Dangerous Games Intégrale

Clara Oz · Chapitre 63 sur 79

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Dangerous Games Intégrale

9. Fan absolu

63. Fan absolu

 

 

Malgré la douceur du ton de ma mère, je me sens à nouveau très vite un peu seule. Alors je prends mon amie la plus fidèle, celle qui m’a toujours attendue, sage et égale à elle-même : ma guitare. Je gratte quelques notes, récupère mon cahier, puis décide d’aller jouer dehors, au grand air, même s’il ne fait pas très chaud. Je m’assieds devant ma maisonnette, sur le perron, et, très vite, pars dans la musique. Après quelques reprises, je joue ma dernière composition. Plusieurs fois. Les yeux fermés. Change quelques notes jusqu’à ce que je trouve le rythme parfait, le ton parfait, celui qui me couvre de frissons et me fait monter les larmes aux yeux. Et ça me fait du bien. J’oublie tout. Alistair, Bonnie, les gaffes de Carolyn, le stress du tournage. Mon mal de dos, de pieds, et même le froid. Puis une autre chanson me vient. Des bribes seulement, mais assez pour savoir que ça fera une mélodie à part entière. Qui évoquera les fatalités de la vie.

Oui, oui, encore inspirée par Alistair. Enfin, par ce qui lui arrive, surtout…

Tout en faisant le lien avec ma propre histoire, avec la possibilité que le retour de Moira puisse nuire à notre semblant de relation, au passé qui vit encore en nous, sapant l’espoir de l’amour. Aux choses que l’on ne peut changer. Puis, soudain, je m’arrête pour noter les paroles qui défilent dans mon esprit quand je remarque deux paires d’yeux braqués sur moi, deux sourires niais et des mains qui claquent. Je grimace, observe Sahelle et Duncan, assis sur deux chaises en face de moi.

– Mais qu’est-ce que vous faites là ? demandé-je, surprise.

– On t’admire, clame Sahelle, visiblement surexcitée.

– Vous avez posé des chaises devant moi et je n’ai rien entendu ? demandé-je, presque pour moi-même.

– Quand vous êtes concentrée, vous ne l’êtes pas à moitié, affirme Duncan. Je suis définitivement fan de vous.

Puis il retourne sur son portable. Pianote à une vitesse folle tout en pestant contre un truc qui manifestement ne fonctionne pas.

– Qu’est-ce qu’il fait ? demandé-je à Sahelle tout en secouant la tête, larguée.

– Une surprise, dit-elle avec un petit sourire mystérieux, en haussant les épaules.

J’en fais de même. Ôte la guitare de mes genoux, la pose contre le mur. Je n’ai plus la motivation pour jouer. Ils viennent de me couper l’envie. S’il y a une chose que je n’aime pas, c’est qu’on me regarde composer. C’est personnel. Intime. Et je refuse qu’ils me voient galérer pour mettre en place ma musique. Balbutier des paroles incompréhensibles de bouts de chanson.

– Et voilà ! clame tout à coup Duncan en posant le téléphone sur sa cuisse. Mission accomplie !

Il brandit la main devant Sahelle qui claque sa paume dessus. Je secoue la tête, dépassée.

Mais ils ont quel âge, sérieux ?

Puis, dans une synchronie parfaite, ils se lèvent, récupèrent leur chaise et partent. Je reste assise, muette, sans comprendre leur cinéma. Puis, juste avant de franchir la porte, Sahelle se retourne. Plante son regard dans le mien, celui qu’elle me réserve quand elle a une grande révélation à me faire – enfin, de son point de vue – et lâche :

– Prépare-toi à la gloire, jeune fille ! Tu le mérites !

La porte se referme dans un claquement et le silence retombe. Je me répète sa phrase dans la tête sans en comprendre un traître mot. Puis je laisse tomber et retourne me calfeutrer à l’intérieur.

À peine suis-je confortablement installée, allongée de tout mon long sur mon lit, un bouquin entre les mains, un paquet de M&M’s à côté de moi, que mon téléphone sonne. Bien sûr, je m’imagine avec une pointe d’espoir que ça puisse être Alistair qui m’appelle pour me proposer un rendez-vous, pour que l’on discute, qu’il me dise qu’il ne m’en veut pas, que malgré la dureté de mes mots, j’avais raison… Mais c’est le prénom de Bonnie qui apparaît sur l’écran. Soucieuse, je décroche.

