Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 40 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

13. Un imprévu... très imprévu...

40. Un imprévu... très imprévu...

 

Je crois que la chose que je fais le mieux, dans mon travail pour cette série, c’est d’être polyvalente. Je m’adapte. À tout. Aux caractères, au temps, aux demandes. Je cours partout, gère les acteurs, les figurants, déplace des meubles (enfin, j’essaie), lutte contre une attirance démesurée (pareil, j’essaie…), garde mon sang-froid lorsqu’un insupportable personnage m’embrasse sans mon consentement, me retiens de m’écrouler face à l’indifférence de mon ancienne meilleure amie, gère magnifiquement bien un chien au caractère bien trempé, son attirance pour un cheval, dépasse mes peurs, mon stress, sais me taire quand il le faut… Mais ce que je n’avais vraiment, mais vraiment pas prévu, c’était que Sahelle soit partie en douce de chez elle pour me rejoindre ici. Et là, sur le bord de la route, sous cette pluie fine mais désagréable, je suis complètement dépassée.

Que vais-je faire d’elle ?

Elle a 94 ans. Un chat énorme (qui pourrait ne faire qu’une bouchée du chihuahua d’Alan). Un caractère totalement imprévisible. Une tenue on ne peut plus voyante : robe vert émeraude et foulard rose dans les cheveux. Trois valises format maximum.

Trois valises, sérieux ?!

Et surtout, elle n’a pas la langue dans sa poche. Sa perception des choses est aiguisée, rien ne lui échappe. Elle est hyper observatrice. Ne laisse rien passer. Elle parle brut, sans filtre. N’hésite pas à remettre en place n’importe qui dépassant son seuil de tolérance, personne importante ou non. Ce qui veut dire que si elle vient avec moi sur le tournage, elle n’hésitera pas à envoyer bouler Alan. Et Stuart.

OK, pour Stuart, j’adorerais voir ça…

Et je ne peux pas la laisser là. C’est mon amie. Comme une vieille tante, quelqu’un de ma famille. Elle a toujours été là pour moi. Je ne peux pas me contenter de lui commander un nouveau taxi et de la renvoyer à l’aéroport. Non. Elle a décidé de me rejoindre ici, et je ne peux rien faire pour changer ça.

D’autant plus que pour la faire monter de force dans un taxi, à part la droguer, je ne vois pas comment je m’y prendrais…

Il faut donc que je la ramène à Elgol. Sauf que le mini-van est complet.

– Attends-moi là quelques secondes, lui dis-je. Je reviens.

– Je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre !

J’explique rapidement au chauffeur qui est Sahelle, le fait qu’elle a disparu, que tout le monde la cherche, qu’il faut que nous la ramenions au village. L’homme avec sa casquette noire hors d’âge vissée sur la tête regarde par-dessus mon épaule, en direction de l’objet de mon tourment.

– Elle n’est plus toute jeune, hein… constate-t-il, comme si sa décision dépendait de l’âge de la personne.

– Vous savez s’il y a de la place dans un des vans ? Il y en a deux qui sont partis après nous. Vous pouvez les joindre ?

Le chauffeur prend le temps de réfléchir pendant que je trépigne d’impatience. Puis il hoche la tête, sort son téléphone portable de sa poche et fait défiler les numéros.

– Oh, attendez, il y en a un qui arrive ! Je vais l’arrêter ! m’exclamé-je.

Je redescends illico, me positionne au milieu de la route, fais de grands signes pour immobiliser le véhicule.

Heureusement que le ridicule ne tue pas…

Par chance, le van suivant a de la place et accepte de la prendre. Sahelle monte dedans, fière, en me gratifiant d’un petit sourire.

– À très vite, jeune fille, me dit-elle avec un clin d’œil.

Je souris. Un peu crispée. Puis lâche un long soupir en regagnant ma place. Évite les regards de l’équipe qui aimerait bien une explication. Carolyn me fixe avec de grands yeux et un sourire amusé.

– Deux secondes, lui dis-je. Il faut que j’envoie un SMS, d’abord.

[Eva ! J’ai retrouvé Sahelle !

Enfin, c’est plutôt elle qui m’a trouvée…

Elle va bien, son chat aussi,

je t’annonce donc que vous pouvez

arrêter les recherches.

Elle est… en Écosse !]

La réponse me parvient aussitôt.

[T’es pas sérieuse ?

Oh. Mon. Dieu. Mais qu’est-ce

qu’elle fout là-bas ?]

[À part vouloir tourner dans le film

où je fais mes premiers pas, je ne vois pas…

Mais je ne lui ai pas encore

posé la question.

Je t’appelle plus tard. Bises !]

