Dangerous Games Intégrale
13. Baiser volé
27. Baiser volé
Le reste de l’après-midi se passe mieux. Les scènes sont excellentes. Nous sommes parfaitement dans les temps. Il y a juste Calum qui a grogné car les prises ne l’incluaient plus, mais qu’il était obligé de rester jusqu’à ce que le soir tombe, pour tourner le premier baiser au clair de lune. Et la lune est là, en train de monter dans le ciel. L’air est frais et la brise fait frissonner tout le monde.
J’ai aperçu Alistair. De loin. Papillons fous dans le ventre. Pas de doublure pour lui, mais ses chevaux en arrière-plan dans l’enclos. Rien à lui expliquer, donc, puisqu’il les a laissés libres de brouter l’herbe grasse du pré. Les scènes n’étaient qu’avec Bonnie et un figurant qui jouait le rôle du vétérinaire. Scène que nous avons dû tourner une bonne dizaine de fois tellement il était stressé par la caméra.
Bonnie a échangé au minimum avec moi, mais elle ne montre pas le dégoût que je lui inspire. Ce dégoût qui me vrille les entrailles, comme si quelqu’un prenait un malin plaisir à jouer au mikado avec. Personne ne s’est rendu compte de rien. Enfin, c’est ce que je pensais.
– Il y a un souci avec l’actrice ? me demande discrètement Carolyn alors que nous faisons une pause bien méritée en attendant que la maquilleuse recoiffe Bonnie.
Je la dévisage une seconde, cherche à savoir ce qu’elle a vu exactement. Puis soupire.
– Non, rien, dis-je en mentant et en fuyant son regard.
– Ouais. Elle discute et rigole avec tout le monde. Sauf avec toi.
Je prends une large inspiration. Croque dans le biscuit que j’ai pris par automatisme, alors que je n’ai pas vraiment faim. Mais je bois café sur café et mon estomac commence à montrer des signes de faiblesse. Si gérer cette scène seule m’exalte, le stress est toujours là. Omniprésent.
Et me coupe l’appétit.
À moins que ce ne soit autre chose…
Bonnie, évidemment, mais pas que. Alistair n’est pas venu me voir. J’avais imaginé qu’il viendrait me saluer. Mais il ne l’a pas fait. Le vide que crée son attitude, son indifférence, me dépasse. Me dérange. Je le cherche sans cesse du regard, me retourne à chaque éclat de voix, à chaque mouvement que je perçois derrière mon dos. Son odeur ne m’a pas quitté de la journée. Les souvenirs non plus. Les heures que nous avons passées ensemble défilent en arrière-plan dans ma tête. En boucle. Pas une seconde de répit. Ses lèvres, nos baisers. Son corps chaud, le mien enflammé. Ses paroles, nos gémissements. L’urgence de nous perdre l’un dans l’autre, de faire durer le plaisir. De recommencer.
Sans jamais être rassasiés…
– Calum voudrait que l’on fasse les cadrages maintenant, explique Matthew alors que je suis déjà en train de rejoindre l’endroit où se passe la scène suivante. Pour gagner du temps.
– OK, dis-je. Les deux acteurs sont là ?
– Non, Bonnie est à la retouche maquillage. Enfin, c’est surtout pour refaire sa tresse, sourit-il. Du coup, vu que tu as à peu près la même taille que Bonnie, tu pourrais te placer face à Calum, pour qu’on marque l’endroit où elle doit se mettre ?
– Bien sûr !
– Cool, c’est parti alors !
Seul Calum attend sur le plateau. C’est la dernière prise, il fait carrément froid, des spots ont été installés pour accentuer le reflet de la lune afin de donner un air totalement romantique à la scène. Nous sommes sur le côté de la ferme, là où l’héroïne du film aime venir se promener, se délasser, un espace verdoyant, délimité par un petit muret de pierres.
