Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 50 sur 79

Pages du PDF

Dangerous Games Intégrale

8. Sea, sex and rain

50. Sea, sex and rain

 

 

Alistair avait raison : le tournage ne commence pas avant dix heures aujourd’hui. Et là, il est cinq heures du matin, le soleil n’est pas encore levé, la noirceur s’étend sur le paysage sauvage autour de moi. J’attends au bout du chemin que monsieur vienne me chercher pour m’emmener à la pêche. Ou un truc comme ça. Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris ce qu’il voulait. Faire un tour en bateau, ça, je l’ai bien entendu, mais le reste est flou. Parce que quand il a réitéré sa demande à la fin de la journée d’hier, avec la fatigue et le stress de devoir surveiller Sahelle comme le lait sur le feu, même si elle est restée tranquille et s’est même montrée plus qu’aimable avec Duncan, je n’ai pas tout compris.

Serait-ce un rendez-vous ?

Parce que c’est romantique, un tour en bateau, non ? Plus original qu’un dîner en tête à tête, aussi. Et son but n’est pas que nous fassions l’amour car j’imagine que ce n’est pas une croisière autour de l’île de Skye qu’il me propose…

Bref. Je serre mon petit sac à dos contre mon ventre, le vent me mord la peau au travers de ma doudoune, me gèle les oreilles, l’appréhension me noue le plexus. Je ne devrais pas être nerveuse, ce n’est qu’une balade en mer. Mais je n’y peux rien. Me retrouver sur l’eau, déjà, n’est pas ce qui m’amuse le plus. Je ne lui ai pas dit, mais je ne suis jamais très rassurée sur un bateau, si bien que je n’en ai quasiment jamais fait. Et puis… d’habitude il y a du monde avec nous. Là, nous allons être tous les deux, isolés. En tête à tête.

Comme un rendez-vous…

Des phares percent la nuit et le 4x4 apparaît dans mon champ de vision. J’affiche un sourire sur mon visage, un de ceux qui veulent dire que je suis parfaitement à l’aise, puis Alistair se gare et descend pour me saluer et m’ouvrir la portière côté passager. Il est vêtu d’une veste noire aussi sombre que ses yeux, d’un jean qui moule ses fesses à la perfection, et il porte un bonnet gris, faisant ressortir la lueur mystérieuse de son regard. J’inspire largement, lâche tout l’air que je peux d’un seul coup, lui rends son bonjour et grimpe dans son pick-up.

– Où allons-nous ? demandé-je dès qu’il s’assoit derrière le volant pour oublier toutes les questions qui se succèdent dans mon esprit.

– Pêcher, évidemment, répond Alistair d’un ton amusé.

– Vraiment ? m’étonné-je. Ça fait partie de tes passions ?

– Non, affirme-t-il plus sérieux. Je n’ai pas la patience pour ça. Par contre, j’en ai assez pour voir le soleil se lever sur l’océan. Tu verras, c’est époustouflant.

Je ne réponds rien, me contente de sourire. Par ses paroles, Alistair vient de me révéler qu’il possède une part de romantisme. C’est touchant.

Nous arrivons à un petit port. La nuit est toujours aussi noire, même si un peu bleutée, et il n’y a ni lune, ni étoiles apparentes. Une fois à l’extérieur, je frissonne.

– Tu es certaine d’être assez habillée, BlueBird ? se soucie Alistair. Il fait froid au large.

– Je n’ai rien d’autre.

– OK, dit-il en sortant un panier ainsi qu’une grosse veste cirée jaune. Tiens.

– Wow. Quel cliché, dis-je en riant, tout en attrapant le ciré. Jaune, comme les pêcheurs.

– Peut-être, répond Alistair, un sourire en coin. Mais crois-moi, tu seras bien contente d’être protégée du vent. Viens, c’est par là…

Nous marchons prudemment sur quelques mètres, seulement éclairés par la lueur du matin qui pointe lentement. Néanmoins, le ciel me semble chargé, même si je ne le distingue pas très nettement et que je ne suis pas spécialiste en météorologie. Je ne fais pas part de mes craintes à Alistair, je ne voudrais pas avoir l’air idiote, et je suis bien trop contente de passer du temps seule avec lui.

Je peux le traiter de girouette, mais je ne vaux pas mieux que lui !

Nous montons sur un petit ponton de bois, auquel sont arrimés quelques bateaux de taille variable, du petit voilier à la simple barque frêle en bois à la peinture écaillée qui semble dater d’un autre siècle.

Pourvu, pourvu que ce ne soit pas celle-ci !

Mais Alistair continue pour ne s’arrêter que tout au bout du petit pont. Avec un sourire, il me montre du doigt une barque de taille moyenne, d’environ cinq mètres, peinte en bleu, qui semble en très bon état, un petit abri trônant au centre.

C’est déjà ça…

– C’est celle-ci, m’indique-t-il. Elle appartient à George. Il adore pêcher, lui.

– OK, dis-je simplement, trop stressée pour dire autre chose.

– Tu aimes naviguer ? me demande-t-il, semblant sentir ma réticence.

– Je ne sais pas, réponds-je en haussant les épaules. Je ne fais jamais de bateau.

– Oh. C’est une première, alors ?

– Sur une barque, oui, avoué-je d’une petite voix.

– Tout ira bien. Il est parfaitement fiable, me rassure Alistair.

Heureusement !

Pendant qu’il rapproche le bateau en tirant sur la corde qui le relie au ponton, je prends plusieurs inspirations pour calmer ma nervosité. Et mon cœur. Je me persuade que je ne risque rien, qu’Alistair sait ce qu’il fait, qu’il a l’habitude, que je ne vais pas mourir noyée ou déchiquetée par des requins. Des piranhas. Des crocodiles.

Oui, bon, j’extrapole un peu, je sais… Mais l’appréhension refuse de me quitter.

Puis Alistair m’invite à monter sur le bateau. Sa main dans la mienne, brûlante, sécurisante, je descends les quelques marches en fer rouillé. Sa chaleur m’envahit aussitôt, reléguant presque mon stress au second plan. Presque. Parce que le bateau tangue. Ce qui est le propre d’un bateau, oui. Je maintiens tant bien que mal mon équilibre pendant qu’Alistair me passe le panier et la veste que je dépose aussitôt sur le banc en bois. Puis le marin expérimenté délie la corde, la détache et embarque à mes côtés. Je lui offre un sourire que j’espère détendu, même s’il est probablement crispé.