– Salut, dit une voix étouffée. Je te dérange ?

– Bien sûr que non. Tu vas bien ?

– Moyen, dit-elle. J’ai envie de bouger. Je peux venir te voir ?

– Bien sûr, réponds-je. Tu as une voiture ?

– Non, mais je pense que je peux trouver quelqu’un pour m’emmener. Et… je peux dormir chez toi ? Si tu es seule, bien évidemment… Je prends des affaires pour la nuit et je retourne sur le plateau avec toi, demain matin… ?

– Avec plaisir, Bonnie.

Je lui explique où je loge, nous raccrochons, et je me réinstalle en attendant ma meilleure amie, ce qui me rend folle de joie et d’émotion. C’est la première fois que nous allons nous retrouver toutes les deux, ailleurs que sur le plateau. Mais me reposer en patientant n’est pas à l’ordre du jour, manifestement, car mon téléphone sonne de nouveau.

Carolyn, cette fois…

– Salut, dis-je. Tu te sens seule, toi aussi ? m’amusé-je.

– Euh… Ben oui, en fait. Pourquoi ?

– Non, pour rien…

– Je voulais savoir si ça te disait de faire un truc ce soir. Boire un verre ou quelque chose comme ça ?

– Bonnie vient de me téléphoner, elle vient me voir.

– Ah. Elle se sentait seule, elle aussi ?

– Ouais. Quelque chose du genre…

– Eh bien, je peux aller acheter de l’alcool, des trucs à grignoter et on se racontera nos malheurs…

Je réfléchis très vite. Carolyn et Bonnie. Ensemble. Chez moi. Pas certaine que ce soit judicieux, vu la conversation de ce matin. Surtout si Bonnie avait l’intention de parler de son père.

Il faut que je trouve une solution. Et vite !

– J’ai un double appel, prétexté-je. Je te rappelle tout de suite, OK ?

– Euh… OK…

J’attends à peine sa réponse et rappelle Bonnie. Qui décroche aussitôt.

– Ah, j’allais te rappeler. C’est mort, il n’y a personne pour m’emmener, m’annonce-t-elle d’une voix dépitée.

– Justement, annoncé-je, Carolyn vient de me téléphoner, elle veut apporter de l’alcool et à manger. Alors je me disais qu’elle pourrait passer te prendre. Mais surtout, je t’appelais pour savoir si tu étais OK pour qu’elle vienne.

– Pourquoi pas, dit-elle finalement après quelques secondes de réflexion. Enfin, en espérant qu’elle ne nous relance pas sur le sujet de mon père, quoi…

– Je la tiendrai, promis-je sur un ton compatissant.

– D’accord, alors. Après tout, c’est une bonne idée. Ça m’évitera de me lamenter sur mon sort et de ressasser sans cesse…

Une fois Carolyn prévenue, et enthousiaste vu les cris de joie qu’elle a poussés, je fais un rapide rangement de ma maisonnette en bois. Pas qu’elle soit vraiment en bazar, je n’y suis pas assez souvent pour le mettre, mais juste pour que l’endroit soit accueillant.

Et surtout parce que je suis anxieuse à l’idée que Carolyn gaffe encore au sujet de Max Conwell. Alors je m’occupe comme je peux…

Puis mes amies débarquent. Tout sourire. Comme si elles étaient complices depuis longtemps. Mon stress chute d’un coup, et je réalise que cette soirée improvisée avec deux personnes que j’apprécie – dont une avec laquelle les retrouvailles tiennent du miracle – est exactement ce qu’il me fallait.

Carolyn entre la première, emmitouflée dans une écharpe XXL rose flashy, comme si nous étions en plein hiver, suivie par Bonnie et son petit air de souris perdue qu’elle arbore depuis que la menace de son père plane au-dessus d’elle. Je les laisse entrer, Carolyn me montre fièrement une bouteille de whisky pendant que Bonnie tient dans ses bras des paquets de chips et autres douceurs salées ou sucrées. Je retiens une grimace devant l’alcool, me souvenant très bien de la dernière fois où j’en ai bu.

