Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 26 sur 101

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Gastronomie

III le Ver Solitaire

III

LE VER SOLITAIRE

 

Il mangea donc désormais ; il mangea tant qu’il en surprit tout le monde – et son père. On découvrit alors qu’il avait le ver solitaire ; c’était magnifiquement débuter, car n’a pas qui veut cet hôte apéritif. Néanmoins il consentit à se laisser traiter par les médecins, qui le débarrassèrent de cette maladie d’heureux présage ; mais Grimod de la Reynière se comporta toujours de manière à laisser croire qu’il était incurable. Après, comme pendant le ténia, il s’abandonna à tout ce que son caprice affamé lui suggéra d’exorbitant et d’inusité. La table de son père ne lui suffit plus ; non qu’il trouvât rien à reprendre sur l’excellence des mets et la supériorité du service, mais il avait ses idées en cuisine comme en littérature, et il voulait à son tour recevoir. Il habitait une aile de cette belle maison carrée qui fait le coin de la place de la Concorde et de la rue des Champs-Élysées, laquelle porte encore le nom d’hôtel de la Reynière, et a été tour à tour occupée par la légation ottomane et par l’ambassade russe. Dans cette habitation princière, où les palettes des plus célèbres avaient laissé leurs rayons et leur magie, Grimod eut, lui aussi, sa table, à laquelle il traita, selon ses goûts, ses amis les avocats, – et ses amis les gens de lettres selon ses goûts, notez bien cela ; on se tromperait si l’on allait supposer que ses réceptions ressemblaient à toutes les réceptions, ses festins à tous les festins. Toute voie battue lui paraissait haïssable. En raison de ce principe, il fonda des déjeuners auxquels il donna lui-même le nom de déjeuners philosophiques. À ces déjeuners assistaient

 

– 76 – ordinairement Andrieux, qui n’avait pas encore fait ses Étourdis ; Palissot, la bête noire des encyclopédistes ; Beaumarchais et quelques comédiens de mérite.

 

Les déjeuners philosophiques de Grimod de la Reynière avaient lieu deux fois par semaine, le mercredi et le samedi : pour peu que l’on connût l’amphitryon, on avait le droit de s’y présenter, et même, dès qu’on y avait été admis une fois, on pouvait amener un compagnon. À votre arrivée, un introducteur s’emparait de votre épée, de votre canne, de votre chapeau, de votre croix de Saint-Louis ; puis il levait une énorme barre de fer qui scellait la porte de la salle à manger. Cette barre de fer était ensuite soigneusement replacée, ce qui annonçait qu’on ne serait pas libre de sortir à son gré. Au milieu de la salle du festin, une table d’acajou était entourée de sièges tous égaux, sauf un seul plus élevé pour le président, à la manière des clubs anglais. On renouvelait ce président à chaque déjeuner. Du reste, les règlements tracés sur le mur en lettres d’or, se présentaient aux yeux des convives, qui avaient tout le loisir de s’en pénétrer en attendant l’arrivée du maître.

 

Grimod de la Reynière ne sortait de son cabinet qu’à midi un quart, accompagné, d’un petit bonhomme qui lui servait de jockey et de clerc. Aidé de ce clerc, il apportait une pyramide de tartines de beurre, qu’il posait sur la table. D’autres valets suivaient, avec deux brocs, l’un de café, l’autre de lait. Il fallait boire vingt-deux tasses de café au maximum, ou dix-huit au minimum. Celui qui le premier avait avalé les vingt-deux tasses était élu président, et prenait place sur le fauteuil élevé. Les deux brocs taris et les tartines épuisées, il arrivait un aloyau de l’espèce la plus forte, auquel on faisait faire solennellement trois fois le tour

 

– 77 – de la table, et le repas s’achevait à fond avec ce mets substantiel, mais unique.

 

On causait ensuite littérature, on dissertait sur les livres nouveaux, et l’on ne se séparait qu’après avoir épuisé la matière. Grimod ne trouvait point mauvais que l’on critiquât ses propres productions ; il recevait sans humeur les conseils qu’on lui donnait, mais il ne les suivait pas. Ce fut là toujours le trait le plus distinctif de son caractère. Très-expansif et très-cordial dans ses rapports d’amitié, il avait la fatuité de vouloir se conduire seul, et nulle influence, pas même celle des femmes, ne pouvait détourner une de ses résolutions. Entêté de bonne compagnie d’ailleurs, officieux, discret, enjoué, ayant mérité le surnom de l’homme le plus poli du royaume, nous pouvons dire de lui, en retournant une comparaison célèbre, que c’était une tige de fer peinte en roseau. On voit que son despotisme éclatait surtout à table ; il fallait manger comme lui, boire comme lui, et ne s’en aller qu’aux heures où il voulait bien vous laisser partir. La Harpe qui, d’après ce qu’en raconte Chateaubriand dans ses Mémoires, ne trouvait aucun plat à son goût, et se faisait faire une omelette dans les grandes maisons où on le priait à dîner, la Harpe aurait été mal venu aux déjeuners philosophiques, pour peu qu’il n’aimât pas l’aloyau.