– Prête, BlueBird ? demande-t-il, son demi-sourire craquant collé à ses lèvres.

– Tout à fait, réponds-je d’une voix faussement assurée.

Je m’assieds sur le banc, enfile le ciré jaune, apprécie qu’il me coupe du froid. Puis je m’agrippe au panier comme à une bouée de sauvetage, quand Alistair fait rugir le moteur.

Et nous voguons. Lentement au départ, alors que l’aube approche timidement. Je laisse mon regard se perdre vers l’horizon, vers les vagues qui se forment autour du bateau, mais surtout vers les gestes affirmés et confiants d’Alistair en face de moi. Assis sur un petit banc de bois, la main sur le gouvernail, il regarde au loin. Son air est concentré, ses yeux plissés, ses cheveux volettent autour de l’arrondi de ses joues, et je ne peux empêcher mon cœur de s’affoler. Cet homme est tellement beau. Tellement insaisissable… Je soupire et reporte mon attention sur le paysage. Le ciel se délivre lentement de la nuit, si bien que l’océan s’offre à nos yeux, calme. Si calme. Excepté le bruit du moteur, pas un bruit ne brise la quiétude de l’instant. J’inspire à pleins poumons l’air pur de ce morceau d’Écosse, regarde le soleil qui commence à sortir de sa cachette. Puis je sens le regard d’Alistair peser sur moi. Je me laisse happer quelques secondes par ses prunelles sombres, mystérieuses, et, instinctivement, je me rapproche de lui. Il ne me l’a pas demandé ouvertement, verbalement, mais son regard a parlé.

– C’est beau, soufflé-je en m’asseyant à ses côtés, complètement envoûtée par le paysage.

Mais le vent se lève d’un coup. Une bourrasque qui fait tanguer le bateau, manquant de me faire chuter. Alistair sursaute et rattrape la barre qu’il a lâchée de surprise. Je lève les yeux, aperçois des amas de nuages noirs amoncelés partout au-dessus de nous, engloutissant le soleil qui n’a pas eu le temps de s’affirmer.

– Merde, siffle Alistair.

– Quoi ? demandé-je, paniquée.

Il n’a pas le temps de me répondre qu’un déluge s’abat sur nous. Alistair me presse de me mettre à couvert sous le petit abri. Je remonte la capuche du ciré (finalement, c’était une très bonne idée de me l’apporter…) mais elle ne tient pas. Parce qu’il n’y a pas que la pluie qui a décidé de s’inviter, mais également le vent. Je m’accroche au rebord du bateau, le cœur malmené. J’ai peur. Des vagues sont apparues, menaçantes, et nous sommes loin de la côte. Puis la barque fait un virage à quatre-vingt-dix degrés, je regarde Alistair afin de comprendre pourquoi il ne regagne pas Elgol quand il me pointe du doigt un îlot.

Super, nous allons échouer sur une île déserte et vivre de noix de coco et d’eau fraîche… Ou plutôt de poisson cru et d’eau fraîche. Suis pas fan du poisson, perso…

Sauf que ce genre de trip n’a jamais fait partie de mes fantasmes. Mais alors pas du tout. Le bateau avance toujours aussi vite, même s’il est bousculé par les vagues. J’ai l’impression que nous allons nous renverser à chaque instant. La pluie fouette mon visage, les gouttes ricochent sur mon ciré, je n’entends plus rien qu’un brouhaha indistinct alors qu’Alistair me parle, je crois bien. Je grimace et lui fais signe que je ne comprends pas, il me répond en levant le pouce, me signifiant sûrement que tout va bien. Qu’il contrôle la situation. Sauf que rien ne va. J’ai mal au cœur, froid, et surtout, je suis complètement paniquée.

Et je crois que je vais vomir.

Nous atteignons enfin l’île. Cahin-caha, mais sans chavirer. Lorsque Alistair comprend que le bateau n’avancera pas plus, il saute dans l’eau qui lui arrive au-dessus de la taille et, par la force de ses bras, le tire jusqu’au rivage. En temps normal, c’est-à-dire sans cette angoisse qui me paralyse, je le trouverais héroïque. Calme, malgré l’urgence et la dangerosité de la situation. Sauf que si nous en sommes là, c’est uniquement de sa faute. Venir ici était son idée. Vérifier la météo était sa responsabilité. Il vit ici, il doit bien reconnaître les signes avant-coureurs d’un orage, non ?

Avec de grands gestes, il me fait signe de prendre le panier et de le rejoindre. Je ne réalise qu’à ce moment que le bateau est maintenant sur la plage et que nous ne risquons plus rien.

Enfin, sauf si des bêtes préhistoriques peuplent cet endroit…

– Viens vite, il y a un abri là-bas, me crie Alistair en attrapant le panier, puis ma main pour m’aider à descendre.

Soulagée, je saute sur la grève. Mes chaussures s’enfoncent dans le sable, ma capuche tombe en arrière une énième fois, et je sens la pluie dégouliner le long de mon dos. Je réprime un frisson pendant qu’Alistair m’entraîne à sa suite, sa main emprisonnant toujours la mienne, la brûlure de ce contact détonnant avec l’atmosphère glaciale de l’endroit où nous nous trouvons. Une petite île faite de sable et de rochers. Quelques arbres. Les yeux rivés sur le sol pour ne pas chuter, je le laisse m’emmener jusqu’à une petite cabane vieillotte qui tient par je ne sais quelle magie tellement elle semble fragile.

D’un mouvement brusque, Alistair pousse la porte, qui, dans un grincement désagréable, rebondit contre un mur.

– Entre vite ! me presse-t-il.

L’intérieur de la cabane est beaucoup moins hostile que je ne l’imaginais.

Même si je n’ai pas vraiment eu le temps d’imaginer quoi que ce soit…

Un grand lit, une table, deux chaises, un fourneau, un gros placard, des articles de pêche posés çà et là contre le mur, des filets, un vieil anorak élimé à la couleur douteuse, une paire de bottes cirées aussi vieilles que la cabane.