– Je sais, me dit aussitôt Carolyn en voyant ma mine pétrifiée devant la bouteille. Tu n’aimes pas ça. Mais juste pour info, il n’y a qu’une épicerie dans ce bled paumé. Et devine quelle est la seule bouteille d’alcool qu’ils vendent ? Eh oui, affirme-t-elle en hochant la tête exagérément. Du whisky.

– Super, marmonné-je. Une migraine en perspective pour demain.

– Tu n’es pas obligée de boire, dit Bonnie d’un air compatissant.

– Oh que si, je suis obligée de boire ! ris-je. Je suis comme vous, j’ai besoin de décompresser…

Les filles mettent un joyeux bazar dans mon intérieur si calme généralement. Les discussions fusent sans forcément être cohérentes alors que Carolyn nous sert un verre.

– Oh, tu as pris des marshmallows, s’écrie Bonnie, les yeux pétillants. J’adore ça ! Mais ce serait encore mieux si on pouvait les faire griller !

Et tout à coup, silence. Plus un son ne filtre. Je crois que nous avons toutes la même idée. Je ne sais pas si elle est géniale, mais elle nous plaît.

– Je crois que j’ai vu un reste de feu l’autre jour en me baladant plus loin. Il y avait des pierres autour. On devrait bien trouver du journal et un peu de bois… proposé-je à voix basse, comme si les murs avaient des oreilles.

– Ouais ! s’enthousiasme déjà Bonnie.

– Il faut que je prenne du bois plus bas derrière la maison de Duncan. Juste un tout petit peu. Par contre, si je me fais choper, je suis foutue. Il n’est pas du genre à prendre des pincettes…

– Vas-y, on t’aide, chuchote Carolyn. Et on sera discrète !

– Si nous n’en prenons qu’un tout petit peu, il ne devrait rien voir, répété-je, franchement pas rassurée par la réaction qu’il pourrait avoir. Ou sinon, je pourrais lui demander…

– Les feux sauvages sont interdits, objecte Carolyn. Partout.

– Ça ne risque rien ! Il n’y a pas de forêt, ici, on ne va pas mettre le feu ! affirme Bonnie.

– Ouais, mieux vaut ne rien dire, alors… murmuré-je. Bon, allez, on met tout dans un sac et on y va !

Sauf que pour la discrétion, c’est loupé. J’avance à peine que j’entends le rire étouffé de Carolyn. Ou de Bonnie, je ne sais pas très bien. Et, automatiquement, la lumière s’allume dans la cuisine de Duncan.

– Chut ! chuchoté-je tout en faisant de grands gestes. Cachez-vous !

Mais mes deux amies rient de plus belle. M’armant de courage, je fonce vers elles pour les mettre hors de la vue de Duncan s’il lui venait à l’idée de regarder par la fenêtre. Je les pousse vers le bas de la maison, tout en leur intimant l’ordre de se taire.

– Vite ! Duncan va vous entendre, les pressé-je, l’adrénaline poussée au maximum.

Toujours en riant, elles partent au pas de course, s’agrippant l’une à l’autre pour ne pas glisser. Elles ont juste le temps de disparaître quand mon logeur ouvre la porte. Moi, je suis toujours là, plantée en plein milieu de la cour, pile devant chez lui.

– Amy ? grogne-t-il d’une voix fatiguée. C’est quoi ce bazar ?

– Quel bazar ? dis-je de ma voix la plus innocente.

– C’est vous qui faites tout ce raffut ?

– Oh, oui, désolée, j’étais au téléphone. Pardon de vous avoir réveillé !

– Mais vous ne m’avez pas réveillé… marmonne-t-il. Si vous croyez que je me couche aussi tôt !

– Pardon, je…

– Mais qu’est-ce que vous fichez devant chez moi à une heure pareille ?

Il me faut quelques secondes pour lui répondre.

Ou plutôt pour trouver quoi lui répondre…

– J’ai perdu une boucle d’oreilles tout à l’heure, dis-je en attrapant mon téléphone dans ma poche. Je la cherche.

Duncan me fixe un instant. Plisse les yeux. Penche la tête sur le côté. J’allume alors la lampe torche de mon iPhone, l’éblouissant sans m’en rendre compte.

– Mais arrêtez-moi ce machin ! Vous voulez me rendre aveugle ou quoi ?

– Pardon, dis-je en baissant aussitôt mon appareil. Excusez-moi encore, Duncan, vous pouvez rentrer au chaud, tout va bien.

