Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 61 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

7. Touchée...

61. Touchée...

 

Dès la fin du tournage, je décide d’aller voir George. Même si Alistair a nettoyé sa mobylette, je me dois de lui présenter mes excuses en direct. La journée est passée à un rythme de fou. Pourtant, j’ai consacré ma matinée à Chouchou, bien loin des chevaux.

Même si j’ai gardé un œil sur les scènes tout du long.

Et surtout, sur un certain cascadeur…

Alistair, fidèle à lui-même. Beau, sexy, charismatique, sûr de lui. Avec une pointe de distance en plus, aujourd’hui. Pas spécialement par rapport à moi, puisque je n’étais pas près de lui de toute façon, mais dans sa façon d’être. Pour le connaître – un peu – je sais qu’il est soucieux. Un petit pli sur son front, le regard au loin, comme perdu dans ses pensées, les lèvres serrées. Je sais ce qui le tourmente. En revanche, je ne sais pas si je vais l’apercevoir ce soir et discuter avec lui. J’aimerais.

Et plus si affinités…

Je veux être celle qui lui fait oublier ses soucis. Ses craintes. Même si elles sont légitimes. Catriona est absente et il ne peut rien faire de plus pour le moment. Alors j’aimerais égayer ses soirées. Lui changer les idées. Le faire sourire un petit peu. Et pas de son sourire de façade qu’il affiche en public, qui n’atteint même pas ses yeux. Qui ne les fait pas briller, pétiller comme des petits diamants noirs au soleil. Je veux lui apporter de la joie, même s’il ne la partage pas entièrement.

Je veux qu’il sache que je suis là. Pour lui. Et qu’il peut compter sur moi. S’appuyer sur mon épaule.

Il sait que je ne suis pas une petite fille gâtée par la vie. Que j’ai un passé, des blessures, des failles et des doutes. Alors je peux le comprendre.

Lorsque je gare ma voiture, il y en a une qui attire mon attention. Je ne sais pas pourquoi. Un vieux cabriolet bleu ciel. Une vague impression de malaise me saisit, sans que je puisse en expliquer la cause.

Alors que j’avance dans la cour de gravillons pour trouver George, des éclats de voix me parviennent. Dont une que je reconnais très bien. Grave, chaude. Teintée de colère.

Alistair…

Ma joie de tomber sur lui est vite entachée. Parce que la tonalité de sa voix ne me dit rien qui vaille. Je m’approche donc doucement, sans faire de bruit, comme une voleuse qui a peur de se faire prendre. L’autre voix est moins perceptible, une voix féminine que j’ai déjà entendue également.

Moira, bien sûr…

Qui me fait face lorsque je tourne au coin du bâtiment en direction des écuries. Qui stoppe net les mouvements de ses bras. Qui plisse les yeux avec une lueur glaciale à l’intérieur. Qui remet finalement en place son écharpe avec un mouvement théâtral. Alistair ne m’a pas vue. Il me tourne le dos. Vêtu d’une veste en laine gris foncé et d’un jean.

– Et la jeune femme avec les cheveux bleus qui était là hier soir ? C’est qui ? demande-t-elle sur un ton mielleux à Alistair, le fixant maintenant dans les yeux.

La perfide…

Je fais un pas en avant, le cœur battant la chamade. Alistair ne répond pas. Se passe la main dans les cheveux dans un geste nerveux. Puis sur le menton. Je connais ces gestes, il est embarrassé.

– C’est ta petite amie ? La… belle-mère de ma Catriona, c’est ça ? insiste-t-elle.

– Mais non ! répond du tac au tac Alistair d’une voix ferme. On travaille ensemble. Catriona l’aime bien car elle l’a vue sur le tournage.

– Ce n’est pas ta petite amie, peut-être ?

– Bien sûr que non. Je n’ai pas de petite amie. Cette fille ne représente rien dans ma vie, je viens de te le dire.