Alistair referme la porte, cale son dos contre le battant en fer et en bois, comme s’il voulait s’assurer qu’elle ne s’ouvrira pas, laisse échapper un long soupir qui résonne malgré le bruit de fond du vent qui filtre depuis l’extérieur. Puis il plante ses yeux sombres dans les miens.

– Tu vas bien, Amy ? demande-t-il d’un ton soucieux.

Il ne m’appelle jamais Amy. Ou alors très rarement. Essentiellement sur le plateau, devant l’équipe. L’entendre utiliser mon prénom me fait une sensation étrange dans le creux du ventre, comme s’il mettait de la distance entre lui et moi. Mais peut-être n’est-ce qu’une réaction normale due au stress de la tempête qui s’est levée. Stress qui n’a pas quitté mon corps, et qui, couplé à la peur de cette météo incertaine, me fait éclater de colère.

– Putain, mais c’est quoi ton plan, au juste ? Jouer avec nos vies ? explosé-je, tremblante, sans pouvoir me contenir.

– Quoi ? s’étonne Alistair, les yeux écarquillés de surprise.

– Une tempête ! Tu m’emmènes en bateau, dans la nuit, alors qu’il y a une tempête qui se prépare ! Merde, Alistair, tu n’es pas capable de sentir la météo tourner ? Tu vis bien ici, non ? Même moi, je sens la pluie arriver à Los Angeles. Enfin, quand il pleut, ajouté-je presque pour moi-même. Et en plus tu es trempé, maintenant ! Et tu n’as pas de vêtement de rechange !

Je perçois très nettement les traits d’Alistair se fermer, son teint devenir plus pâle, puis il hoche la tête et se rapproche du fourneau.

– Je vais allumer un feu, tu trembles, se contente-t-il de répondre d’une voix basse.

Interdite, je le regarde s’activer. Vraiment ? Il ne s’excuse pas ? Il ne se justifie pas ? Je reste sans bouger un petit moment, pensant qu’il prend peut-être juste le temps de chercher ses mots, puis je fais deux pas pour regarder par la fenêtre quand je constate qu’il n’a pas l’air de vouloir dire grand-chose. Dehors, la pluie est toujours aussi violente. Peut-être même pire que tout à l’heure.

– Et quand il fait ce temps, ça dure longtemps ou… ? demandé-je quand même, malgré le silence oppressant qu’il a instauré entre nous.

– Quelques heures, j’imagine…

– Quelques heures ? QUELQUES HEURES ! Mais je n’ai pas quelques heures ! m’écrié-je d’une voix suraiguë, complètement paniquée.

Je sors mon téléphone de ma poche pour vérifier l’heure, même si je sais déjà que je serai en retard, et je me rends compte qu’il n’y a pas de réseau. J’ouvre des yeux horrifiés, les referme pour tenter de me calmer, inspire aussi lentement que le permet mon énervement.

– Dis-moi que tu as du réseau, demandé-je presque comme une supplication pendant que j’écris quand même un message à Alan pour lui expliquer que je suis au large et qu’un imprévu me bloque sur une île alors que j’étais allée pêcher.

Il va me prendre pour une folle, c’est certain. Enfin, s’il reçoit mon message…

Parce que j’ai beau cliquer sur « envoyer » comme une désespérée, un message d’erreur me revient aussitôt, m’indiquant que je n’ai pas de réseau.

Alistair prend un air désolé. Lentement, il glisse la main dans sa poche, la ressort aussitôt pour me montrer un téléphone trempé qui dégouline sur le sol en bois de cette cabane perdue au milieu de l’océan.

– Je pense que mon téléphone est mort, lâche-t-il simplement comme si je ne venais pas de le constater.

– Mais pourquoi tu ne l’as pas sorti de ta poche quand tu as sauté dans l’eau ? m’étonné-je d’une voix toujours aussi haut perchée.

Le regard que pose Alistair sur moi me fait comprendre que je viens de dire une connerie. Une grosse connerie. Il s’est jeté à l’eau pour ramener la barque sur la rive. Alors, bien sûr, il n’a pas eu le temps de réfléchir à ce qu’il avait dans sa poche. Je ferme les yeux, soupire, regarde de nouveau l’écran de mon téléphone, puis le pose d’un geste rageur sur la petite table en formica.

– Je vais être en retard, lâché-je sur un ton las. Et je vais me faire virer, sans aucun doute !

Alistair se rapproche de moi en un pas.

– Je prends l’entière responsabilité de ce contretemps, BlueBird, souffle-t-il d’une voix désolée. S’il y a un problème, j’irai parler à Alan.

– Parce que tu crois que ça va changer quelque chose, peut-être ? m’énervé-je encore. Tu penses vraiment que ce que tu pourras dire changera quelque chose ? Et Sahelle va s’inquiéter. Et alerter tout le monde !

– Hey, tout va bien ! insiste-t-il en s’approchant de moi pendant que je tire une chaise poussiéreuse pour m’asseoir. La tempête va se calmer, Alan comprendra et tu ne perdras pas ton emploi.

– Tu parles ! Stuart n’attend qu’un faux pas pour m’accabler ! Et ce putain de message ne passe pas ! dis-je en consultant encore mon téléphone.

– Fais-moi confiance, je vais gérer, répète le brun tourmenté en posant ses mains sur mes cuisses et en plantant un regard sombre dans le mien.

– Confiance ? explosé-je de nouveau. Vraiment ! Comment veux-tu que je te fasse confiance alors que tu nous as mis en danger ?

– Je suis désolé, dit-il en fermant les yeux puis en les arrimant de nouveau aux miens. La météo n’annonçait pas de pluie. Ni même de vent. Sinon, bien évidemment que je n’aurais pas pris le risque de partir en mer. Cette tempête n’était pas prévue.

Je me détache de l’emprise de son regard pour le porter vers l’extérieur. Puis je me lève, rompant le contact, pourtant agréable, de ses mains sur mes cuisses. Alistair retourne à son activité domestique, le feu. Qu’il lance avec aisance. Aussitôt une douce chaleur se répand dans la pièce.

