Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 2 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

2. Action !

 

Dès que le troupeau de moutons est hors d’état de nuire au décor, Alan crie ses ordres, Stuart sur les talons. Alistair revient vers nous, non sans me faire un petit sourire en coin qui en dit long. Je fais comme si je n’avais rien vu. D’accord, il a été très intelligent sur ce coup-là. Et il le sait. Et il en joue. Et ça m’énerve. Bref. Alan le félicite et l’équipe, telle une nuée d’abeilles volant vers la reine mère reprend sa place tout en évaluant les dégâts. Heureusement, il n’y a rien, excepté quelques crottes ici et là. J’espère vivement qu’on ne va pas me demander de ramasser, même si je sais que dans un tournage, nous sommes polyvalents (du moins moi, je le suis de manière intensive), je n’ai aucune envie de me taper cette corvée. Mais non, une dénommée Carolyn, petite brune énergique, assistante cameraman, s’en charge. Je la remercie intérieurement. Une fille que je ne connais pas porte dans ses bras Chouchou, le petit chihuahua blanc du réalisateur qui ne s’en sépare jamais longtemps. S’il est vraiment mignon et attachant – j’adore ces petits chiens ! – dès que son maître est à plus d’un mètre de lui, il couine comme si on lui avait arraché un membre.

– Mon chouchouuu ! s’exclame Alan en le prenant dans ses bras. Tu as eu peur, n’est-ce pas ? Tout va bien, maintenant.

Je regarde Chouchou lécher le visage du réalisateur à grands coups de langue, et l’homme le plus influent du monde du cinéma rire comme un enfant.

Fou comme les gens peuvent se transformer en guimauve devant leur animal de compagnie…

Le jour et la nuit, cet Alan Middle…

Le réalisateur reprend un air sérieux et donne son chien à Stuart, qui l’attrape comme s’il s’agissait d’une bombe qui va exploser d’un instant à l’autre. Il le tient du bout des doigts, sans savoir quoi en faire. Quand je vois son regard se poser sur moi, je devine immédiatement sa pensée.

Et merde.

– Amy, m’appelle-t-il. Tiens !

Je m’avance avec mon plus beau sourire – hypocrite, cela va sans dire puisque je ne compte pas lui montrer à quel point il m’exaspère – et prends le chihuahua que Stuart s’empresse de me refourguer. Sans même me demander mon avis, bien sûr. La petite boule de poil aboie – un petit aboiement aigu qui ne ferait pas frémir une mouche – et tente de me lécher les doigts. Je force encore mon sourire. Je ne voudrais pas vexer le réalisateur qui suit la scène d’un œil vigilant.

D’accord, j’ai dit que j’adorais ces petites bêtes.

Mais honnêtement, j’en fais quoi, moi, maintenant ?!

Je cale la crevette, qui bouge dans tous les sens, sous mon bras (il doit faire un kilo et demi tout mouillé, ce chien) et rejoins une partie de l’équipe sous une des tentes pour prendre les feuilles de la scène que nous allons tourner. J’ai à peine le temps de la lire que la voix d’Alan retentit.

– Figurants ! Doublure ! En place !

Je retourne auprès de mon groupe de petits protégés pour leur donner les directives. Les figurants sont une trentaine, je ne sais pas si tous ont besoin d’être dans la scène. Avec dextérité – pas facile avec un chihuahua et une liasse de feuilles dans la main – je saisis mon mini micro pour l’accrocher sur mon top et remets en place mon oreillette. La plupart des ordres nous sont donnés par ce biais, même si, généralement, Alan crie bien assez fort pour que nous l’entendions à des kilomètres à la ronde.

– Combien de figurants ? demandé-je.

– Une dizaine, répond Alan. En arrière-plan du cascadeur, près du bosquet.

Je tourne la tête et aperçois Alistair qui est déjà au bon endroit, appuyé contre le flanc de son impressionnant cheval. On dirait une gravure de mode. Vraiment. Décontracté, le regard perdu au loin. Des picotements remontent le long de mon ventre jusqu’à ma poitrine, et décident de s’installer ici. N’importe quoi ! Comme si mon corps avait besoin de frémir pour cet homme ! D’accord, je suis célibataire depuis… hum. Très longtemps. Mais ce n’est pas une raison. Et franchement, si je devais avoir une relation, je ne la choisirais pas dans mon cercle de travail. Je suis indépendante jusqu’au bout de mes ongles rongés et peints en rose fluo, et une aventure amoureuse est le cadet de mes préoccupations. Ma carrière est ma priorité. Mais, de toute façon, je divague, ce type ne me fait rien du tout. Point.

