face. Bonnie le fixe de ses yeux verts. Des yeux à la teinte si pure qui ont fait craquer tant de garçons. Et si Alistair tombait amoureux d’elle ? Comme ça. Coup de foudre. Déclic. Ça arrive, je suis bien placée pour le savoir puisque c’est l’histoire de mes parents. Et s’il voulait, avec elle, une vraie relation ? Et si…

Il faut que j’arrête ça tout de suite.

Et que je consulte, peut-être.

Ou que je picole, au choix…

Bonnie le regarde intensément, baisse les yeux, Alistair s’empresse de relever son visage pour qu’elle ne fuie pas son regard. Il caresse sa joue, avec une tendresse affolante. M’a-t-il caressé la joue comme ça ?

Il faut que je sorte.

Que je m’aère.

Ça ne va pas être possible. Je ne suis pas professionnelle, là.

Alistair déplace ensuite une mèche de ses cheveux qui s’est échappée de sa tresse, la réajuste sur son épaule. Puis, sa main dévie sur son décolleté. Moi, je me consume de jalousie. Je sais bien que ce n’est qu’un rôle, qu’un jeu, mais Alistair n’est pas acteur. Il double, fait des cascades, et il n’était pas censé faire cette scène-là. Et là, on dirait qu’ils ne jouent pas.

– OK ! intervient Alan. Je crois que c’est bon. On va filmer. Surtout, refaites pareil, c’est parfait !

Un peu trop parfait, ouais…

Ça n’a duré que quelques secondes et j’en ai des frissons…

Bonnie sourit, soulagée. C’est la première fois que je la vois jouer dans un espace aussi réduit mais surtout, une scène aussi intense. Et franchement, elle est faite pour ça. Indéniablement. Malgré nos… différents, malgré l’homme qui lui fait face et ce que leur rapprochement forcé m’inspire, je ne peux lui enlever son talent. Elle, elle ne semble même pas remarquer ma présence, comme si j’étais invisible.

Ou qu’elle prenait bien soin de ne pas croiser mon regard…

Bonnie et Alistair reprennent la pose. Bonnie ferme les yeux quelques secondes, le temps que la voix d’Alan résonne pour annoncer le silence, puis la séquence. Leur jeu d’amoureux reprend. Aussi fort. Aussi percutant. Aussi bouleversant pour mon petit cœur de midinette.

La main d’Alistair est à présent sur le décolleté de Bonnie. La caméra fait un gros plan sur son visage, sur ses lèvres rouges et humides que la maquilleuse a recouvertes de gloss, pour donner l’illusion de traces de baisers sauvages et enflammés. Puis, sur la main d’Alistair qui remonte caresser le cou de Bonnie, sa respiration qui s’accélère. Comme la mienne. Je ne respire plus. Je ne bouge pas d’un millimètre, complètement hypnotisée par la scène.

– Coupez ! s’écrie Alan. On garde, c’est parfait ! Alistair, vous allez maintenant délacer le corset de Bonnie. Non, attendez, change-t-il d’avis. Est-ce qu’on a des chemises identiques, comme celle que porte Alistair ?

– Oui, répond aussitôt la costumière.

– Bien, allez en chercher. Bonnie, vous allez lui dégrafer sa chemise. Enfin, le peu qu’il y a à dégrafer. Vous tirez d’un coup sec, puis lui ôtez dans la foulée. Ensuite, Alistair, vous faites mine de déboutonner sa robe, lentement. Puis, vous délacerez son corset. Ce sera des scènes flashs, un petit peu de chaque. Après, on tourne dans le lit.

Tout le monde s’active. Les cameramen se repositionnent, la costumière part en courant, revient presque aussitôt, les vêtements dans les mains. Bonnie sourit faiblement à Alistair. Qui se tourne une fois encore vers moi. Pourquoi ? Apprécier à quel point ça me fait mal, de le voir aussi proche de Bonnie ? Vérifier dans mes yeux le calvaire que je vis ? Que je subis, même… Ce coup d’œil est si rapide, si bref, que je ne réussis pas à lire ce qui se trame dans ses prunelles. Je me retiens de soupirer et attends qu’Alan lance la prise.

– On enchaîne les scènes que je vous ai demandées sans couper. Tout le monde est OK ?