Ainsi qu’un peu de fumée noire qui me pique les yeux.

– Il faut que j’ouvre la porte deux secondes pour aérer, m’explique-t-il. Tu veux une couverture pour te protéger du froid ?

– Ça va, je ne suis pas en sucre ! répliqué-je d’un ton acerbe.

– Je n’ai jamais suggéré cela, contrecarre-t-il d’une voix posée. Il y a un thermos avec du thé dans le panier, tu en veux ?

Je hausse les épaules en guise de réponse. Alistair ouvre grand la porte, le froid entre aussitôt, le vent fait voler un vieux journal qui était posé sur la table, et la fumée s’empresse de sortir pour fuir l’atmosphère oppressante qui pèse dans la pièce.

Moi aussi, je me sauverais si j’en avais la possibilité…

– C’est quoi cet endroit ? demandé-je au bout de longues minutes de silence pendant qu’Alistair sort le thermos du panier ainsi qu’une boîte hermétique contenant un gâteau.

– La cabane est à George. Enfin, c’est lui qui l’a construite lorsqu’il était tout jeune, avec son père. Elle appartient un peu à qui veut bien venir. Mais excepté lui, personne ne vient, de toute façon. Il aime observer les oiseaux qui passent par ici pendant leur migration. Et pêcher.

– Excepté lui et toi, non ? précisé-je.

– Oui, répond-il avec un petit sourire. Je venais souvent ici pour m’isoler pendant mon adolescence. Tu ne veux pas t’asseoir ?

Je prends soin de refermer la porte, puis prends de nouveau place sur la chaise.

– Tu mets du sucre dans ton thé ? demande Alistair alors que je brûle d’envie de lui demander pourquoi il venait s’isoler.

– Non merci, réponds-je.

Il me tend une tasse que j’attrape en le remerciant. Je l’observe pendant qu’il découpe une part de gâteau qu’il pose ensuite sur une assiette en carton et qu’il me donne.

– Gâteau à la carotte préparé par Catriona, dit-il d’une voix douce. Spécialement pour toi.

– Oh. C’est très gentil, tu la remercieras pour moi, dis-je, touchée.

Alistair hoche la tête et laisse le silence s’installer. Silence que je brise par curiosité.

– C’est à cause de Catriona que tu es contre le mariage ? demandé-je d’une voix mal assurée.

Alistair réfléchit quelques secondes, puis pose un regard grave sur moi. Un regard empli de mystère, à la fois soucieux et hésitant.

– Pas totalement, non, dit-il dans un souffle.

– Alors quoi ? Et où est la mère de Catriona ? Tu ne parles jamais d’elle. Ta fille non plus, d’ailleurs.

Dehors, la pluie et le vent redoublent d’intensité. Les gouttes frappent contre la petite vitre de la fenêtre, contre le bois de la cabane, les tôles du toit. Je relève mes jambes, pose les pieds sur la chaise après avoir ôté mes chaussures et enserre de mes bras mes genoux en frissonnant.

– La mère de Catriona est partie, commence-t-il, le front plissé. Juste après sa naissance.

– Oh… C’est à cause de ça, alors, que tu refuses d’avoir des sentiments ?

– Je ne refuse pas d’avoir des sentiments ! s’offusque-t-il.

– Un peu, si, insisté-je d’une voix douce, mais ferme.

– Je n’étais pas amoureux de sa mère, continue-t-il, plantant son regard dans le mien, comme pour m’assurer qu’il dit la vérité, qu’il joue franc-jeu, ce que j’apprécie énormément. Je te l’ai déjà dit, c’était une aventure d’un soir.

– Oui, tu me l’as déjà dit, c’est vrai… Mais…

– Donc ça n’a rien à voir avec elle, me coupe-t-il. C’était…

Il laisse passer un silence alors que je suis suspendue à ses lèvres, attendant fébrilement qu’il me livre des pans de son passé. Des pans de ce qu’il y a dans sa tête. Dans son cœur.

– J’ai perdu mes parents lorsque j’étais enfant, reprend-il d’une voix sourde. Ainsi que ma sœur jumelle.

– Pardon, je ne savais pas, m’excusé-je aussitôt, ébranlée par sa révélation.

Plus qu’ébranlée, même. Profondément peinée.

– Tu ne pouvais pas savoir, me coupe-t-il encore en balayant mes paroles d’un geste de la main. C’est ma grand-mère qui m’a élevé, ensuite. Perdre mes parents et ma sœur, dont j’étais tellement proche, dans un stupide accident de voiture, a été une douleur intenable, explique-t-il, les traits de son visage tendus par les souvenirs qui affluent à cause de mes questions. À partir de ce jour, je me suis juré de ne plus jamais aimer. Parce que ça fait trop mal lorsqu’on perd les gens.

Son regard, ancré dans le mien, est d’une intensité rare. J’y perçois toute sa douleur contenue, les illusions déchues, l’atroce réalité, une touche d’espoir aussi lorsqu’une teinte de douceur apparaît en arrière-fond, alors qu’il détaille les traits de mon visage, comme si me regarder lui faisait du bien, atténuait un peu sa tristesse.

– Catriona a été un des plus beaux cadeaux de ma vie, me confie-t-il à voix basse. Elle m’a réconcilié avec l’amour, avec la joie. Elle m’a donné l’espoir de jours meilleurs. Elle m’a ancré dans la réalité, m’a redonné le sourire. Un sens à mon existence alors que je cherchais ce que je pouvais bien faire sur cette terre, dans ce monde si brut et si cruel. Je te mentirais si je disais que j’ai été content d’apprendre que j’allais être père, je n’avais pas du tout prévu ça et je ne souhaitais pas avoir autant de responsabilités, surtout aussi jeune, mais quand j’ai pris ce petit être dans mes bras pour la première fois, quand elle a posé son regard sur moi, qu’elle a ébauché un semblant de sourire, j’ai complètement fondu devant elle, et mon cœur a émis de drôles de battements, comme s’il comprenait ce que l’amour, dans le sens le plus large du terme, avait de plus beau à offrir. Ça a été comme une révélation, ce petit bout qui gesticulait dans mes bras… Savoir que c’était ma fille m’a complètement retourné et j’ai immédiatement su que ma vie allait changer. Un peu comme si tout reprenait sa place…

Je reste muette devant ses paroles. Je crois même que des larmes coulent sur mes joues. Jamais je ne me serais attendue à ces révélations. Et, d’un coup, je comprends mieux cet homme. Ses silences, la distance qu’il instaure toujours entre nous malgré les moments forts que nous partageons, son incapacité à se livrer – du moins, jusqu’à aujourd’hui –, sa crainte de l’amour. Et toute ma colère, ma rancune, tous les sentiments négatifs qui peuplaient mon esprit s’envolent aussitôt.