Je choisis au hasard dix personnes, souris devant les ronchonnements de ceux qui ne sont pas pris tout de suite, écarte gentiment ceux qui veulent caresser Chouchou, ne réponds pas aux questions sur son âge, sa race, son prix. D’une, je n’en sais absolument rien, et de deux, je n’ai pas le temps.

– Les autres figurants, vous ne sortez pas de ce cercle, m’écrié-je d’une voix ferme. Vous tournerez tout à l’heure, ne vous inquiétez pas !

J’emmène ma petite troupe jusqu’aux arbres qui délimitent le décor, là où se trouve déjà Alistair qui caresse l’encolure de son gigantesque cheval et lui souffle des mots à l’oreille. Je tente de calmer Chouchou qui tord sa tête dans tous les sens, se contorsionne dans mes bras en couinant parce qu’on s’éloigne de son maître.

– C’est Alistair McKay, chuchote une fille derrière moi. Il est trop beau ! Il faut absolument que je fasse un selfie ! Oh là là, mes copines vont être trop jalouses !

Je lève les yeux au ciel et retiens une grimace. J’ai envie de me retourner et de lui dire qu’on ne fantasme pas sur un homme pareil, c’est un type arrogant et prétentieux.

– Tu as vu comme il a viré les moutons ? répond une autre. En deux secondes, alors que tous ont galéré pendant trois heures. Il est trop fort !

Trop fort, ouais…

J’allais le dire.

Me taire. Ne pas soupirer. Faire comme si je n’entendais rien…

– Bon, les groupies, assené-je quand même, mettez-vous là en attendant la prise. Je ne veux voir personne dépasser le bout d’herbe ici, OK ?

Sans leur laisser le temps de répondre, je m’éloigne.

– Les figurants sont en place, dis-je dans le micro pour prévenir le réalisateur. J’attends les instructions.

– Merci, enchaîne Alan. Fais avancer la doublure, on cale.

Je réponds par l’affirmative, remonte le chien qui glisse sous mon bras. Je le filerais bien à quelqu’un parce qu’avoir cet animal avec moi n’est pas du tout pratique. Mais je sais que son maître y tient comme à la prunelle de ses yeux, alors je ne m’y amuserais pas. On ne sait jamais…

Le temps que je rejoigne Alistair, quatre filles sont déjà en train de prendre des photos avec lui. Lui, fier comme un paon, elles, en train de glousser. Mon sang ne fait qu’un tour dans mes veines. Sans que je ne puisse me l’expliquer, les voir lui tripoter le bras, poser leur main sur son épaule, lui sourire comme s’il était la huitième merveille du monde m’irrite au plus haut point.

Je n’ai jamais eu d’idole. Jamais. J’ai apprécié des stars, bien sûr, mais pas au point de devenir hystérique à leur contact. Peut-être parce que j’en ai côtoyé de près dès l’enfance, des célébrités. Grâce à ma mère, déjà, puisque Sky Thunder est la chanteuse préférée des États-Unis depuis plusieurs années (selon les sondages) (et selon son succès qui augmente chaque année) et pendant mes études de cinéma pour devenir réalisatrice. Peut-être est-ce parce que j’ai évolué dans ce monde magique de la musique, ou alors parce que je sais que les chanteurs, acteurs, top models sont des êtres humains comme les autres. J’ai été impressionnée par des prestations, émue par des chansons, heureuse de prendre une photo avec certains, mais jamais je n’ai manqué tomber dans les pommes ou je me suis ridiculisée pour faire un selfie avec quelqu’un. Enfin, pas que je m’en souvienne.

Tout ça pour dire que le comportement de ces femmes envers Alistair me déplaît fortement.

Self-control, au revoir…

– Ho, les filles, je ne vous ai pas autorisées à bouger, il me semble ! dis-je en m’énervant. Retournez à votre place !