[MDR ! Bon courage ^^]

– Je suis foutue, dis-je à Carolyn en rangeant mon téléphone dans ma poche. J’adore Sahelle, mais elle est tellement imprévisible.

– Elle va venir avec toi sur le tournage ? Elle est de ta famille ?

– Non, pas vraiment, mais c’est tout comme…

Je lui raconte l’histoire rapidement, discrètement.

– Trop cool ! s’exclame Carolyn, amusée. Ça va mettre une sacrée ambiance sur le plateau, ça !

Ouais. C’est bien ma crainte…

Les véhicules nous déposent sur le plateau. Cet après-midi, nous ne tournons pas. Nous rangeons vite le décor, la pluie est de plus en plus violente et le vent souffle comme s’il voulait déraciner le peu d’arbres qui entourent la ferme. Sahelle m’attend sagement dans ma voiture avec son chat, il fait un froid de canard, elle est fatiguée et je ne veux surtout pas qu’elle croise Alan…

Mais d’ici là, j’ai le temps de trouver une solution. Enfin, j’espère…

***

– Pourquoi es-tu venue en Écosse, Sahelle ? demandé-je dès que je la rejoins dans ma voiture, essuyant mon visage avec la manche de mon pull, la pluie battant à tout rompre contre le pare-brise.

– Mais pour te voir, voyons, je te l’ai déjà dit.

– OK… capitulé-je direct, sans chercher à insister. On en reparle plus tard, il faut que je me concentre, il pleut de folie.

– C’est le moins que l’on puisse dire ! acquiesce la vieille dame, son parfum de rose emplissant l’habitacle. Je n’ai jamais vu autant de pluie qu’ici !

– Mais tu verras, les paysages sont magnifiques.

– J’ai déjà vu, j’ai déjà vu. Où est-ce que nous allons, maintenant ? Tu ne me présentes pas le réalisateur ?

– On va chez moi, Sahelle, soupiré-je. Le réalisateur est occupé.

Elle ne bronche pas et parle pendant le trajet de banalités pendant que je me concentre sur la route. La pluie est épaisse, obscurcit mon champ de vision. Je roule comme un escargot, préoccupée par les derniers événements.

– Que c’est charmant ! lance Sahelle alors que je me gare devant ma maisonnette.

Hum. Elle n’a pas encore rencontré Duncan le mal léché…

Et j’espère qu’elle ne le rencontrera pas. La production me loue cet endroit, il « m’appartient » pendant un temps, mais je ne suis pas certaine que mon logeur apprécie que quelqu’un m’accompagne. Dans le contrat, il est bien précisé que la location est valable pour une personne seulement. En cas de changement, il faut lui demander l’autorisation avant. Et étant donné que je ne sais pas combien de temps va rester Sahelle… je crains le pire.

– Bon, il faut qu’on sorte de la voiture, soupiré-je, les yeux rivés sur le déluge à l’extérieur.

– Mirage va avoir les poils tout mouillés… se plaint-elle. Il déteste l’eau.

Le chat… Je n’avais pas pensé à ce détail. Duncan va me tuer…

Parce que bourru comme il est, il doit détester les chats…

– Je vais ouvrir la porte, je reviens chercher tes valises et tu t’occupes de Mirage, proposé-je. Ça te va comme ça ?

– Moui, répond-elle d’une petite voix.

– Quoi ?

– Tu ne peux pas te garer devant la maison ? On sera plus près.

– Vraiment, non, Sahelle. Duncan ne veut pas que j’abîme… sa pelouse. Il est très à cheval sur certaines règles, tu vois.

Sahelle grimace, d’une grimace qui veut dire : « Non, je ne vois pas. »

– OK, soupiré-je encore pour la millième fois de la journée. Attends-moi là.

Je me hâte d’aller ouvrir la porte, reviens chercher ma valise, plus une des trois de Sahelle, les dépose dans l’entrée, recommence avec les deux autres qui pèsent une tonne. Puis je viens chercher le chat, attrape un parapluie, ferme la porte pour que Mirage ne s’échappe pas, ressors et le donne à Sahelle.

– Voilà, tu ne seras pas mouillée. Viens, j’ai froid.

Parce que moi je suis trempée. De la tête aux pieds. Quand je marche, j’entends des « plouf plouf » dans mes chaussures.

– Merci ma jolie, dit Sahelle avec un grand sourire tout en prenant son temps. Tu es vraiment adorable.

Je ne veux surtout pas qu’on se fasse attraper par Duncan, alors si elle pouvait se dépêcher…

***

Je prends une douche brûlante, range rapidement ce qui traîne dans la maison pour ne pas avoir de remarques de Sahelle – qui est maniaque mais qui vit dans un bordel permanent –, puis la rejoins alors qu’elle prépare du thé.

