Dangerous Games Intégrale
Dangerous Games - 2 (French Edition)
15. Respirer…
Papa ?
PAPA /1/2
Alistair est papa. PAPA ! Entendre l’adorable fillette l’appeler ainsi me retourne complètement. Après un moment de flottement, où je ne sais pas trop ce que je fais là, le sol s’ouvre sous mes pieds, et je tombe tête la première dans cette brèche. Me fracasse contre le sol. Ou, je continue de chuter, je ne sais pas trop. Je parviens tout de même à enclencher la première pour partir d’ici au plus vite, des larmes déjà plein les yeux.
Et mon cœur, on en parle ?
Je ne sais même plus si j’en ai un.
Enfin, si. Un truc qui ressemble à du haggis, probablement…
J’ai une imagination débordante. Je peux envisager mille solutions, mille dénouements, mille explications pour un problème donné. Pour une situation donnée. J’ai tenté de trouver la raison au comportement d’Alistair, après notre nuit ensemble. Pourquoi il était paniqué de se réveiller avec moi, pourquoi il n’a pas desserré les dents le temps du trajet, pourquoi cette soudaine froideur alors que nous venions de passer des instants délicieux dans les bras l’un de l’autre.
Quand on se réveille affolé au milieu de la nuit, c’est soit un cauchemar, soit qu’il y a une raison plus grave. Je me suis demandé s’il regrettait déjà de s’être laissé emporter par le désir ? S’il a eu peur qu’on nous découvre tous les deux dans un endroit où nous n’étions pas censés nous trouver ? Mais alors ça, qu’il soit papa ? Jamais ! Cette idée ne m’a même pas effleuré l’esprit. Pas une seule seconde.
Et qui dit enfant, dit… ?
Marié…
Ou presque, il n’a pas de bague à son doigt. En tout cas, il y a une mère et ils sont plus que certainement en couple.
J’ai besoin d’air. De crier. De courir jusqu’à épuisement. De faire le point dans ma tête, de réfléchir calmement, de démêler mes pensées, pour comprendre quand cette histoire a commencé à m’échapper.
Sauf que je suis obligée de piler. Net. La petite tornade blonde – sa fille – se tient pile devant ma voiture, les mains sur les hanches, des éclairs dans les yeux. Comment a-t-elle fait pour se planter ainsi devant mon véhicule ? Je ne l’ai pas vue arriver ! Je freine, affolée, et ouvre ma fenêtre, pendant que j’entends la voix d’Alistair qui résonne, derrière.
– Catriona ! Mais ça ne va pas ! On ne fait pas ça ! gronde sa voix profonde.
La dénommée Catriona ne lui jette même pas un regard. Elle hausse les épaules, se rapproche de moi, toujours aussi sûre d’elle.
– Grand’Ma dit toujours que ce n’est pas poli de ne pas dire bonjour ! clame-t-elle d’une voix aiguë. T’es qui ?
Je reste stupéfaite devant son aplomb. Interdite devant la ressemblance avec son père. Parce que même si j’ai du mal (le mot est faible) à intégrer ce que je viens d’apprendre, c’est le portrait craché d’Alistair. Enfin, pas totalement. La petite, qui doit avoir 5 ans, est blonde, mais elle a les mêmes yeux ébène, le même air assuré, la même fierté insolente.
– Catriona, dit Alistair en l’attrapant d’une main ferme, le regard grave. On ne traverse pas devant une voiture ! C’est très dangereux !
– Mais papa, je veux savoir qui c’est ! se défend la fillette en lui jetant un regard suppliant.
– Excusez-la, ajoute la femme que j’ai aperçue lui courant après. Elle est très curieuse.
Incapable de prononcer un seul son, je reste stupide devant la famille qui se tient devant moi. La grand-mère de Catriona doit avoir dans les 70 ans. Enfin, je n’ai jamais été très douée pour donner un âge à quelqu’un… Elle porte les cheveux courts, blancs, et affiche un air jovial avec son grand sourire qui dessine des rides autour de sa bouche et de ses yeux.