Les intéressées grognent puis regagnent l’endroit où elles doivent attendre. Je sais qu’être figurant sur un tournage demande de la patience, les attentes entre les prises sont longues, nous les déplaçons souvent jusqu’à ce que le réalisateur soit satisfait mais s’ils n’écoutent pas les directives, ce sera encore plus compliqué !

Et si elles pouvaient éviter de piailler qu’elles sont trop contentes, qu’il est trop beau, trop sympa et trop sexy, ce serait vraiment agréable.

Même si c’est vrai.

Enfin, sauf pour le sympa…

Une fois les filles à leur place, je me tourne vers Alistair. Et oublie de respirer. Le regard qu’il darde sur moi augmente ma nervosité. Dans ses yeux, un mélange troublant de gravité et de légèreté. D’ombre et de lumière. Et je ne parle pas de la couleur, non. Je parle d’une lueur que je n’ai jamais vue chez quelqu’un. D’une lueur qui me donne envie de plonger dans son regard et de ne jamais en sortir. Qui me pousse à vouloir me rapprocher de lui, à lui poser mille questions, à en savoir plus sur l’homme qu’il est en dehors du rôle qu’il se donne ici. Et là non plus, je ne parle pas de la doublure et des cascades qu’il doit effectuer. C’est quelque chose de plus profond, que je peine à définir, qui m’attire irrémédiablement. Quelque chose qui me touche en plein cœur et qui me dépasse.

Ridicule.

Pathétique.

Je vais finir aussi bête que ses groupies.

– Monsieur McKay, avancez jusqu’au marquage, s’il vous plaît, dis-je d’un ton professionnel. Nous allons faire les prises.

Le regard d’Alistair change. L’amusement reprend sa place.

– Monsieur McKay… vraiment ? ironise-t-il en me défiant.

– Pardon ? demandé-je, faisant semblant de ne pas avoir compris ce qu’il sous-entend.

– Alistair. D’ailleurs, je ne sais même pas votre prénom.

– Amy, lâché-je tout en faisant un geste impatient de la main pour lui signifier qu’il faut qu’il bouge.

Il attrape la bride de son cheval, avance lentement jusqu’à la marque orange peinte sur le sol, dans une démarche nonchalante tout à fait naturelle. Nonchalante et énervante. Je ne comprends pas pourquoi cet homme m’attire autant qu’il m’agace… Instinctivement, je fais un pas sur le côté, pour mettre de la distance entre l’animal et moi.

Ou entre Alistair et moi ?

L’équidé croise mon regard, hennit, et je manque encore de faire un arrêt cardiaque.

– Amy comment ? insiste-t-il d’une voix chaude.

– Amy tout court, coupé-je net la discussion, tremblante.

Mon nom de famille est celui de ma mère. Il y a quatre ans, j’ai appris qui était mon père. Dix-huit ans sans savoir que j’étais une Stetson, figure mythique de la joaillerie à New York. J’ai pensé à changer mon nom de famille, tellement heureuse d’avoir enfin un père, même s’il n’était plus de ce monde depuis longtemps, mais ne l’ai pas fait, finalement. J’étais habituée à Thunder. Seulement, dès que je dis Thunder, tout le monde fait le rapprochement avec ma mère. Et sans vouloir me plaindre, être la fille d’une célébrité est un avantage, mais aussi un inconvénient. Et ici, en Écosse, sur ce tournage, je ne veux pas qu’on sache qui est ma mère. Je veux évoluer sans un nom de famille qui changera le regard que l’on porte sur moi et attire les amitiés intéressées. Je ne veux pas être « la fille de ». Parce que « la fille de » a compris très tôt que certaines personnes me trouvaient intéressante rien que pour ça. Des places de concert gratuites, des entrées dans un monde pailleté, des photos avec « la fille de » -– et avec ma mère – des autographes, des rencontres avec des stars, des privilèges. Et tout ça m’a marquée. Conditionnée. Rendue méfiante. « La fille de » veut réussir seule, en indépendante qu’elle est.

J’aurais pu me servir de son nom pour entrer dans le monde du cinéma. J’aurais pu avoir un passe-droit, un piston, un tapis rouge sous mes pas. Mais c’est hors de question !

