Gastronomie
Chapitre IV: Dans le Passé
CHAPITRE IV
DANS LE PASSÉ
Molière et Louis XIV à table. – L’en-cas du grand roi. –
Gargantua-Soleil. – Était-ce une aile de poulet ? – Le traiteur de
la Croix de Lorraine. – Témoignage de Chapelle. – Nos grands-
pères chez Véry. – Un produit de religieuses. – Dissertation sur
le cochon de lait.
LE DÉJEUNER DE MOLIÈRE ET DE
LOUIS XIV
On se souvient que M. Ingres, voulant remercier les comédiens du Théâtre-Français qui lui avaient offert ses entrées à vie, leur fit don d’un tableau composé tout exprès pour eux. Ce tableau, qui représente le déjeuner de Molière avec Louis XIV, s’était insensiblement dégradé, et on a dû le retirer du foyer pour l’envoyer chez le restaurateur, – sans jeu de mots.
Ce fameux déjeuner, qu’on avait été tenté un moment de ranger parmi les ana, semble aujourd’hui définitivement acquis à l’histoire. Le récit en est arrivé jusqu’à nous par deux personnes : – par Bret dans son Supplément à la Vie de
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Molière, et par madame Campan dans ses Mémoires. Cette dernière tenait l’anecdote de son père, qui la tenait d’un vieux médecin ordinaire de Louis XIV, nommé Lafosse, « homme d’honneur, dit-elle, et incapable d’inventer cette histoire. »
Donc, selon M. Lafosse, le roi aurait dit un matin à Molière : « On répète que vous faites maigre chère ici, Molière, et que les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec eux. Vous avez peut-être faim ; moi-même je m’éveille avec un très-bon appétit ; mettez-vous à cette table, et qu’on me serve mon en-cas de nuit. » C’est alors qu’un poulet aurait été apporté, et que Louis XIV en aurait servi une aile, de sa propre main, à son poëte favori ; – puis qu’il aurait donné l’ordre d’introduire, à cet instant, les personnes de marque composant ce qu’on appelait la première entrée ou l’entrée familière.
Voilà la tradition telle qu’elle paraît à peu près adoptée, et comme la peinture l’a consacrée dans ces derniers temps, – petitement comme M. Ingres, ou pompeusement comme M. Lefmann. Toutefois, cette tradition a été quelque peu revue et corrigée par M. Paul de Musset, très au courant des usages de cour sous le grand siècle. M. de Musset nie l’aile de poulet et le poulet lui-même. Il prétend que l’en-cas de nuit royal ne consistait qu’en trois petits pains et deux bouteilles de vins différents, dont une de vin d’Espagne ou de muscat. « On s’est figuré apparemment, dit-il, qu’un aussi puissant monarque ne pouvait avoir moins qu’un poulet rôti pour les cas d’appétit nocturne. Ce luxe d’imagination est une puérilité. Louis XIV avait l’odorat fort délicat ; il eût difficilement supporté le séjour d’un poulet rôti dans sa chambre et près de son lit. »
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Sur ce point, je me sépare de l’opinion de M. Paul de Musset. L’homérique gourmand, le Gargantua-Soleil, aimait trop les victuailles pour en redouter le voisinage. J’admets la délicatesse de son odorat, – quoique la médisance affirme qu’il ait parfois soumis celui des autres à d’assez fortes épreuves ; – mais je ne crois pas qu’il eût été incommodé par les discrètes émanations d’une volaille froide ou d’un pâté. Ensuite, il me paraîtrait au moins mesquin que le grand roi eût invité Molière, en présence de la cour, pour ne lui faire manger qu’un petit pain. M. Paul de Musset badine agréablement lorsqu’il ajoute : « Le grand point n’était pas précisément de régaler Molière, mais bien de le mettre à la table du roi ; et même selon nous la simplicité des mets ajoute à l’importance de la distinction. Ce semblant de repas donne encore plus de prix et une signification plus nette à la faveur. » Grand merci !
Je suis donc de ceux qui se rangent à la version de l’aile de poulet ; c’est la plus naturelle.
Ne quittons pas encore Molière. Il est de mode, depuis quelque temps, de lui contester sa gaieté, autant dans son répertoire que dans son existence. Peintres et biographes font aujourd’hui de l’auteur d’Amphitryon un hypocondre aux lèvres épaisses, au front penché, au regard triste.
Ce n’est point sous un tel aspect que le décrit Chapelle, son ami le meilleur et le plus franc, son condisciple chez Gassendi, et son émule au cabaret.
Ce spirituel épicurien, dans une épître au marquis de Jonzac, rend compte d’un souper fait en compagnie de Molière, – chez un traiteur, à la Croix de Lorraine.
Lieu propre à se rompre le cou,
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Tant la montée en est vilaine,
Surtout quand, entre chien et loup,
On en sort chantant Mirondaine.
Or là, nous étions bien neuvaine
De gens valant ou peu ou prou.
J’entends, pour expliquer mon ou, Moi valant peu, car la huitaine
Valait assurément beaucoup.
Chapelle nomme un à un les convives ; l’abbé du Broussin, l’athée Des Barreaux, le frère de Le Vayer de la Mothe, etc.
Puis, il arrive à l’auteur du Bourgeois gentilhomme :
Molière, que bien connaissez,
Et qui vous a si bien farcés,
Messieurs les coquets et coquettes,
Le suivoit, et buvoit assez Pour, vers le soir, être en goguettes.
Auprès de ce grand personnage, Un heureux hasard avoit mis
Du Toc, d’entre nous le plus sage,
Ravi de voir les beaux esprits
Quitter marais et marécage,
Pour venir dans son voisinage
Boire à l’autre bout de Paris.
Nous n’avions pas besoin de ce témoignage pour être convaincu de la gaieté de Molière.
« Il buvoit assez pour, vers le soir, être en goguettes ! »
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Il y a loin de cet aimable convive au rabat-joie et à l’homme politique qu’on voudrait nous imposer.
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