– Tu es une fée ? demande la petite fille. Y en a qui ont les cheveux de la même couleur que toi. Tu vois, papa, les fées existent ! Tu ne veux jamais me croire ! Comment tu t’appelles ?
– Amy, balbutié-je.
– Et Amy a très certainement des choses à faire, ajoute Alistair, visiblement embarrassé pour moi.
Ou pour lui…
– Oui, je…
– Oh, je vous en prie, venez visiter le ranch, intervient la grand-mère, un sourire bienveillant sur les lèvres. Vous travaillez avec Alistair ?
Je jette un regard à Alistair, impassible, qui affiche son habituelle nonchalance. Une mèche de ses cheveux tombe sur son front, il la remet en place d’un geste fluide, puis pose sa main sur l’épaule de sa fille. Dès qu’il croise mon regard, il détourne les yeux.
Tu m’étonnes !
Je crève d’envie de lui demander s’il n’y a pas une Madame McKay pour visiter le ranch, mais je me mords la lèvre. Cette dame n’y est pour rien. Elle n’a pas à supporter ma colère. Mon désarroi. Ma frustration. Et je cherche comment refuser son invitation, aussi aimable soit-elle.
– Allez, viens, insiste la petite fille, un cheval va avoir son bébé ! Tu as déjà vu un tout petit poulain ? Et j’ai une cabane, aussi ! Et je veux les mêmes cheveux que toi ! Papa, continue-t-elle en se tournant vers son père qui la couve d’un regard tendre, paternel, –presque – craquant. Je veux les mêmes cheveux qu’Amy !
Je retiens un rire devant l’assurance de cette petite. Elle est vraiment attachante. Tellement entière et spontanée que toute ma colère pourrait presque s’évaporer. Presque, parce que franchement, je n’arrive pas à croire qu’Alistair ne m’en ait jamais parlé. Enfin, de toute façon, je ne vois pas pourquoi je me prends la tête, pourquoi je me sens aussi mal, aussi trahie, aussi blessée. Il m’a bien dit que notre histoire n’en était pas une, non ?
Oui. Très clairement !
Voilà. Donc, histoire classée.
L’attirance n’est pas de l’amour. Faire l’amour avec quelqu’un n’est pas forcément le début d’une relation suivie. Pas besoin de sentiments pour coucher avec une personne. Le désir n’est pas de l’amour non plus, aussi intense et bouleversant soit-il. C’était un bon moment, comme l’a si bien dit l’homme qui se tient juste devant moi, entouré de sa famille. De sa fille. Je suis capable de différencier tout ça, non ?
Oui. En théorie, parce que là, j’ai envie de hurler. D’aller me cacher quelque part, loin de lui, loin de ses yeux ébène, loin de son regard qui me consume dès qu’il se pose sur moi. Loin de son magnétisme enveloppant, de la chaleur de son corps, de sa voix grave et posée.
Je crois qu’il faut que je parle. Que je réponde à la petite qui attend de savoir si je vais, oui ou non, aller voir cette fameuse jument en train de mettre au monde son poulain. Que je lui déconseille de se teindre les cheveux en bleu, aussi, car les siens sont très beaux ainsi. Mais surtout, surtout, il ne faut pas que je montre à quel point Alistair-le-briseur-de-cœur-menteur m’a blessé. Parce que je suis Amy Thunder, la fière et indépendante Amy Thunder qui a une carrière à bâtir, des rêves à réaliser, toute une vie d’adulte à construire.
Et ce n’est pas un homme qui va ruiner mes chances d’aller là où je l’ai décidé !
Encore moins Alistair !
Je ravale toutes les émotions négatives qui m’oppressent, affiche un sourire que j’espère naturel sur mon visage, ouvre ma portière, plante mon regard dans celui de la petite fille, sors de la voiture et dis d’une voix très calme :
– Je serais ravie de voir la jument et ta cabane, Catriona.