Tout le monde répond par l’affirmative. Sauf moi. Je ne suis pas du tout OK, moi…

Bonnie plante son regard dans celui d’Alistair. J’ai envie de crier et de leur dire que ça suffit, maintenant. Qu’on arrête. D’aller chercher Calum et lui ordonner de prendre la place de l’homme qui me fait autant frissonner que désespérer. C’est son rôle, après tout. Pas celui d’Alistair ! Il est juste là pour les cascades, lui. Pas pour faire tomber Bonnie dans ses filets. Puis, Bonnie tire sur la chemise d’Alistair pour faire sauter les boutons. Sauf qu’elle se loupe et lui met un coup dans le menton.

– Coupez !

Des rires retentissent. Bonnie se confond en excuses, écarlate. Elle parle vite et fait de grands gestes avec ses mains, comme pour effacer sa bourde. Alistair se frotte le visage, lui assure que tout va bien. Je ne peux m’empêcher de sourire. Alan ordonne à Alistair de changer de chemise. La costumière lui tend déjà le vêtement, et là, je jure que plus aucune femme dans la salle ne respire. Alistair, à l’aise, ôte le morceau de tissu. Je vois apparaître son tatouage, les oiseaux mystérieux, sur sa peau hâlée. J’aperçois les yeux des femmes le dévisageant (bon, les hommes aussi), bloqués sur la vue du haut de son corps musclé, ses épaules carrées et son torse parfaitement bien dessiné. Je ne reprends ma respiration qu’une fois qu’il s’est rhabillé.

– Bien, on recommence ! dit Alan d’un ton sans appel. Tout de suite !

Je me damnerais pour être en face d’Alistair et voir ce que ses traits affichent. S’il est amusé, gêné, impatient de terminer la scène. Là, je ne le vois que de trois quarts. C’est frustrant. Bonnie se reconcentre. Le silence est demandé et le tournage reprend. Mon ex meilleure amie tire sur la chemise d’Alistair, plus doucement que précédemment, ce qui ne plaît pas au réalisateur.

– Coupez ! s’écrie-t-il en se rapprochant des acteurs. Bonnie, faites les gestes sur le côté, prenez le temps de bien saisir la chemise avant, et vous ne blesserez pas votre partenaire. Je veux sentir la fougue, l’urgence. Vous vous battez contre vos sentiments, je vous rappelle et vous cédez au désir. C’est plus fort que vous, vous ne pouvez rien faire pour lutter contre ça. Vous ne réfléchissez pas, vous agissez. C’est votre corps, qui réagit. Votre désir !

– D’accord, répond Bonnie, le visage toujours aussi coloré.

– Bien. Regardez-le dans les yeux.

Bonnie obéit. Alistair lui chuchote quelque chose, elle rougit de plus belle. Moi, je me décompose encore plus. Il faut que cette scène se termine.

Et qu’est-ce que je ne donnerais pas pour savoir ce qu’il lui a dit !

Je sais, je suis pitoyable…

Bonnie réussit la scène, cette fois. Avec brio. On dirait vraiment qu’elle meurt d’envie de faire l’amour avec lui. Elle lui enlève sa chemise, lui arrachant l’oreille au passage. Et quelques cheveux. Puis Alistair commence à dégrafer sa robe.

– Coupez ! On garde ! C’est super, bravo ! Bonnie, il faudrait vous mettre en corset. Alistair, restez torse nu et passez au maquillage pour camoufler le tatouage.

Avaler ma salive. Respirer. Tenir le coup. S’il faisait au moins quarante degrés tout à l’heure, là, il en fait soixante. Un vrai sauna, dans la pièce. Le gros bordel, dans ma tête.

Dans mon cœur ?

Indescriptible.

Mélange d’ouragan, de tornade, de tsunami.

Au moins…

Bonnie se débarrasse de sa robe, aidée par la costumière. Elle se retrouve en corset et jupon, un peu gênée, beaucoup intimidée. Je souris. Comme pour l’aider, même si elle ne prête pas attention à moi. Puis, Alan donne de nouveau ses ordres.

– Alistair, caressez le haut de sa poitrine en partant de sa gorge, ensuite faites-la pivoter et commencez à délacer le corset. Caméra une et deux, gros plan chacune d’un côté, je choisirai après. Allez, on y va !

Silence demandé. Ça tourne.

Je ne regarde plus les acteurs. Plus de Bonnie. Plus d’Alistair. Je ne peux pas. Je reste les yeux rivés sur mon moniteur, pour me concentrer uniquement sur les images qui apparaîtront à l’écran. Images magnifiques de mon ex-amant et de mon ex-meilleure amie. Sensation étrange de ne pas tout comprendre. Pourquoi le destin me fait-il un coup pareil ? Ou est-ce moi, qui ai un problème ? Qui ne sait pas garder les gens, qui les poussent à me fuir, à me détester ?