Je le vois différemment. Plus humain. Plus sincère. Je ne lui en veux plus. Plus du tout. Et mon cœur aussi émet des drôles de battements. Mes barrières – vainement instaurées – s’effritent comme un château de sable balayé par le vent. J’ai envie de lui dire que l’amour, c’est beau, tellement inattendu, que moi non plus je ne savais pas ce qu’« aimer » voulait dire, même si ce n’est pas le même genre d’amour dont il me parle, mais je suis incapable de sortir un seul son, tellement émue par ses paroles que je me contente de le regarder sans rien dire.

Lui continue de me fixer, sans chercher à m’attendrir, juste avec une sincérité déconcertante. Et touchante. Alistair le mystérieux vient de me donner la clé de son indifférence et de ce que je prenais pour des sautes d’humeur, alors qu’il n’en était rien, il se protégeait, c’est tout.

Je dois avouer que je me sens un peu bête, aussi, de lui avoir reproché tant de choses alors que je ne connaissais rien de son passé. Je peux imaginer le petit enfant triste, déboussolé, complètement esseulé d’avoir perdu ses parents, sa sœur jumelle avec qui il devait être fusionnel, sans aucun doute.

– Ne laisse pas la pitié transparaître dans tes yeux, BlueBird, souffle-t-il d’une voix tendue. Je ne supporte pas ça.

– Oh, non, pardon ! m’empressé-je de lui dire, sortant de mon mutisme. Ce n’est pas ce que je ressens. Je suis désolée pour mes reproches, je ne savais pas tout ça. Je…

– Tu ne pouvais pas savoir, me dit-il encore sans me laisser le temps de finir ma phrase. Et tu as raison, je ne me comporte pas toujours très bien. Je tiens les gens à distance, je le sais. Et je l’assume. J’ai trop souffert enfant pour permettre à l’adulte que je suis devenu, celui qui s’est construit sur le manque et la peur de perdre des êtres chers, d’aimer pleinement. Je suis comme amputé d’un morceau de moi, définitivement. Catriona ne remplacera jamais ceux que j’ai perdus, même si elle compte plus que quiconque au monde pour moi. Mais on ne se remet jamais d’une perte comme ça. Je tremble dès que Catriona est malade ou a de la fièvre, qu’elle s’éloigne trop de moi, à l’idée qu’il pourrait lui arriver malheur. Je ne voulais ni femme, ni enfant. Mais maintenant, j’ai une fille, et elle me suffit amplement. Je me suis construit dans l’idée que jamais je ne laisserais mon cœur me diriger. Et je n’ai pas changé d’avis. Parce que ça fait trop mal ensuite. L’amour, la fusion d’un couple, toutes ces conneries, ce n’est pas pour moi. Je n’y crois pas.

– Tu sais tenir les gens à distance, ne puis-je m’empêcher de lui répondre.

Je n’ai pas connu mon père, il était déjà mort et enterré quand j’ai su qui il était, mais j’ai grandi avec ce manque, moi aussi. Ce n’est pas la même chose, j’en ai conscience, absolument pas la même histoire que lui, mais ça n’empêche pas mon cœur, ces derniers temps, de me diriger. Malgré moi. Je ne cherchais pas vraiment l’amour, je n’y croyais pas plus que ça, mais… je crois bien que ce que je ressens pour cet homme inaccessible y ressemble.

– Tu ne peux pas dire ça, continué-je, sachant d’avance que je peux provoquer une dispute, et que ce n’est pas le bon moment pour lui parler de ça. L’amour est ce qu’il y a de plus beau et de plus fort, alors pourquoi le repousser s’il frappe à ta porte ? Tu ne peux pas vivre dans la crainte de perdre quelqu’un, Alistair ! Ce n’est pas bon ! Ce n’est pas sain ! Tu l’as vécu avec Catriona, tu ne voulais pas d’enfant, et pourtant tu l’aimes plus que tout au monde. Si c’était à refaire, que choisirais-tu ? De ne pas l’avoir ?

Je m’arrête, essoufflée, essuie d’un geste rageur les larmes qui dégoulinent sur mes joues, fuis les yeux d’Alistair qui me scrutent, indéchiffrables.

– Non, bien sûr que non, je ne regrette absolument pas qu’elle soit née. Cette petite fille est un rayon de soleil… dit-il à mi-voix.

Je me lève, embarrassée, fais les cent pas dans ce minuscule bout de cabane. Attrape mon téléphone pour m’occuper, constate que le réseau n’est toujours pas présent, le repose brusquement.

– Putain de réseau, lâché-je, me retenant encore de pleurer.

De colère, de désarroi. De frustration. Je ne sais pas pourquoi, mais j’imaginais que le fait qu’il me parle de son enfance, de ce drame que j’ignorais, qu’il se livre à moi allait être le début d’une solution, d’un rapprochement, mais je me rends compte que je me plante sur toute la ligne. À l’écouter, rien ne changera jamais.

À l’écouter, ce qu’il ressent – ou ne ressent pas – pour moi n’est pas digne d’intérêt… N’est pas assez fort pour remettre ses putains d’idées préconçues au placard !

Et je me sens égoïste, aussi. Je devrais l’épauler, le réconforter, sans pitié, juste le soutenir et à la place je fais quoi ? Je ramène tout à moi en constatant que cet homme ne m’aimera jamais.