Catriona saute de joie en criant un « ouais ! » retentissant pendant que je tends la main à sa grand-mère.
– Madame, enchantée, continué-je, savourant d’avance cette petite vengeance destinée à Alistair.
S’il voulait que je déguerpisse, dommage pour lui !
– Daisy, m’informe-t-elle en serrant ma main d’une poigne chaude. Je suis la grand-mère d’Alistair. Et l’arrière-grand-mère de cette petite fille ! Je suis ravie de vous rencontrer. Vous désirez boire quelque chose, aussi ? J’ai du thé tout chaud qui nous attend !
OK, je croyais que c’était la mère d’Alistair.
J’ai tout faux décidément…
– Hé ! s’exclame Catriona en agrippant le bras de son arrière-grand-mère. C’est mon invitée !
– Je crois que c’est plutôt l’invitée de ton papa, la contredit gentiment Daisy.
Catriona croise les bras, baisse le menton et fronce les sourcils d’un air boudeur. Je retiens un rire. J’ose un regard vers Alistair qui me fixe, un air indéfinissable sur ses traits. Il semble… surpris. Abasourdi ? Largué, aussi. Il ne devait sûrement pas s’attendre à ça.
Moi non plus…
– Je n’ai pas beaucoup de temps, expliqué-je à la petite fille et à son arrière-grand-mère d’un air désolé, évitant soigneusement le regard d’Alistair. Nous avons eu une longue journée, mes pieds rêvent de repos et surtout, je dois aller payer le garagiste avant qu’il ne ferme.
– Venez vite, alors, dit Daisy. Je vais vous faire visiter.
– C’est moi qui explique ! objecte Catriona. C’est moi qui montre le box de Fusée !
Daisy secoue la tête d’un air attendri pendant que la petite fille la double et vient se poster à côté de moi, glissant naturellement sa main dans la mienne. Je retiens un mouvement de surprise. Puis, je souris, touchée par son geste.
– Tu travailles avec papa dans le film ? demande-t-elle.
– Oui, je suis responsable des figurants et j’aide le réalisateur au bon fonctionnement du film, expliqué-je. Je donne les directives à ton papa pour savoir ce qu’on attend de lui, comment se placer, et aux acteurs, aussi.
– Waouh ! Moi, je voudrais bien jouer dans un film ! Mais papa dit que je suis trop petite ! Tu as fait comment pour avoir des cheveux de cette couleur ?
J’adore la façon dont elle passe du coq à l’âne. Et j’adore la tête d’Alistair qui se décompose quand je précise qu’il est sous mes ordres. Même s’il ne l’est pas vraiment. Enfin, pas entièrement.
On ne va pas chipoter, hein ?
– Je suis allée chez le coiffeur, pour mes cheveux. C’est une teinture.
– Ooh, dit-elle d’un air déçu. Tu n’es pas une fée ?
– Peut-être, réponds-je avec un clin d’œil. Tu sais, les fées n’ont pas le droit de révéler leur identité. Elles doivent garder le secret. C’est très important.
– Oui, je sais ! s’exclame-t-elle, son visage s’éclairant de nouveau. Mais moi, elles me disent souvent des secrets, en vrai !
– Tu en as de la chance !
Catriona lâche ma main, sautille en tournant autour de nous. Daisy sourit en l’observant, les yeux débordant d’amour. Alistair regarde ses pieds, shoote dans un caillou qui rebondit au loin. Et moi, je me demande si j’ai eu raison de rester.
– Je vais voir Fusée, lâche Alistair, comme s’il voulait fuir, accélérant le pas.
– Mais nous aussi ! rétorque Catriona.