Quand les doigts d’Alistair commencent à jouer avec les lacets du corset, je les revois courir sur ma peau. Ici même, dans cette chambre. La délicatesse d’Alistair est affolante. Troublante. Tous peuvent deviner quel amant il est. Moi, je le sais. Seulement, ça ne se reproduira plus. Et je comprends à ce moment-là que ça me fait bien plus de mal que je ne veux l’admettre. Pas seulement parce qu’il a décidé que notre relation n’en était pas une, mais parce que je sais qu’entre nous, c’est impossible. Et ce n’est plus de la colère que j’éprouve pour lui. Ni de la rancune. Non. C’est bien plus profond que ça. Bien plus insidieux. Bien plus difficile à guérir. C’est de la tristesse. La tristesse de savoir ce que j’ai eu et que je n’aurai plus jamais…

– Coupez, super, on enchaîne ! Bonnie, il faudrait que vous enleviez votre haut complètement, on va vous donner quelque chose pour vous couvrir, ensuite, le drap cachera votre poitrine, ne vous inquiétez pas. Alistair, allongez-vous dans le lit, on va cadrer.

Bonnie hoche la tête, la costumière l’aide à se déshabiller puis cherche de quoi la couvrir. Sans réfléchir, j’ôte mon foulard – qui me tient super chaud depuis tout à l’heure et que je n’ai pas eu la présence d’esprit d’enlever – et le lui tends. Elle l’attrape avec un grand sourire et demande à Bonnie si ça lui convient. Bonnie lève les yeux sur moi, serre les lèvres, réfléchit une seconde et hoche finalement la tête.

Je crois qu’elle n’a pas vraiment le choix.

Et j’espère qu’il ne sent pas le chien…

Voilà donc le coup de massue destiné à m’achever totalement : Alistair et Bonnie, dans le lit. Bon, avec mon foulard. Un peu de moi, alors. Acte manqué ? Besoin de m’immiscer entre les deux ? Simple envie de ne pas faire perdre du temps au réalisateur ? Sûrement un peu de tout ça. Alan donne des ordres, les caméras tournent autour de leurs deux corps dénudés. Enfin, pratiquement dénudés. La main d’Alistair effleure la peau tendre et pâle de Bonnie. Je serre mon moniteur. Les doigts de Bonnie s’agrippent à ses cheveux. Je ferme les yeux. Elle lui mord l’épaule. Je pince les lèvres. Des morceaux de moi tombent au fur et à mesure qu’ils se frôlent, se caressent, échangent des regards.

Lorsque retentit le « coupez » tant attendu, je ne suis plus que l’ombre de moi-même. La même ombre apparaît dans les yeux d’Alistair quand il croise mon regard. Quand, une fois Bonnie habillée, il me tend mon foulard. Quand le réalisateur annonce la fin de journée et que je fuis hors de cette pièce, hors de cette ambiance étouffante, hors de mes souvenirs.

La lumière de cette fin d’après-midi m’agresse lorsque je sors du bâtiment. Je m’attendais à ce que la nuit soit déjà là. Il m’a semblé être resté des heures dans la chambre. Des heures d’agonie. C’est fou comme la notion du temps peut être inégale. Un coup les minutes défilent comme des secondes, un coup comme des heures. J’aimerais avoir une machine à régler le temps. À effacer les souvenirs, aussi. Pour qu’ils évitent de nous accaparer et de nous manger toute notre énergie. Pour que la colère, la tristesse, les regrets ne fassent plus partie de nos quotidiens, qu’on les oublie aussi vite qu’ils sont apparus, comme par magie…

J’aide à ranger le matériel. J’ai besoin de me changer les idées, de parler de tout et de rien avec l’équipe, de ne plus penser à « eux ». Je sais que c’est « pour de faux », qu’ils ont joué un rôle, mais les images sont là, profondément ancrées dans mon esprit. Elles me harcèlent. Je porte volontiers le matériel lourd, histoire de me fatiguer, pour tomber dans le sommeil une fois dans mon lit, ce soir, et ne plus penser.

Après avoir tout emporté à l’intérieur, il ne reste plus grand monde. Carolyn est déjà partie –sûrement pour tenter de convaincre son highlander de laisser ses idées arrêtées au placard – je regagne donc tranquillement le parking quasi désert, quand une petite tornade blonde se rue sur moi.