Wow. Je ne m’attendais pas à entendre ça. Je ne m’attendais à rien, à vrai dire, mais surtout pas à ces paroles. Rien. Je ne suis rien. Même pas un coup comme ça, une aventure d’un soir, une liaison passagère. Je recule sous l’impact de ces mots, comme si je venais de me prendre un énorme coup dans l’estomac. Je n’arrive plus à respirer. Le sol se dérobe sous mes pieds.

Et mon pied racle le sol. Je voulais faire demi-tour, mais je me suis loupée. Alistair, alerté par le bruit, se tourne vers moi. Écarquille les yeux. Ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais se ravise. Soupire.

– Amy ? dit-il finalement en haussant les sourcils d’un air interrogateur.

– Je… voulais voir George, balbutié-je. M’excuser pour sa mobylette.

– Bien, cette question ayant eu sa réponse, reprend la détestable Moira comme si je n’étais pas là, dis-moi maintenant concrètement ce que tu as dit à Catriona à propos de moi.

– Que tu étais partie, lâche Alistair d’une voix sombre. Tu ne pourras pas la voir comme ça, je te le répète, ça va lui faire un choc.

– Je suis sa mère, je peux la voir quand je le souhaite. Je suis venue ici pour qu’on trouve un terrain d’entente, par pour que tu me dises ce que je dois faire. Je ne te dois rien, Alistair, ce n’est pas parce que tu t’es occupé d’elle pendant cinq ans que tu as l’avantage. Je suis sa mère, répète-t-elle comme si on pouvait l’oublier. Et ça, tu ne peux rien y faire. Si je veux, je vais la voir à la sortie de l’école, et c’est réglé.

– Elle n’est pas à l’école !

– Oui, merci, je ne suis pas sourde, tu me l’as déjà dit. Et je peux même l’emmener avec moi si l’envie m’en prend, tu ne peux rien contre ça. Il n’y a aucun jugement officiel qui m’empêche de le faire, Alistair.

– Tu ne feras pas ça ! tranche-t-il, les dents serrées.

– Je ferai ce dont j’ai envie, figure-toi !

J’en ai assez entendu. De toute façon, Alistair ne me regarde pas. Il me tourne de nouveau le dos, comme si ses paroles n’avaient pas été blessantes, comme si je ne méritais pas une explication, ou pire encore, son attention.

Comme si, effectivement, je n’étais rien…

J’avale difficilement ma salive, lutte contre les larmes qui menacent de couler sur mes joues, et fais marche arrière. Je retraverse la cour, cherche un peu, sans savoir réellement où je suis, comme si le temps s’était distordu, et tombe enfin sur George, le dos courbé, en train de bricoler je ne sais quoi sous un petit porche déjà éclairé par une lampe qui m’éblouit.

– Bonjour George, dis-je bien fort en arrivant pour lui signaler ma présence, au cas où lui aussi aurait envie de dire au moteur qu’il traficote que je ne suis rien.

– Oh, bonjour Amy, répond-il d’une voix joviale. Je suis content de vous voir. Vous cherchez Alistair ?

– Non… À vrai dire, c’est vous que je cherchais. Je tenais à vous présenter mes excuses pour la mobylette.

– Oh, ce n’est rien, affirme-t-il en balayant mes paroles d’un geste de la main. C’est une vieille machine, elle est solide. Et puis, elle a eu droit à un petit coup de propre, grâce à Alistair.

– Si, je suis désolée, insisté-je. Mais…

– C’est oublié, répète-t-il avec un grand sourire. Mais vous tombez bien, il fallait que je vous voie, vous savez, pour… Daisy.

– Daisy ? demandé-je tout en réfléchissant rapidement. Ah oui, pour…

– Oui, voilà, confirme-t-il sur un ton bas, le regard surveillant les alentours. Vous avez eu une idée ? Parce que moi, rien de rien.

Je souris. Légèrement. Franchement, aucune idée ne m’est venue.