Les derniers rayons du soleil se perdent derrière l’immense ranch de la famille d’Alistair, dont nous venons de passer le portail en fer forgé. Il est encadré de grosses colonnes de bois, dans le genre américain, avec un énorme panneau au-dessus, tenu par des chaînes, qui se balance au gré du vent, où est inscrit Daisy’s Dream, en grandes lettres blanches. Devant moi, deux gros bâtiments qui forment un L, en bois et pierre, une cour gravillonnée et des prés tout autour, délimités par des arbres ici et là. C’est magnifique.
Catriona court et rattrape Alistair, puis se pend à son bras, le forçant à la soulever pour jouer, ce qu’il fait avec un sourire complice, accueilli par un éclat de rire provenant de la petite fille. Mon cœur est attendri par cette scène. Attendri par ce lien père/fille, ce lien que je n’ai jamais eu avec un homme.
J’ai appris l’identité de mon père l’année de mes 18 ans. Par hasard. En tombant dessus alors que je cherchais des papiers pour ma mère. Ma mère qui m’avait toujours assuré que mon géniteur n’était qu’une aventure d’un soir, qu’elle ne connaissait que son prénom, et qu’elle n’avait jamais réussi à le retrouver. Elle ne m’avait pas dit non plus avoir cherché à le retrouver. Je lui avais posé des questions, bien sûr, des centaines de questions, mais aucune réponse ne m’a permis de mettre un nom sur une image. Je m’étais résignée, alors. Et en secret, je m’étais inventé mille pères. Avec un physique différent à chaque fois, un métier différent, passant d’écrivain à agent secret. Dompteur de tigres à scientifique passionné.
Dire que j’ai souffert de l’absence d’un père ne serait pas tout à fait juste, je n’ai pas vraiment ressenti un quelconque manque. Peut-être un peu à l’adolescence, quand j’ai remis en cause beaucoup de choses. Mais j’ai eu la chance d’être incroyablement bien entourée depuis ma naissance. Ma mère, d’abord, a toujours été bienveillante et attentive. Malgré son emploi du temps de folie, ses concerts, les heures passées à répéter, j’ai toujours été sa priorité. Elle m’a couverte d’amour, d’attention, de paroles qui permettent de se construire sereinement.
Les membres de son groupe, ensuite. Dennis, le batteur, John, le guitariste et Meg, la bassiste. J’étais leur petite protégée. Petite chanceuse dans un monde de paillettes et de fêtes. Petite princesse dans un conte de fées. Ma vie, mon enfance, n’était que douceur et rires, joie et privilèges. Même si je ne me rendais pas compte de tout ça. C’était mon environnement, mon quotidien, et j’appréciais énormément.
La famille de Bonnie, pour finir. Ses parents sont devenus un peu les miens, ma mère, celle de Bonnie. Quand elle était en tournée, j’allais chez eux. Jusqu’à ce que ça ne soit plus possible.
Puis un soir, ma mère a eu un accident de voiture. Rien de grave, plus de peur que de mal mais elle a dû rester à l’hôpital longtemps, et j’ai cherché des papiers pour son assurance dans son bureau. Et je suis tombée sur un paquet de vieilles lettres, entouré d’un ruban rose. Des feuilles un peu jaunies, beaucoup froissées, qui n’auraient jamais dû atterrir entre mes mains. Curieuse, je les ai lues.
Et j’ai appris le secret que gardait ma mère sur ma naissance.
Son mensonge, aussi.
Je n’étais pas née de père inconnu. Mon père n’était pas « qu’un mec de passage ». Bien au contraire. Mon père était Connor Stetson, un joailler mondialement connu de New York (d’ailleurs, jamais je n’avais imaginé un tel métier, dans mes souvenirs). Ils s’étaient rencontrés dans un hôtel, lui avait perdu sa clef et elle revenait d’une soirée. C’était dans la période « sombre » de ma mère. Fêtes, alcool, drogue. Bref.
