Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 7 sur 79

Pages du PDF

Dangerous Games Intégrale

7. Un petit peu de haggis ?

 

– Quoi que j’ai dit, c’était faux, me justifié-je pendant que Carolyn se gare devant le plateau, espérant naïvement qu’elle me croit. Ce mec est super énervant. Je te jure, une calamité.

– Ah ça, je l’ai bien compris, oui, se marre-t-elle toujours. Mais je crois que ça ne t’a pas déplu, en réalité.

– Mais non, m’exclamé-je, je t’assure ! Il m’a juste tellement agacée qu’il fallait sûrement que j’en parle ! Tu sais, exorciser le truc, tout ça…

– Hé, tout va bien, dit Carolyn en posant sa main sur mon bras pour me calmer tout en riant. Tu m’as seulement raconté ses blagues débiles et combien il t’a agacé, c’est tout.

– Pitié, dis-moi que je n’ai pas parlé de lui devant tout le monde !

Pitié, pitié, pitié…

– Non, c’était dehors, tu ne te sentais pas très bien.

– Ouf, soufflé-je, – à moitié – rassurée.

– Ah oui, tu m’as aussi répété au moins mille fois à quel point tu le trouvais beau. Attirant. Et tout et tout…

– Je me déteste, parfois, je te jure. Mais, tu sais pourquoi j’ai dit tout ça ? me justifié-je. Juste parce que je ne supporte pas l’alcool, c’est tout. Ce mec, je m’en fous royalement.

– OK, pas de problème, je te crois. Allez, viens, on va tenter de choper un café avant de bosser.

Hum…

Pas très convaincant, son « je te crois »…

Mais c’est gentil à elle de me le dire !

L’équipe est déjà réunie sous la tente où est disposé le petit déjeuner. Je respire enfin, notre retard n’a pas l’air d’en être un. J’aurais été très mal à l’aise d’arriver en pleine action et de devoir, au choix, me justifier, ou supporter des remontrances. J’ai eu ma dose avec le vieux grincheux de logeur !

Nous nous faufilons près du buffet où un choix incroyable de viennoiseries, de biscuits, de charcuterie, de saucisses grillées, d’œufs durs, de fruits, de café, thé et jus nous attend. Un vrai régal pour mes papilles. Sauf que je ne sais pas si mon estomac est capable d’avaler quoi que ce soit. Le goût du whisky est omniprésent dans ma bouche, malgré le dentifrice à la menthe que j’ai utilisé. J’opte pour un café, et choisis de glisser quelques trucs sucrés dans mon sac pour tout à l’heure, je sais très bien que j’aurai faim à un moment ou à un autre.

Et du sucre ne sera pas de trop pour affronter cette journée qui n’a pas franchement commencé du bon pied…

J’ai juste le temps d’apprécier la saveur du café qu’Alan crie au débriefing. J’avale d’un trait le liquide chaud contenu dans mon gobelet, le remplis de nouveau, et suis le petit groupe jusqu’au centre du plateau pour écouter les directives d’Alan, qui tient Chouchou dans les bras, tout endormi. Tout en le caressant d’une main distraite, il nous explique ce qu’il attend de nous, les scènes qu’il prévoit de boucler dans la matinée et nous distribue les fiches avec les modifications qu’il a effectuées. Tout à coup, Chouchou commence à s’agiter, à geindre, à tousser comme s’il s’étouffait. Le visage d’Alan se décompose, l’inquiétude se lit sur ses traits et, au moment où il décide de le poser par terre, la petite boule de poils vomit tout son soûl. Plus personne n’émet un seul son, stupéfait, dans l’attente de la réaction du petit chien qui continue de vomir tout ce qu’il peut. Nous savons tous à quel point le réalisateur aime son chien, et, si jamais il arrivait malheur à cet animal, l’ambiance sur le tournage tournerait à la catastrophe. Alan réconforte Chouchou en parole et en caressant doucement sa tête. Puis sa voix s’élève, menaçante.

– Du haggis ! DU HAGGIS ! s’écrie Alan qui ausculte minutieusement ce que son chien a vomi. Qui a osé donner de la nourriture à mon chien hier soir ?!

Oh, oh…

Toute l’équipe se regarde, consternée. Les chuchotements résonnent, chacun accuse l’autre sans le faire ouvertement, cherche à deviner qui est le coupable parmi notre groupe.

Je dirais plutôt… les coupables.