– Original, « Tout Court », continue-t-il.

– Votre humour est au ras des pâquerettes, monsieur McKay.

– Alistair ! tonne-t-il d’une voix forte.

La voix d’Alan dans mon oreillette me donne un prétexte pour ne pas entrer dans son jeu. Qui se terminera mal, de toute façon. J’adore avoir raison. Et lui aussi, à ce que je devine. Donc, si nous commençons sur ce terrain-là, ça risque de durer des heures.

– Monsieur McKay, insisté-je, le regard narquois, c’est bientôt à vous. Tenez-vous prêt.

Sans lui laisser le temps de répondre, je m’éloigne tout en écoutant les instructions du réalisateur à propos des figurants, puis m’adresse à eux.

– Vous devez imiter une scène de plusieurs familles. Des petits groupes qui discutent çà et là.

Je les place tout en leur donnant les consignes. Être naturel, faire semblant de parler mais seulement en chuchotant, ne pas regarder la caméra, sinon, nous serons obligés de refaire la prise. Même si nous allons la tourner plusieurs fois de toute manière, c’est toujours ainsi. Une fois les figurants en place, Alan me sommant de me dépêcher, je rejoins Alistair. Alistair et son regard brûlant qui me couvre de frissons des pieds à la tête, son épaule appuyée contre l’encolure de son cheval, une main dans la poche.

– Vous avez une superbe autorité, pour un format miniature tel que vous, lâche-t-il d’une voix grave.

Je crois que j’ai mal entendu.

Il y a intérêt, à ce que j’ai mal entendu !

Cela dit, comparé à lui, c’est certain que je ressemble à un Minimoy avec mon mètre soixante et quelques…

Sans même relever sa remarque – sinon, je risque de m’énerver contre lui – je le fais reculer d’un mètre.

– Vous connaissez votre scène, n’est-ce pas ? demandé-je, les dents serrées, l’agacement envahissant mon esprit.

– Sur le bout des ongles, mademoiselle Tout Court, répond-il d’un air mi-grave, mi-insolent. Mais si vous avez envie de me le rappeler, je suis tout ouïe.

– Montez à cheval. Ensuite, vous partez au galop et sautez l’obstacle là-bas. La caméra est derrière vous, gardez les yeux sur l’héroïne qui sera assise près de la table, s’il vous plaît.

Il hoche imperceptiblement la tête et enfourche son cheval avec une aisance déconcertante. Malgré moi, j’admire encore sa musculature parfaite. Et je peux entendre d’ici les gloussements des figurantes.

– Anna, l’héroïne principale de cette série, a besoin d’aide, vous volez à son secours, continué-je. Une fois parvenu près d’elle, vous sautez à terre et courez la rejoindre près de la table.

Alistair hoche la tête, sans répondre. Je m’attendais à une petite pointe d’humour, une petite répartie ironique, cinglante, mais non. Je m’éloigne rapidement, tout le monde est prêt.

– Le son est demandé ! m’écrié-je. Plus personne ne parle ! Et n’oubliez pas, personne ne regarde la caméra !

J’attends que le top départ soit donné, recule encore.

– Ça tourne ! Monsieur McKay, allez-y !

Alistair donne un coup de talon à son cheval et celui-ci s’élance immédiatement au galop. Je retiens ma respiration, hypnotisée par la chevelure du cascadeur qui vole dans le vent, son corps qui se balance en parfaite harmonie avec l’animal imposant, franchissant l’obstacle avec aisance. Dès qu’il arrive près de la table, sans même arrêter sa monture, Alistair saute et se précipite vers l’actrice principale. Enfin, sa doublure, pour le moment, puisque les acteurs ne sont pas encore présents.

– Coupez ! m’écrié-je dès que le réalisateur le dit dans l’oreillette. Reprenez votre position initiale.

Et c’est là que je me rends compte que j’ai totalement oublié de vérifier que les figurants jouaient bien le rôle demandé… Parce que mes yeux étaient rivés sur Alistair. Je me réprimande intérieurement, préoccupée par cette erreur de débutante.

Et jure silencieusement qu’on ne m’y reprendra plus.

Je laisse ce rôle aux groupies.

J’ai une carrière à bâtir, moi…

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