Et c’est pas comme si j’étais une pro dans le domaine, en plus ! Mais je lui dois bien une réponse…

– Vous pourriez mettre en place un jeu, dis-je, soudain inspirée. Lui faire des cadeaux, des lettres anonymes avec des déclarations. Petit à petit. Comme un jeu de piste qui la mènerait à vous. Réfléchir à ce qu’elle aime le plus, lui écrire les citations de ses livres ou poètes préférés si elle lit, les paroles de ses chansons préférées. Ce genre de choses. Ou alors…

– Oui ? Ou alors ? demande-t-il comme si j’allais lui révéler le secret de la vie sur terre.

– Lui parler franchement. Lui dire tout ce que vous avez sur le cœur. Ou encore l’écrire si vous n’osez pas !

George prend le temps de me dévisager. De mes yeux bleu glacier à mes cheveux ébouriffés par le vent. Chaque millimètre carré de mon visage y passe. J’attends sa réaction, amusée par l’air concentré qu’il affiche. Me jauge-t-il pour savoir si je suis une pro dans le domaine sentimental ? Si je suis digne de confiance en ce qui concerne sa vie amoureuse ? Moi, si j’étais lui, je ne m’écouterais pas…

On voit bien le résultat. Homme inaccessible. Peine sans fin…

Mais je ne suis pas lui, visiblement. Parce qu’au bout de longues secondes, il hoche enfin la tête.

– Oui, dit-il. Pas bête. Vraiment. Mais je ne suis pas certain de bien connaître ses goûts. Elle lit beaucoup, ça oui, toujours un livre à la main dès qu’elle n’est pas avec les chevaux ou les touristes. Je pourrais noter les titres de ces romans qui traînent partout, ce serait facile, et me les procurer pour copier des passages. Bon, il faudrait que je les lise, c’est sûr. Mais je ne sais pas si je vais trouver le temps. Et ma vue baisse, ce n’est pas toujours agréable. Mais je ne veux pas porter de lunettes. Enfin, si, j’en porte, mais qu’est-ce que ça m’énerve de devoir les mettre ! Ce n’est pas drôle de vieillir, je peux vous l’assurer. Il faut profiter de la vie tant qu’on est encore jeune, vous savez. Je ne suis sûrement pas le premier à vous le dire, j’en ai bien conscience, mais à votre âge, on ne se rend pas compte de ces choses-là. Tout nous paraît tellement naturel. La santé, surtout. C’est tellement important. Bien plus important que le reste, ça doit toujours être notre priorité. Prendre soin de soi. Avant, enfin, à mon époque, nous étions moins regardants sur ces choses-là. Nous n’écoutions pas notre corps. Maintenant, c’est différent. La modernité. La science. Tout est fait pour nous garder en vie, même si je pense que beaucoup de choses sont faites pour nous rendre malade aussi. Mais notre corps, c’est lui qui nous porte. Et il faut s’en soucier. Et l’amour, aussi, n’est-ce pas ? Si le corps est notre véhicule, celui qui nous permet de nous déplacer, de danser, de courir, l’amour est l’essence. Parce que sans essence, pas de véhicule.

George part dans un petit rire gêné. Un peu comme s’il s’excusait de me dire tout ça. De me livrer le fond de ses pensées. Je reste là, émue, touchée qu’il me parle ainsi de ce qui est important pour lui. Comme s’il me donnait des clés pour affronter l’avenir, comme un grand-père le ferait avec sa petite fille. Je penche la tête, souris et l’écoute continuer son monologue.