J’ouvre la porte, m’arrête un instant devant le spectacle sauvage et hostile du paysage, ce vent puissant, cette pluie démentielle, prends une large inspiration et sors. La bourrasque que je me prends en pleine face me fait reculer, mais je referme la porte derrière moi et avance tant bien que mal. J’ai besoin d’air. Du déchaînement des éléments. D’évacuer tout ce que je ressens et qui me dépasse. Mais je fais à peine quelques pas qu’Alistair est déjà là, derrière moi, sa poigne ferme agrippe mon bras et me tire en arrière. Je me retrouve soudainement propulsée contre son torse, son bras en travers de ma poitrine.

– Tu fous quoi, là, BlueBird ? demande-t-il d’une voix calme, ses lèvres contre ma joue.

Je ferme les yeux, aussi bien à cause de la gêne que de la météo. Parce que je suis ridicule, il a raison, je réagis comme une gamine capricieuse.

– Je prends l’air, parviens-je tout de même à dire avec une pointe d’humour. Ça ne se voit pas ?

– Rentre, tu vas être malade. Déjà que je suis responsable de ton retard sur le tournage, je ne voudrais pas ajouter ça à la liste…

Je soupire. Me calfeutre encore plus dans ses bras qui m’emprisonnent. Je sens son souffle chaud contre ma nuque pendant qu’il relâche un peu son étreinte. Puis je fais un mouvement pour retourner dans la cabane pendant qu’il glisse sa main dans la mienne, chaude et rassurante.

– Je suis désolée de réagir comme ça, soufflé-je, une fois à l’intérieur, fuyant son regard. Merci de m’avoir parlé de ton passé, je… me suis sentie blessée, je crois bien… Je…

Mais je n’ai pas le temps de finir ma phrase que les lèvres d’Alistair s’écrasent sur les miennes. Un baiser brut, urgent, presque violent. À la hauteur des sentiments que je ressens et qui font rage en moi. En une seconde, sa bouche efface toute ma colère. Celle-ci fond comme neige au soleil. Je ne pense à rien d’autre qu’au bonheur d’être dans ses bras, à la chaleur qui s’invite dans mon corps, à la brûlure du désir qui explose dans le creux de mon ventre. Je m’empare de ses cheveux, empoigne sans ménagement ses mèches pour les emmêler dans mes doigts, gémis lorsque ses gestes deviennent plus fermes. Sa main qui pétrit mon dos descend sur mes fesses, me plaque contre lui.

– Je vais te faire l’amour, BlueBird… me prévient-il.

Sa promesse sonne comme une menace, alors que c’est la chose la plus merveilleuse qui pouvait m’arriver maintenant, la seule chose capable de faire taire mes doutes et mes craintes…

Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire en entendant ses paroles. Je n’ai plus froid, tout à coup.

Malgré son jean trempé qui imprègne mes vêtements…

Je ne sens plus les gouttes de pluie glacées qui se sont infiltrées sous mes habits. Non, je ne sens plus rien de tout ça. En revanche, j’ai une conscience aiguë de la présence d’Alistair tout contre moi, de son érection qui appuie contre mon ventre, de ses mains qui sont partout à la fois : sur mes joues, mes épaules, mes bras, mon dos, ses paumes qui glissent sous le tissu de mes vêtements comme pour redéfinir les courbes de mon corps. À chaque caresse ardente, ma peau s’enflamme un peu plus. Je ne suis plus que brasier, volupté, désir. Je gémis quand la langue d’Alistair cherche la mienne et entame une danse qui n’a aucun besoin de chorégraphie, réponds avec fougue à son baiser, essaie de m’enfoncer plus encore dans ses bras, même si c’est impossible. Au loin, j’entends toujours la tempête qui fait rage, et une pensée me vient : c’est l’endroit le plus romantique pour faire l’amour, ici, avec ce déchaînement des éléments à l’extérieur.

– Tu as envie de moi, BlueBird ? demande Alistair alors que je recule d’un pas pour reprendre ma respiration et observer son si beau visage, son ardeur m’ayant totalement coupé le souffle.

Comme s’il avait besoin de me le demander…

Je laisse un sourire s’inviter sur mes lèvres pendant que mes doigts effleurent sa joue, où un début de barbe commence à poindre, rendant sa peau rugueuse. Je ne réponds pas, espère qu’il peut lire dans mon regard tout ce que je tais. Ses yeux à lui sont d’une gravité saisissante. Ils me scrutent comme s’ils cherchaient à lire en moi, me happent totalement, me donnent envie de lui murmurer trois petits mots que je m’interdis de prononcer. Puis je me rapproche de lui, prends possession de ses lèvres déjà gonflées par nos baisers, les mordille.

– Dis-le, BlueBird… me supplie presque mon amant, généralement si sûr de lui, entre deux respirations.

– Je te veux, Alistair, réponds-je d’un ton sans appel.

D’un ton qui signifie bien plus encore. Je le veux entièrement. Pas que son corps, même si je brûle de désir pour lui et que l’île pourrait bien se noyer sous la pluie abondante que je ne capterais rien, je veux son cœur. Son âme. Lui tout entier. Sans concession. Même s’il refuse l’amour, ou quoi que ce soit qui s’y rapproche, même si son âme est blessée, amputée de la perte d’êtres chers, et qu’il est persuadé qu’il ne changera jamais d’avis sur le sujet. Je le veux, oui. Tellement fort que c’en est affolant. Dérangeant. Je risque d’y laisser des plumes, je ne le sais que trop bien.

Mais la vie et l’amour comportent forcément des risques, non ?

Alistair me saisit par les hanches, me hisse sur lui. Mes jambes, automatiquement, s’enroulent autour de son bassin, son érection encore plus prononcée appuyant contre mon intimité déjà trempée. Je ne respire plus, le bonheur d’être dans ses bras, de sentir combien il a envie de moi, me fait monter les larmes aux yeux.