Mes parents s’étaient aimés. Follement. Passionnément. Ils ont eu un coup de foudre l’un pour l’autre. Ce sentiment qui fait rêver les âmes romantiques, qui fait écrire les romanciers, qui fait autant de bien que de mal. Parce que mon père, Connor, était marié. Et sa femme, bien sûr, n’a pas accepté qu’il décide de la quitter. Elle a usé de tous les moyens pour tuer la relation entre mes parents, ne reculant devant rien pour les effrayer. Mais finalement, mon père est mort d’une crise cardiaque avant ma naissance. Son cœur a lâché. On ne peut pas trouver plus symbolique.
La relation, non préméditée, entre mes parents a fait du mal aux personnes concernées. Et là, aujourd’hui, en voyant Alistair, main dans la main avec sa fille, j’ai l’impression de recréer le même schéma. De voler un homme à quelqu’un. À une femme, probablement, mais aussi à sa petite fille. Bien qu’il m’ait dit que notre « relation » n’en était pas une, nous avons couché ensemble. J’ai peut-être, sans le savoir, brisé quelque chose.
Et cette idée me donne envie de vomir…
Nous pénétrons dans une étable où sont alignés des box en bois. L’odeur de cheval est forte, désagréable, omniprésente. Je me retiens de grimacer tout en cachant mon nez dans mon foulard. Mais, vu que personne ne semble incommodé, je laisse retomber mes mains le long de mon corps. Puis, un hennissement retentit et je croise les bras, comme une protection, apeurée. Je tente de ne pas le montrer, cependant. Si la petite Catriona est capable de traverser ce qui ressemble de près à l’enfer pour moi, je dois bien en être capable aussi… L’endroit est rempli de foin, de seaux, et un vieil homme vient à notre rencontre. Pas de cheval en liberté. C’est déjà ça…
– Bonjour, George, dit Alistair à un homme âgé aux cheveux gris. Comment ça se présente ?
– Le vétérinaire est là, ça ne devrait pas tarder, informe le vieil homme en nous regardant tour à tour.
George nous salue, puis retourne près du box où une jument trépigne tout en émettant des sons étranges. Je m’approche – pas trop près – pour la voir se coucher, se relever, donner des coups de pied en arrière. Son ventre est énorme. Elle est agitée, nerveuse, et semble souffrir terriblement. Je frissonne et recule d’un pas, tout en me demandant pour quelle raison débile j’ai accepté de suivre la fillette jusqu’ici !
Fierté mal placée ?
Désir de vengeance ?
Curiosité ?
La curiosité l’emporte. La mère de Catriona doit bien être dans les parages, non ?
La queue de Fusée balaie l’air frénétiquement. Au-dessous, j’aperçois une espèce de liquide couler. Alistair entre sans hésiter dans le box, pendant que je panique encore plus. Il remonte ses manches et salue le vétérinaire, un homme aux cheveux roux coupés court, emmitouflé de la tête aux pieds dans une combinaison blanche, mais déjà tachée, complétée par de longs gants jaunes remontant jusqu’à ses biceps. Alistair caresse l’animal, pour le moment allongé, d’une main tendre tout en l’encourageant. À l’aise dans n’importe quelle situation. Pas impressionné pour deux sous. Catriona essaie de se glisser près de Fusée, heureusement retenue à temps par son arrière-grand-mère, car c’est ce moment que choisit Fusée pour donner un coup de pied sur le côté. J’ai peur, chaud, je ne me sens pas à ma place, et l’odeur me dérange énormément.
– Attention ! s’écrie Alistair.
Fusée s’allonge de tout son long, prenant presque tout l’espace disponible dans le box, puis se relève aussitôt, faisant reculer les hommes présents pour l’aider. Elle tourne sur elle-même, hennit, gratte le sol avec ses sabots.
– Elle a mal ! geint Catriona d’un ton suppliant. Il faut l’aider !
– Tu savais que les chevaux étaient proches des fées ? lui dis-je tout en me rapprochant d’elle. Tu peux peut-être leur demander de la soutenir ?