– Vous devez me prendre pour un vieux fou, peut-être, mais vous savez, j’ai traversé pas mal de tempêtes dans ma vie. Mon enfance n’a pas été de tout repos, mon père est mort alors que je n’avais que 13 ans, et il y avait toute une flopée d’enfants après moi. Dix frères et sœurs ! Vous vous rendez compte ? Et ça aurait continué s’il n’avait pas péri. C’était moi l’aîné. Je suis devenu chef de famille. Pas bien le choix. J’ai travaillé pour nourrir toutes ces petites bouches affamées. À l’usine. C’était… répétitif. Ennuyeux. Ce n’était pas vraiment la vie que je voulais, mais à mon époque, lorsqu’on avait un travail et des responsabilités, on ne se posait pas de questions. Puis, je me suis marié. C’était doux. Et ma femme est partie, elle aussi. En mettant au monde notre premier enfant. Qui n’a pas survécu, lui non plus. Triste histoire. Triste période. Daisy connaissait bien ma femme, vous savez. C’est peut-être pour ça qu’elle n’a jamais imaginé que… Enfin, je n’en sais rien. Et elle a perdu son enfant, elle aussi, et Alistair est arrivé. Ce petit bout d’homme tellement perdu. Je l’aime comme mon fils, ce garnement. Pourtant, il nous en a fait voir de toutes les couleurs. Mais bon, ça se comprend. Perdre sa famille vous met la tête à l’envers. Puis il y a eu la petite Catriona. Quel rayon de soleil, cet enfant ! Pourtant, elle non plus, la vie ne l’a pas épargnée… Et quand j’ai pris ma retraite, je suis venue aider Daisy à plein temps. Les chevaux, c’est ma passion, à moi aussi. Et ici, je trouve enfin un sens à ma vie. J’aime ce que je fais. J’aime la compagnie de Daisy. Entendre le rire de Catriona. C’est un peu comme si on me redonnait une famille. Et c’était vraiment inattendu. Un véritable cadeau.

Les larmes me montent aux yeux sans que je ne puisse les contrôler. J’ai envie de serrer George dans mes bras. Pourtant, il ne se plaint pas. Loin de là. Il m’explique les choses de son point de vue, ne se rendant même pas compte comme elles résonnent en moi.

– Les rêves aussi sont importants. Ce sont eux qui nous motivent. Qui nous aident à nous lever le matin. Et les rêves vont avec l’espoir. Il ne faut jamais perdre espoir, Amy, jamais, vous m’entendez ? Même si tout vous crie le contraire, il ne faut jamais perdre espoir…

Ses dernières paroles se fondent dans un coup de vent puissant qui me décoiffe encore plus. George remet en place une mèche de ses cheveux, puis plante son regard dans le mien comme s’il revenait à la réalité.

– Mais je vous ennuie avec mes histoires, non ? demande-t-il tout à coup, gêné.

– Oh, non, vous ne m’embêtez pas du tout. Vous ne pouvez pas imaginer comme vos mots ont un sens pour moi, réponds-je, sincère, la voix nouée.

– Merci, alors. Je ne sais pas si je vais réussir à appliquer vos conseils, mais je les apprécie. Ah, voilà Alistair. Lui aussi a bien besoin de conseils. Je crois que ce qu’il s’apprête à traverser ne va pas être de tout repos. J’ai confiance en lui, je sais qu’il s’en sortira mais…

Il fronce les sourcils, détourne son regard d’Alistair et le plonge dans le mien.

– Vous lui faites du bien, Amy, vous savez, affirme-t-il de but en blanc. Je ne l’ai pas vu aussi… léger depuis des années. Il rit beaucoup avec sa fille, ça oui, il est très présent pour elle, mais… il y a quelque chose en plus depuis que vous êtes arrivée.

– Oh… Non… commencé-je à me justifier, rougissante.

– Je sais ce que je dis. Et je le connais bien, le loustic. Par contre, il a peur de l’amour. Alors j’espère que vous en possédez assez pour deux, parce qu’il ne va pas vous rendre la tâche facile. Et encore moins parce que… parce qu’elle est revenue.

Il termine sa phrase par un clin d’œil et part sans demander son reste, me laissant là, interdite.

Avec Alistair…

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