D’un geste ferme, presque brutal, il m’assied sur la table, poussant d’un même mouvement tout ce qui était posé dessus. J’entends une tasse exploser sur le sol. J’ai une rapide pensée pour le gâteau confectionné par Catriona qui a dû également subir le même traitement. Puis Alistair m’embrasse à nouveau. Passionnément. D’une fougue non contenue, si bien que nos dents s’entrechoquent. Son sexe contre le mien me fait presque mal. Ses mains possessives partent à l’assaut de ma peau, ôtant d’un geste assuré ma veste, mon pull, mon tee-shirt. Je frissonne, surprise par sa rapidité. Par le froid qui me donne la chair de poule. Je me mords la lèvre devant l’urgence qu’il a de ne faire qu’un avec moi. Prends conscience que s’il n’avait aucun sentiment pour moi, il ne serait pas aussi impatient. Car même s’il ne le formule pas, c’est ainsi que je le perçois. On ne peut pas désirer quelqu’un aussi fort sans qu’il y ait des sentiments. J’en suis convaincue. Et mon désir augmente encore. À mon tour de le déshabiller. Veste, pull, tee-shirt. En lui arrachant pratiquement des mèches de cheveux au passage, le décoiffant magnifiquement bien. Ce qui étire ses lèvres dans un sourire gourmand, insolent. Comme si j’étais une friandise qu’il allait dévorer. Et cette étincelle dans ses yeux…

Sa bouche se perd dans mon cou, ses dents attrapent le lobe de mon oreille qu’il aspire ensuite en émettant un grognement animal. J’enlève mes bottes sans me servir de mes mains. Elles tombent à terre dans un bruit sourd. Je comprends qu’Alistair fait de même, tout en traçant de sa langue un sillon humide sur mon cou. Je m’attaque à sa ceinture, puis à son jean. Sauf qu’il vient de faire glisser la bretelle de mon soutien-gorge, sa paume sur mon sein, et que je ne suis plus capable de rien. Enfin… À part me pâmer dans ses bras. Je laisse échapper un long gémissement, renverse la tête en arrière, me crispe sous son assaut qui déclenche des ondes électriques dans tout mon corps.

– Alistair… murmuré-je dans un soupir de plaisir.

– Encore, dit-il d’une voix rauque. Prononce encore mon prénom…

Mais je ne peux plus. Mon soutien-gorge vient de disparaître subitement sous ses gestes habiles. Alistair m’allonge sur la table, le contact froid me fait encore plus frissonner, frissons qui s’accentuent alors que mon amant frôle ma poitrine dénudée à l’aide de ses lèvres. Mes tétons durcissent, j’inspire et murmure enfin son prénom.

– Plus fort, BlueBird, insiste-t-il.

– Je… Oui ! m’écrié-je dans un râle sans fin. Alistair !

Ses lèvres descendent maintenant le long de mon ventre. Je me cambre, relève les jambes et les noue autour de ses hanches, l’emprisonnant pour qu’il se rapproche encore et toujours. Je veux le sentir. Je veux sentir la force de son désir.

– Viens… murmuré-je. Alistair, viens en moi, s’il te plaît…

– Tu es toujours trop pressée, BlueBird, s’amuse-t-il tout en mordillant ma peau brûlante.

Je me redresse, le mords à mon tour. Fort. Juste dans le creux de son épaule. Je le sens tressaillir entre mes bras. Grogner. Et un sourire étire mes lèvres. Je repars à l’attaque de son jean mouillé pour le lui ôter pendant qu’il s’amuse à m’embrasser dans le cou, derrière l’oreille, et qu’il revient vers ma poitrine. Son pantalon enfin enlevé, je prends le temps de l’admirer, quasiment nu, avec son boxer noir déformé par son sexe.

Avant que je ne puisse esquisser un geste pour le lui retirer, Alistair me saisit de nouveau par les hanches et me soulève. Je m’agrippe à lui, à ses bras puissants, jusqu’à ce qu’il me dépose sur le lit. Dehors, j’entends toujours les éléments qui s’en donnent à cœur joie. J’adore faire l’amour lorsque la pluie tombe à flots, d’autant plus qu’il fait maintenant très bon dans la cabane grâce au feu qu’Alistair a allumé, mais sûrement aussi à cause de nos corps échauffés.

Dès que je suis allongée, il se jette sur moi dans un mouvement fluide, animal, presque sauvage. Le désir dans ses yeux est tellement prononcé que je pourrais avoir un orgasme sur-le-champ, rien qu’en le regardant.

Alistair McKay : l’homme qui distribue des orgasmes par un simple regard…

– Tu as un préservatif ? demandé-je, ayant soudainement peur d’être réfrénée par ce détail… « technique ».

Un rire me répond pendant qu’Alistair me fait pivoter sur le ventre. D’une main, il soulève la masse de mes cheveux, pose ses lèvres sur la peau fine de ma nuque, déclenche des milliers de frissons sur mon épiderme, fait éclater des petites bulles dans mon ventre, grossir la fameuse boule de plaisir qui, maintenant, exige d’exploser. Puis il descend lentement le long de ma colonne vertébrale jusqu’à arriver à la lisière de ma culotte, un petit shorty rouge en dentelle que je me félicite d’avoir passé ce matin.

Bon, OK, ce n’était pas anodin… même si je n’imaginais pas que nous allions faire l’amour. Et encore moins dans un endroit semblable !

– Tu es toujours tellement sexy, BlueBird, susurre Alistair tout en s’amusant volontairement à suivre l’élastique de mon sous-vêtement avec sa langue.

– Si je te voyais, murmuré-je, j’imagine que je pourrais te retourner le compliment.

– Hum… Tu es frustrée de ne pas me voir ? demande-t-il sur un ton malicieux.

J’essaie de me retourner, je veux encore lire l’envie dans ses yeux, me perdre dans son regard sombre, y voir danser la flamme du désir qu’il éprouve pour moi, mais il m’en empêche en posant une main juste entre mes jambes, tout en continuant ses caresses délicieuses. Je me cambre, gémis, force le contact entre sa paume et ma culotte que je rêve qu’il retire.

– Alistair… gémis-je tout en me tortillant.

– Oui ? demande-t-il d’un ton léger.

– Allez… supplié-je.

– C’est bien parce que le temps nous est compté, soupire-t-il d’une voix amusée.

Et je peux enfin me retourner. Sa main retrouve l’emplacement qu’elle avait la seconde d’avant et je me noie dans son regard tout en me mordillant la lèvre.

– Déshabille-toi, exigé-je d’une voix basse, mais ferme.