Catriona ouvre ses grands yeux ébène, me dévisage quelques secondes.
– Bien sûr que je le sais ! affirme-t-elle.
Puis, ses yeux se perdent dans le vague, comme si elle parlait intérieurement à ses amies invisibles.
– Je veux que ce soit une fille, le poulain, déclare-t-elle. Et je l’appellerai Amy ! Hein, Grand’Ma, je peux l’appeler Amy ?
– Ce n’est pas le prénom d’un cheval, intervient tout à coup Alistair. Et je ne suis pas sûr qu’Amy apprécie.
– Et je teindrai sa crinière en bleu ! Je l’ai vu dans un film, pour un concours ! Hein, Amy ça ne te dérange pas ?
– Euh… souris-je, ne sachant pas quoi répondre.
Pourvu que ce soit un mâle, peut-être ?
La sonnerie de mon téléphone me sort de cette situation un peu délicate. Pas que je n’ai pas envie de répondre à Catriona, juste que je ne suis pas certaine d’apprécier qu’un cheval porte mon prénom. Même si l’idée, venant de la fillette, est touchante. Par politesse, je ne réponds pas, me contente de le basculer en mode vibreur tout en vérifiant qui m’appelle.
Eva.
Je reporte mon attention sur Fusée, de nouveau allongée, se tordant de douleur, son ventre se contractant de manière hallucinante. J’ai la même pensée que Catriona : « Aidez cette pauvre bête à mettre son poulain au monde ! » Pile au moment où je pense ça, deux petits sabots sortent de la jument. Catriona émet un « ooh, ça y est », le vétérinaire s’empresse d’attraper le bout des pattes qui apparaissent, s’y reprend à deux fois étant donné qu’une sorte de truc gluant l’entoure, puis tire. Une tête. Gluante, elle aussi. Et puis le petit corps est expulsé et tombe lourdement sur le sol, suivi du placenta rosé. Alistair tapote le cou de Fusée, tout en la félicitant à voix basse. Catriona crie, applaudit, suivie de Daisy et de George, puis s’empresse de demander le sexe du poulain. Mais personne ne lui répond, le vétérinaire et Alistair sont maintenant en train de frotter le nouveau-né avec de la paille fraîche. Même si ce spectacle est franchement dégoûtant, je ne peux m’empêcher d’être émue d’avoir assisté, pour la première fois de ma vie, à la naissance d’un bébé cheval.
Je recule de quelques pas, consulte mon téléphone qui vient de vibrer pour y lire un message d’Eva.
[Salut Amy, il faut que tu me rappelles d’urgence, il y a un souci avec Sahelle !]
Merde !
– Catriona, il faut que je parte, expliqué-je, paniquée. Je viens de recevoir un message important, je dois absolument téléphoner.
La petite fille, les yeux rivés sur la jument en train de batailler encore pour expulser je ne sais quoi (et je préfère ne pas savoir) tourne lentement la tête vers moi.
– Oh, s’exclame-t-elle d’un air désolé. Et ma cabane ?
– Promis, je reviendrai la visiter.
Un grand sourire étire ses lèvres. Moi, je ne souris pas, je viens de réaliser que j’ai fait une promesse que je ne tiendrai pas. Et s’il y a une chose que je déteste, ce sont les promesses en l’air.
Mais ai-je le choix ?
Je salue Daisy en lui expliquant aussi que je dois m’éclipser, puis m’éloigne, non sans savoir jeté un dernier regard à Alistair, toujours en train de s’occuper du poulain. Je retiens un soupir, pressée de regagner la sortie, quand j’entends une voix grave et chaude qui s’élève.
– Catriona, c’est une petite jument qu’a mise au monde Fusée ! annonce Alistair à sa fille.
– Ouais ! s’exclame la fillette, elle va s’appeler Amy !
Pas certaine qu’Alistair trouve cette idée sympa…
Moi non plus, d’ailleurs…
Mais pour l’instant, il y a plus urgent !
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