– J’espère que Bonnie jouera bien cette scène, lâche l’acteur sans aucune bienveillance. J’aurais pu avoir fini il y a des heures, déjà…
– Courage, c’est la fin, dis-je, pour le rassurer, retenant un soupir d’agacement face à son ton supérieur.
Je me place face à lui, là où me le montre Matthew avant qu’il ne rejoigne l’endroit d’où il va filmer, à côté d’une remise en bois, si bien caché que je pourrais presque oublier sa présence. Le seul endroit où l’on aperçoit la montagne sombre derrière nous, le puits, et un bout de la ferme. Dans le film, il y aura des cris de mouettes au loin, la brise qui va souffler sur les cheveux de Bonnie après.
Même si ce sera un ventilateur, on ne peut pas attendre que le temps soit de notre côté, sur un tournage…
Je souris d’être là où je ne suis jamais : devant la caméra, avec quelqu’un qui me dirige. C’est drôle.
Et ça change !
– OK, dit Matthew, faisant des réglages. Rapproche-toi juste un petit peu de Calum, s’il te plaît.
Je m’exécute, me serre contre l’acteur qui me regarde de toute sa hauteur. Machinalement, il passe ses bras autour de mes épaules.
– Oui, super, Calum, c’est encore mieux si vous mimez la scène ! s’écrie Matthew.
Calum lève un sourcil. Je ne souris plus. Parce que dans mon contrat, il n’est pas stipulé que j’allais faire la doublure. Même pour le marquage !
– Je te préviens, poupée, si tu m’embrasses, tu ne vas plus vouloir arrêter, lâche Calum, un petit sourire satisfait sur les lèvres, les yeux plissés.
Non mais, au secours !
C’est quoi ce type ?
Et l’humilité, il connaît ?
Je me retiens de rire, maintenant. Parce que d’une, je ne vais certainement pas l’embrasser. Et de deux, je laisse bien volontiers cette place à la femme courageuse qui pourra supporter son ego surdimensionné. Je pose tout de même mes mains sur ses épaules, pendant qu’il soupire ouvertement d’aise. Être aussi près de lui, quelques centimètres séparant nos visages n’est pas l’action la plus sympathique de ma journée. Je suis très mal à l’aise, et je n’ai qu’une hâte, m’écarter de lui. J’ai envie de me retourner pour voir si Matthew est OK, s’il a eu le temps de faire sa prise mais je ne peux pas prendre le risque de tout faire capoter. Alors je reste là, comme une statue, figée à regarder l’acteur dans les yeux, le visage levé vers lui.
– Remarque, tu n’es pas trop mal, malgré la couleur de tes cheveux…
– Hein ?
– Ce n’est pas très féminin, continue-t-il comme s’il était en droit de me donner son avis.
Je cherche une réplique cinglante à lui balancer, mais je n’en ai pas le temps. Sa bouche vient s’écraser sur la mienne, et sa langue force le barrage de mes lèvres. Le temps que je réagisse, que je tente de le repousser avec mes mains, il s’est déjà reculé, et sourit largement. Avant que je n’aie le temps de l’envoyer bouler pour ce qu’il a fait, juste derrière moi, la voix extrêmement désagréable de Stuart retentit.
– Oh, ne vous étonnez pas, entends-je. Il paraît qu’elle est prête à tout pour arriver à ses fins. Déjà qu’elle a obtenu le poste grâce à son frère, il a carrément menacé le réalisateur de retirer ses bijoux du tournage s’il ne la prenait pas. Et vous avez ce que c’est, les bijoux, c’est comme les vêtements, ça fait la moitié du film !
Choquée, je me dégage de l’emprise de l’acteur qui me lâche en marmonnant quelque chose que je ne comprends pas. Et quand je me retourne, Stuart a déjà tourné les talons.
Mais il n’y a pas seulement Stuart.
Alistair est là aussi…
Et dans ses yeux, une lueur si furieuse que mon corps se transforme instantanément en glacier.
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