Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 20 sur 101

Pages du PDF

Gastronomie

Deuxième Tableau

 

Même décor. – Sept heures et demie.

 

LE RÔTI DE CAILLE – Paye tes dettes ! paye tes dettes !

 

L’ESTOMAC. – Veux-tu te taire, oiseau-remords ! Tu vas attrister cette agape.

 

LE CHAMBERTIN. – Attends, je vais le noyer.

 

LE RÔTI DE CAILLE. – Paye… tes… dettes ! Paye… (Sa voix s’éteint.)

 

L’ESTOMAC. – On ne devrait jamais admettre des personnes aussi indiscrètes dans un repas bien ordonnancé.

 

LE SORBET MOUSSEUX. – Tu as raison.

 

L’ESTOMAC. – Aïe ! que ne préviens-tu ?

 

LE MACARONI. – Ne faites pas attention ; ze souis le macaroni ; ze file, ze coule, ze m’introdouis ; presto, Figaro, presto !

 

L’ESTOMAC. – Presto, presto ; ce n’est pas une raison pour m’étouffer. – Voyons, mes chers amis, je ne demande pas mieux que de vous faire bon accueil à tous. C’est convenu. Mais soyez raisonnables aussi. Il est visible qu’il ne me reste plus de place, plus du tout.

 

LES PETITS POIS. – On se serrera.

 

LE MACARONI. – Ze me contenterai d’oune strapontin.

 

– 54 –

LE CHAMPAGNE, faisant son entrée en chantant. – Plus on est de fous, plus on est de fous, plus on est de fous…

 

L’ESTOMAC. – Toujours plaisant ! Passe pour toi ; tu me rajeunis. Et puis tu es le Ruggieri obligé de toute féerie intime.

 

LE CHAMPAGNE. –. Que dirais-tu donc si tu pouvais entendre les drôles de choses qu’on débite là-haut ? Ils sont là huit ou neuf gaillards – dont un avoué – qui parlent tous à la fois.

 

L’ESTOMAC. – Tu aurais bien dû me rapporter un calembour.

 

LE CHAMPAGNE. – La mode en est finie ; mais je puis te dire le premier couplet de la chanson qu’ils chantaient en chœur.

 

L’ESTOMAC. – Musique de qui ?

 

LA BOMBE GLACÉE. – Musique de M. Mangeant, parbleu !

 

LE CHAMPAGNE. – Ah ! le jeu de mots y est ;

 

L’ESTOMAC. – Va pour le premier couplet !…

 

LE CHAMPAGNE. – Hum ! je commence.

 

CHANSON

 

Plus blanche que l’hermine blanche,

La nappe appelle le banquet ;

La girandole à chaque branche

Concentre la flamme en bouquet.

 

– 55 –

Sur la serviette en pyramide

Les convives cherchent leurs noms ;

L’œil brille, la lèvre est humide…

C’est à l’heure où l’on dîne, – dînons !

 

L’ESTOMAC. – Pas mal ; mais qui me dira la suite ?

 

UN SECOND VERRE DE CHAMPAGNE. – Moi !

 

Majestueux comme un notaire,

Debout derrière mon fauteuil,

Un garçon dit avec mystère :

– « Monsieur, Saint-Estèphe ou Bourgueuil ? » Les pieds glacés, l’Aï frissonne.

Honneur aux dieux que nous servons ! Demain, je n’y suis pour personne…

C’est le soir où l’on boit, – buvons !

 

L’ESTOMAC – C’est chaud, c’est chaud.

 

UN TROISIÈME VERRE DE CHAMPAGNE. – Troisième couplet.

 

Que tout brille et s’épanouisse,

Les parfums, les cristaux, les sons !

Qu’au bruit de nos coupes s’unisse

Le tapage de nos chansons !

Que chacun de nous improvise,

Fût-ce des vers de mirlitons…

Siraudin fera la devise.

C’est l’heure où l’on chante, – chantons !

 

L’ESTOMAC. – Sacré champagne, va ! il me met en goguette malgré moi.

 

– 56 –

UN QUATRIÈME VERRE DE CHAMPAGNE. – Quatrième couplet.

 

L’ESTOMAC. – Comment ! il y en a encore ? Oh ! diable !

 

LE CHAMPAGNE. – C’est le dernier.

 

Est-ce Clémentine ? est-ce Estelle

Qui sur mon épaule s’endort ?

 

L’ESTOMAC, interrompant. – Il y a donc des dames… des petites dames, hé ! hé !

 

LE CHAMPAGNE. – Mais certainement.

 

L’ESTOMAC. – Farceur !

 

LE CHAMPAGNE. – Je reprends :

 

Est-ce Clémentine ? est-ce Estelle

Qui sur mon épaule s’endort,

Laissant pendre un bout de dentelle

Dans le champagne aux perles d’or ?

Mon œil, sous le mouvant corsage,

Entrevoit la neige des monts.

La plus folle, c’est la plus sage…

C’est la nuit où l’on aime, – aimons !

 

L’ESTOMAC. – Ah ! bravo ! bravo ! – Je me laisse entraîner, tant pis. – À bas la politique ! – Larifla, fla, fla ! larifla ! (Le dîner continue.)

 

– 57 –