Il me faudrait surtout du whisky, mais je n’ai pas d’alcool chez moi…

Je prends place en face de la vieille dame, de son maquillage qui a légèrement coulé sous ses yeux, de ses traits fatigués malgré son regard toujours très vif.

– Alors, Sahelle, pourquoi es-tu ici ? lui demandé-je avec un petit sourire tout en brassant mon thé, connaissant pertinemment la réponse.

– J’avais envie de voyager, dit-elle en laissant son regard se perdre derrière moi, par-delà la fenêtre qui donne sur la montagne ensevelie par la brume et obscurcie par la pluie.

– Et tu t’es dit que l’Écosse était une bonne idée, continué-je en rentrant dans son jeu. Pourquoi tu ne m’as pas téléphoné ? Ça aurait été plus simple, non ?

– Je voulais te faire la surprise…

– En te retrouvant à Elgin à la place d’Elgol ? la coupé-je. Sahelle, j’étais en déplacement, nous aurions pu y rester des semaines, tu aurais fait quoi ?

Je déteste la façon dont je lui parle. On dirait que je m’adresse à une enfant de 3 ans que je réprimande. Alors qu’elle pourrait être ma grand-mère. Mon arrière-grand-mère. Sahelle me fixe de son regard alerte, relâche ses épaules, croise ses doigts sur la table devant elle, comme si elle se préparait à répondre à un interrogatoire, puis tapote le bois dans un mouvement agaçant.

– Tu es là et je suis là, affirme-t-elle. Alors la question ne se pose pas. Et je m’ennuie chez moi ! Je suis toute seule ! Tu sais combien la solitude est pesante, n’est-ce pas ?

– Oui, soufflé-je, attendrie par sa voix, son air un peu perdu, la douleur que je lis dans ses yeux. Mais tu as des amis. Isabella ?

– Ne me parle pas d’elle, je t’en prie !

– Je sais, Sahelle. Eva m’a raconté. Mais tout le monde s’est inquiété pour toi, dis-je d’une voix douce.

– Eh bien ce n’était pas la peine ! s’agace-t-elle en se levant brusquement, faisant sursauter Mirage, roulé en boule à ses pieds. Je vais bien ! Je suis assez grande pour voyager seule et prendre mes propres décisions, non ?

– Bien sûr, acquiescé-je en haussant les épaules. Mais si tu m’avais prévenue, tu n’aurais pas galéré pour venir jusqu’ici.

– Mais qui te dit que j’ai galéré, jeune fille ? J’ai fait d’étonnantes rencontres, figure-toi. Les gens sont très gentils. Et l’Écosse est un magnifique pays.

– Sahelle… Je ne vais pas pouvoir t’emmener visiter le pays, la préviens-je, même si je sais pertinemment que ce n’est pas la raison de sa visite. Je travaille. Ce boulot est la chance de ma vie, tu sais. Je n’ai pas le droit de faire des erreurs.

– Mais je ne veux pas visiter le pays, j’ai bien eu le temps de voir les somptueux paysages, déjà. Je peux t’accompagner sur le tournage, voyons !

Nous y voilà…

– Et puis… Il doit bien y avoir un petit rôle pour moi, non ? continue-t-elle avec un sourire malicieux.

– Les acteurs sont choisis bien avant le tournage du film, expliqué-je. Pour avoir un rôle, il faut passer des auditions, ça ne se fait pas comme ça.

– Oh. Oui. Bien sûr. C’est évident. Eh bien, je me glisserai parmi les figurants ! Tu en es responsable, non ? Personne n’y verra rien. Et s’il faut remplacer quelqu’un, je serai sur le qui-vive !

Ouais. Sauf qu’il n’y a aucun rôle de vieille dame de 94 ans… Et franchement, pour ne pas voir Sahelle, il faut vraiment être aveugle.

– Je te promets de rester discrète. Je me ferai toute petite, continue-t-elle.

– Je vais voir si je peux te faire faire de la figuration, abdiqué-je, sachant que, de toute façon, je n’ai guère le choix. Mais l’assistant m’a déjà dans le collimateur, il ne faut surtout pas qu’il sache quoi que ce soit !

– Je savais que je pouvais compter sur toi ! s’exclame Sahelle, ravie. Tu verras, tu oublieras ma présence !

Elle se rassied, les traits plus jeunes, soudainement. Comme si on venait de lui enlever vingt ans. Un sourire étire ses lèvres jusqu’aux oreilles, ses yeux pétillent. Puis elle me fixe, réfléchit une seconde et prend un air soucieux.

– Tu as des ennuis avec quelqu’un ? demande-t-elle, très sérieuse. Dis-moi qui est cette personne ! Je te jure qu’elle va entendre parler de moi !

Misère…

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