Un sourire gourmand étire les lèvres de l’homme le plus sexy du monde que j’ai la chance d’avoir pour moi toute seule ce matin. Finalement, je ne regrette plus la tempête qui nous a surpris. Je ne pense plus au risque de me faire virer ou à la colère d’Alan que je vais subir à cause de mon retard. Je remercie même le ciel d’avoir permis à la pluie de venir contrarier nos plans. Parce que le lien qui nous unit est toujours là, plus fort que jamais. Épais. Vivant. Déstabilisant. Je le sens. Si fort, si présent que toutes mes craintes s’envolent. Alistair doit le sentir aussi, ce n’est pas possible autrement. Et il va bien au-delà de la simple attirance physique…

Alistair se recule, créant aussitôt un froid. Il pose une main paresseuse sur le bord de son boxer. Je me redresse en posant les coudes sur le matelas, impatiente comme jamais. Mon cascadeur sexy penche la tête sur le côté, dans un mouvement incroyablement érotique, puis sourit encore. Je me damnerais pour le voir sourire ainsi tous les jours. À mes côtés. Ses yeux s’étrécissent.

– Après « impatiente », tu es voyeuse, c’est ça ? demande-t-il, insolent.

– Tu ne peux même pas imaginer, réponds-je sur le même ton. Mais c’est surtout parce que ton boxer est tout mouillé. Je ne voudrais pas que tu prennes froid…

Son sourire s’élargit et il fait glisser son sous-vêtement le long de ses jambes. Son sexe s’offre à ma vue, tendu, dressé pour mon plaisir. Mon cœur loupe un battement, les papillons dans mon ventre s’énervent comme jamais, tout mon corps se crispe en se délectant d’avance de bientôt le sentir en moi.

– Préservatif, murmuré-je, la voix déterminée, alors que d’un coup de pied il jette son boxer au loin.

Il va chercher l’objet de ma demande dans son jean, le brandit comme un trophée en revenant vers moi. Je m’attendais à ce qu’il me fasse languir, mais non, visiblement.

– Mouillé, mais protégé par son emballage, s’amuse-t-il.

– L’emballage ne va pas rester longtemps, réponds-je.

– Je te fais confiance pour ça…

J’attrape le préservatif alors qu’Alistair me rejoint sur le lit pour prendre férocement mes lèvres. J’empoigne ses cheveux avec la même force que son baiser pour qu’il sente à quel point j’ai envie de lui.

Même si je me doute qu’il en a déjà une vague idée…

Puis je délaisse ses cheveux pour tenter d’enlever l’emballage du préservatif. Alistair fait courir sa langue dans le creux de mon cou, embrasse ma poitrine, embrase mon corps, réduisant mes efforts à néant. Je ne peux plus esquisser un geste. Juste ressentir. Apprécier la chaleur de son souffle, le feu ardent niché dans mon ventre. Il descend jusqu’à mon shorty, fait jouer ses doigts sur l’élastique puis ôte finalement ce bout de tissu qui n’a plus rien à faire sur moi.

Nus tous les deux. Enfin. L’atmosphère épaisse et électrique de la pièce augmente encore d’un cran. Je profite de la seconde de répit que me laisse mon amant fougueux pour déballer le préservatif. J’aurais aimé prendre le temps de le caresser, de le mordiller, de l’embrasser, mais je suis bien trop en manque de lui pour ça. Les minutes que je grappille à la réalité exigent qu’il soit en moi.

Je me positionne à genoux sur le lit, m’empare du sexe d’Alistair, ce membre si doux entre mes doigts, savoure son velouté, puis fais glisser le préservatif dessus. Mon regard délaisse alors son sexe, et nos yeux s’accrochent. Alistair qui affichait un petit sourire sensuel ne rit plus. Son visage est grave. Sa respiration, hachée. Ses prunelles, sombres. Brillantes. Ombre et lumière, tout à fait lui.

Il saisit ma main, noue ses doigts aux miens, puis les rapproche pour poser ses lèvres dessus, sans dévier son regard du mien. L’intensité dans ses yeux me coupe le souffle. Au ralenti, Alistair m’incite à m’allonger pendant que la pluie cogne avec rage contre la tôle du toit, ajoutant de la sensualité à ce moment. Mes jambes s’écartent d’elles-mêmes lorsqu’Alistair s’allonge au-dessus de moi. Il emprisonne mon autre main dans la sienne, relève mes bras pour les clouer juste au-dessus de ma tête contre un oreiller. Prisonnière de son corps, je ferme les yeux.

– Regarde-moi, BlueBird, exige-t-il d’une voix sourde.

J’obéis. Plonge dans ses iris. Peine à respirer. Me cambre pour l’inciter à me pénétrer sans attendre. Je n’ai plus envie de douceur. Le romantisme, oublié. Relégué ailleurs. Je veux la force brute de son désir. La violence de son désir. Je sens qu’il se contient, son corps tremble, sa respiration est désordonnée. Comme moi.

– Viens…

Et il vient. Son sexe m’envahit enfin. Je laisse échapper un long soupir. Me tortille pour qu’il lâche mes mains, me rende la liberté de mes mouvements. Il marque une pause lorsqu’il est tout au fond de moi pour permettre à mon intimité de s’habituer à son membre. Puis mon amant bouge, tout mon corps se crispe pendant qu’il effectue des va-et-vient.

– Plus fort… exigé-je.

Alistair s’exécute. Des coups de reins fougueux qui me font gémir de plaisir. La boule de désir dans mon ventre grossit. Prend toute la place. Annihile mes pensées. Jusqu’à ce qu’Alistair s’arrête une seconde, lâche mes mains, fourre son visage dans mes cheveux tout en murmurant d’une voix à peine audible.

– Je n’ai jamais ressenti ça pour quelqu’un, BlueBird…

Détonateur. Big bang dans mon corps. Un autre coup de reins et l’orgasme explose. J’explose. En des milliers de particules qui remplissent la pièce, l’île, l’univers tout entier, pour ensuite revenir vers moi, en moi, alors que nos cris et nos râles continuent de se répandre dans la cabane. Longtemps. Comme si le plaisir ne voulait plus nous lâcher. Qu’il voulait s’imprimer en nous pour ne pas se faire oublier. Un tatouage immatériel. Impalpable. Celui de nos deux corps qui fusionnent.

OceanofPDF.com