Je fais mine de chercher sur le sol. Puis me souviens que je ne porte pas de boucles d’oreilles. Jamais. Ma mère m’avait bien fait percer les oreilles quand j’étais petite, mais je ne les supportais pas. Or, argent, j’ai toujours fait des allergies.

Pourvu qu’il ne s’en soit jamais rendu compte !

– Hum… se contente-t-il de répondre, toujours en me fixant d’un air suspicieux.

Je ne le regarde pas, mais je sens son regard qui pèse sur moi. S’il lui vient à l’esprit d’aller vers le bas de sa maison, je suis foutue.

Et pourvu que Bonnie et Carolyn ne gloussent pas comme des chèvres…

Je continue de balayer le sol de ma lampe, m’accroupissant même pour être plus crédible. Je bouge un caillou du bout des doigts, le soulève, puis le laisse retomber dans un soupir un peu trop bruyant pour être honnête. Duncan n’esquisse toujours pas un geste, debout devant sa porte, à m’observer. Je lève les yeux vers lui, lui souris tout en me demandant pourquoi il reste ainsi planté là. Il n’a pas une partie de cartes à faire avec Sahelle ? Des publications à mettre sur sa page Facebook ?

Et c’est là que mes craintes se confirment, un rire étouffé me parvient. Je tousse aussitôt, paniquée. Priant pour que Duncan n’ait rien entendu. J’ose lever de nouveau les yeux vers lui. Qui observe les alentours avec un œil soupçonneux, les sourcils froncés. Je me redresse aussitôt, comme si j’étais montée sur ressorts.

– Bon, je chercherai demain à la lueur du jour ! déclaré-je d’une voix forte.

– Vous n’avez rien entendu ? demande-t-il, les yeux toujours rivés vers l’endroit d’où provenait le bruit.

– Euh… Non. Ah, j’ai bien cru voir un chat tout à l’heure, ça doit être ça… tenté-je en rougissant probablement. D’ailleurs, je n’ai pas vu Sahelle aujourd’hui, elle va bien ?

Duncan ne me répond pas, toujours concentré sur l’endroit – heureusement plongé dans le noir – où se cachent les filles.

– Vous faisiez une partie de cartes ? insisté-je avant qu’il ne se décide à aller voir par lui-même.

– Quoi ? grogne-t-il.

– Vous faisiez une partie de cartes avec Sahelle ? répété-je, un sourire crispé sur les lèvres.

– Non, dit-il avec un haussement d’épaules et après un moment de réflexion. Elle lit.

– Ah, d’accord. Bon, eh bien, je vais rentrer…

– Je suis sûr d’avoir entendu un bruit, répète-t-il en commençant à se diriger vers la cachette de mes amies.

D’ailleurs, elles se cachent très mal !

– Oui, ça doit être le chat, dis-je de nouveau. Il avait l’air sauvage, il a failli me cracher dessus !

Duncan hésite encore. Je ne respire plus. Dans ma tête, comme un mantra, je répète : « Rentre, rentre, rentre ! » Et enfin, il tourne les talons non sans un dernier regard suspicieux autour de lui. Puis il hausse les épaules une dernière fois et referme la porte derrière lui. Je lâche un long soupir. Attends que la lumière de la cuisine s’éteigne et me dépêche de rejoindre mes amies.

Non sans les engueuler…

– Allez, on se grouille, dis-je, anxieuse à l’idée que Duncan puisse ressortir. À l’intérieur, vite !

Les filles obéissent. En riant toujours. Par chance, Duncan ne revient pas, et c’est avec un réel soulagement que je ferme la porte de ma maison derrière elles.

– Vous êtes malades, il a failli vous voir !

– Je n’y peux rien, dit Bonnie, hilare, c’est Carolyn, elle n’arrêtait pas de faire des bruits bizarres.

– Je me retenais de rire, explique Carolyn. Franchement, Amy, tu étais trop drôle, agenouillée à chercher je ne sais quoi !

– Ouais, ça aurait pu être beaucoup moins drôle… marmonné-je.

– Oh, ça va, tout s’est bien passé. Alors on y retourne ? demande Carolyn, toujours amusée.

– Non. Je vais chercher le bois toute seule. Vous, vous restez là et vous ne bougez pas, OK ?

– OK… acquiescent mes amies.

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