– Amy ! s’écrie Catriona, emmitouflée dans un manteau rose bonbon. Je veux t’inviter à dîner !

Oh…

Quelle gentille attention.

Surprenante, mais attendrissante…

Je souris, amusée. J’adore la franchise des enfants. Pas besoin de tourner autour du pot, ils lâchent les mots comme ils viennent, sans détour, sans formule de politesse, de but en blanc.

Je lève les yeux pour découvrir Alistair, un peu en retrait, vêtu d’un jean brut et d’un gros pull en laine blanc. Couleur qui fait ressortir le bronzage de sa peau et ses yeux noirs.

– Oh, bonjour Catriona. C’est gentil, dis-je, embarrassée. Pourquoi pas…

– Amy est très occupée, tu sais, intervient Alistair en se rapprochant de nous de sa démarche fluide, animale, hypnotique.

– Hein, c’est pas vrai ? contredit la petite fille, la voix et le regard suppliant. Hein, tu peux venir ce soir ?

Ce soir /1/2

Ce n’est pas vraiment ce que j’avais prévu…

– Hein, tu m’as promis de visiter ma cabane ? insiste-t-elle, appuyant pile là où ça fait mal, sur la promesse que je lui ai faite en sachant que je ne la tiendrai pas. Et tu n’as pas vu mon poney, Licorne !

– Je ne suis pas certaine que ton papa soit d’accord, me défilé-je, espérant qu’il porte la responsabilité de mon refus.

– Mais j’ai tout préparé ! s’offusque-t-elle. Tu ne peux pas refuser !

– Catriona, tente Alistair. Quand on invite quelqu’un à dîner, on lui demande bien avant, pour être certain qu’il n’a pas déjà des engagements.

– C’est quoi des engagements ? demande-t-elle, très sérieuse.

– C’est d’être déjà occupé quelque part. Ou d’avoir déjà dit oui à une invitation.

– Tu es déjà invitée à dîner ? demande Catriona.

– Euh, non, mais…

– Alors je suis ton engagement ! décrète-t-elle, tout naturellement. Tu viens vers huit heures ! On mangera dans ma cabane, rien que toi et moi. Je voulais emmener Amy, enfin, l’autre Amy, tu sais la pouliche, mais ce n’est pas très pratique de la monter en haut de l’arbre. Et elle a besoin de rester avec sa maman, elle tient pas vraiment sur ses pattes. Mais on pourra aller la voir si tu veux ! Alors, c’est oui ?

Catriona sautille tout en faisant des ronds avec ses bras. Son regard ressemble à celui d’un chiot, qui sait déjà comment mettre son propriétaire dans sa poche. Tout son visage reflète l’interrogation. Et un sourire qui dévoile ses dents – dont une manquante sur le devant – étire ses lèvres. Comment résister ?

– Tu as perdu une dent ? m’étonné-je.

– Oui ! s’exclame-t-elle, très fière. Ce matin. Et je n’ai même pas pleuré.

– Bravo !

– La fée des dents va passer cette nuit, chuchote-t-elle. Elle va m’apporter une pièce ! Je vais essayer de ne pas dormir pour la voir. Mais chut, c’est un secret…

– Catriona… intervient une nouvelle fois Alistair.

– J’arrive, articule-t-elle avec toute l’innocence d’un enfant. Tu viens, hein ?

Ai-je réellement le choix ?

– D’accord, je viens, réponds-je. Merci pour l’invitation.

Et c’est bien parce que son papa ne dînera pas avec nous…

– Ouais ! s’écrie Catriona. Tu vois, papa, je t’avais dit qu’elle viendrait !

Un sourire désolé s’inscrit sur mon visage. Comme pour dire à Alistair que je ne fais pas exprès. Que je n’y suis pour rien. Que j’ai tenté de décliner son invitation. Que je voulais décliner son invitation…

Il se contente de hocher la tête, indifférent.

Sympa…

Je regarde le père et la petite fille s’éloigner, petite fille qui se retourne régulièrement pour me faire coucou. Je lui réponds, ne sachant pas si je viens de faire la plus grosse erreur de ma vie ou non.

Je dois me tenir éloignée d’Alistair. C’est un fait. Et là, je fais quoi ? Bingo : je me jette corps et âme dans la gueule du loup…

Toute en logique et bonnes décisions, Amy Thunder !

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