Parce que c’est à cet instant précis que la mémoire me revient. Le whisky. Le haggis. Le goût infâme. Mon idée de génie. Enfin, finalement, pas tant que ça. Pas du tout, même. Et mon épanchement sur Alistair. La façon dont j’ai parlé de lui, en boucle, en rebattant les oreilles à Carolyn, ressassant des dizaines de fois les mêmes paroles. La pauvre, je ne lui ai épargné aucun détail. Je me souviens lui avoir raconté en long, en large et en travers la façon dont je l’ai rencontré. Ou dont lui m’a rencontrée. Son vol plané, sa chute – même si je ne l’ai pas vue, tout s’est passé beaucoup trop vite – son immense cheval, ma frousse, sa blague débile, et tout le reste. Tout le reste qui se résume à sa beauté, mon attirance pour lui, ses yeux, mélange d’ombre et de lumière, sa voix chaude et envoûtante, sa musculature parfaite. La honte ! Je n’ai fait que lui parler d’Alistair toute la soirée.

Ah, et boire, aussi…

Mais là n’est pas le sujet. Parce que si finalement j’aurais préféré ne pas me souvenir de cette soirée, – cela dit, je ne peux que remercier Carolyn de m’avoir si patiemment écoutée (et d’avoir minimisé la manière dont j’ai parlé de lui) – je sais désormais que je suis entièrement responsable de l’état de Chouchou ce matin.

Et pitoyable, l’état.

Comme ma conscience…

– Merde, me souffle Carolyn, tellement bas que je l’entends à peine. Ça craint.

– C’est le moins que l’on puisse dire, en effet… me contenté-je de répondre.

– Tu crois qu’il va mourir ?

– Arrête, ne dis pas ce genre de choses !

– Merde, merde, merde !

– Ouais. Pas mieux.

Alan est agenouillé devant Chouchou, encore plus blanc que blanc. Bon, OK, c’est une image. Mais ça me fend le cœur de voir ce petit bout de chien pris de soubresauts, tout tremblant, tout malade. À cause de moi. Je suis à deux doigts de me dénoncer – tant pis pour ma carrière, « la fille de » va devoir trouver autre chose – quand les acteurs arrivent, suivis de près par Alistair. Je vois précisément son regard parcourir la foule, pour finir par se poser sur moi. Pas longtemps, juste quelques secondes, mais qui suffisent à rendre mes jambes aussi molles que du coton, mon cœur aussi mou que de la guimauve, mes joues aussi rouges que mon legging. Au moins, mon visage est assorti à mes vêtements…

Je détourne les yeux pour observer Bonnie, qui, elle, ne prend pas la peine de me regarder. C’est vrai, elle m’a expressément demandé de faire comme si on ne se connaissait pas, il n’y a donc pas de raison pour qu’elle me salue personnellement. J’essaie d’évacuer le pincement au cœur que je ressens. Alan se redresse, toujours aussi paniqué.

– Alistair, vous connaissez un bon vétérinaire ? Mon chien est malade…

Alistair se penche sur l’animal mal en point, caresse son pelage de ses larges mains, sourit avec compassion.

– C’est une indigestion, affirme-t-il. Il faut juste lui donner beaucoup d’eau et le surveiller.

– Vous êtes sûr que ce n’est pas plus grave ? insiste le réalisateur, la mine sombre.

– Je pense, oui. Il a juste trop mangé. D’ailleurs, c’est étonnant que son estomac ait pu contenir tout ça !

Ricanements discrets dans l’équipe. Soulagement du côté de Carolyn et moi.

– Bon, tout le monde, au boulot ! s’écrie Alan d’une voix énervée tout en reprenant son chihuahua dans ses bras.

Chouchou, comme s’il se sentait coupable d’avoir vomi, se met à lui lécher les mains avec force, les oreilles en arrière. Tout le monde retient une grimace de dégoût.

– Rappelle-moi de ne jamais plus lui donner quelque chose à manger, me glisse Carolyn.

– Promis, réponds-je, soulagée du diagnostic d’Alistair.

– Tu savais que ton… euh… énervant ? Soupirant ? Comment je dois l’appeler ?

– Quoi ?

– Non, rien, se défile-t-elle. Tu savais que le cascadeur avait des talents de vétérinaire, toi ?

– Pff, il fait son malin, c’est tout ! dis-je en haussant les épaules. Ses talents, je m’en fous royalement !

– Arrête, t’es pas crédible, se marre-t-elle. Franchement, je comprends qu’il te plaise. Il fait énigmatique à souhait. Genre… Brun ténébreux, mystérieux. Hum… Intéressant, je crois bien.

– Arrête, Carolyn, rouspété-je. J’étais bourrée !

– Eh bien, justement, affirme-t-elle, l’alcool désinhibe. Tu as dit, enfin, dit n’est pas le mot exact, non. Tu as répété encore et encore combien il t’attirait. Je crois que tu ne devrais pas l’ignorer.

– Ignorer Alistair ? froncé-je les sourcils. Mais je ne l’ignore pas, je travaille avec…

– Ignorer tes sentiments, banane !

Alors là, bien sûr que je vais les ignorer.

Mais de toute façon, je n’éprouve aucun sentiment pour lui.

Au-cun !

OceanofPDF.com