 

Jamais Grimod ne se départit de cette rigueur étrange. C’était lui être fort agréable que de lui amener un nouveau convive, mais dans ce cas il fallait répondre du convive que l’on amenait. « Peut-il boire autant que vous savez ? demandait-il à l’introducteur ; s’il s’arrête en chemin, vous,

 

– 78 – mon ami, vous boirez double ; s’il ne mange pas comme je

l’entends, vous, monsieur, vous mangerez pour deux3. »

 

3 Parmi ces gourmands despotes dont les noms peuvent s'ajouter à ceux de La Harpe et de Grimod de la Reynière, mentionnons le poëte comique Barthe, l'auteur des Fausses infidélités. Barthe n'était pas pour rien de Marseille. Il avait un caractère épouvantablement irascible, en même temps que très-personnel ; néanmoins on le recherchait pour ses saillies. Son habitude était de manger de tous les plats d'une table ; mais comme il avait la vue basse et qu'il craignait toujours d'en laisser échapper quelques-uns, il se retournait à chaque instant vers son domestique et lui demandait avec un grand sérieux : « Ai-je mangé de ceci ? ai-je mangé de cela ? »

 

Grimod de la Reynière, chez qui il allait quelquefois, nous a conservé quelques-unes de ses boutades. La plus extraordinaire est sans contredit celle que nous allons raconter.

 

Barthe était alors au régime, ce qui ne l'empêchait pas de dîner en ville. Invité dans une grande maison, il y arrive sur les trois heures ; mais, avant de monter au salon, il entre dans la cuisine, et, s'adressant au chef : « Monsieur, lui dit-il, comme je suis au régime, je vous prie de ne point trop saler la soupe. » Le cuisinier se retourne, regarde avec beaucoup d'étonnement l'homme qui lui fait une pareille demande, et n'y répond que par une inclinaison assez embarrassée, que Barthe prend pour une adhésion. Dès la première cuillerée, il s'aperçoit que, loin d'avoir fait droit à sa requête, le cuisinier y a prodigué les assaisonnements. Furieux, il se lève, prend son chapeau et sort ; il entre dans la cuisine, s'approche du chef, et, sans lui dire un seul mot, lui applique la plus vigoureuse paire de soufflets qui ait retenti ; puis il sort tranquillement de la maison pour aller chercher ailleurs un dîner moins épicé.

 

« Son intérieur était terrible, dit Grimod de la Reynière, et nous n'avons jamais connu d'homme qui méritât mieux le nom de tyran

 

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Hors de table, il était tout au service et à la discrétion des gens ; il mettait à obliger ses amis cette verve dont l’héritage s’est dispersé avec les hommes du XVIIIe siècle. Venait-on lui demander son intervention dans quelque affaire délicate : « Ah ! mon cher, que je vous sais gré de vous adresser à moi ! Vite, ma canne, mon chapeau, ne remettons rien au lendemain, et dites-moi où il faut que nous nous rendions présentement. » Peu s’en fallait qu’il ne plaçât la reconnaissance de son côté, tant était prodigieux le mouvement qu’il se donnait. Il employa de la sorte sa médiation et son crédit à faire rouvrir la porte du Théâtre-Français à Collin d’Harleville, qui se l’était fermée par un excès de susceptibilité, et ce fut à lui que l’Inconstant dut sa représentation et son succès. Mais après tout, puisque cette anecdote est amusante et qu’elle ajoute un trait de plus aux mœurs d’un temps dont nous avons désiré écrire un chapitre, nous n’avons aucun motif pour ne point la raconter ; elle servira peut-être d’enseignement à quelques jeunes auteurs en leur apprenant par quelles épreuves ont passé les plus distingués d’entre eux.

 

Dans un de ses accès d’humeur, Collin d’Harleville avait retiré l’Inconstant, jouée seulement à la cour, et s’était brouillé avec tous les acteurs de la Comédie-Française. Dégoûté de ses premiers déboires, il avait résolu de renoncer à la carrière dramatique, et, depuis deux ans, il vivait à la campagne. Ce fut là que Grimod de la Reynière alla le voir et parvint, non sans peine, à ébranler sa résolution ; il obtint de

 

domestique ; sa veuve et ses valets fourniraient là-dessus de très-bons mémoires. Il a fini par mourir, en 1786, des suites d'un accès de colère enté sur une indigestion. »

 

– 80 – lui que sa pièce, corrigée et revue avec soin, serait lue à Molé, et qu’à la suite de cette démarche, un rapprochement avec le théâtre serait tenté par le célèbre comédien. Rendez-vous fut pris chez celui-ci, qui indiqua lui-même le jour et l’heure. Grimod de la Reynière et Collin d’Harleville furent on ne peut plus exacts ; mais il n’en fut pas ainsi de Molé, qui, depuis longtemps, ayant mis dans sa vie privée l’impertinence de ses rôles, n’arriva qu’à l’heure du dîner, et ne s’excusa qu’à demi.

 

« Bah ! dit-il, notre lecture sera pour une autre fois ; en attendant, allons manger des huîtres, cela vaudra bien la pièce du poëte Collin. »

 

Nous aimons à supposer que ce mot, assez hasardé, fut prononcé par l’inimitable petit-maître sur ce ton de légèreté et de badinage qui excuse tout. Néanmoins, Collin d’Harleville devint violet de colère, et Grimod fut obligé de lui comprimer fortement le bras pour l’empêcher d’éclater.

 

Un second rendez-vous fut arrêté pour la semaine suivante ; comme la première fois, il fut fixé à une heure, et, comme la première fois, Molé n’arriva qu’à trois heures. Villiers, qui a rapporté l’aventure dans ses Souvenirs d’un déporté, ajoute que l’acteur essaya de nouveau de persifler le poëte en passant dans la salle à manger ; mais alors, Collin d’Harleville profondément blessé, voulut quitter la partie. Grimod de la Reynière vint encore au secours de son amour-propre : il prit en particulier Molé, lui fit sentir l’inconvenance de son procédé, et lui demanda un dernier rendez-vous sur lequel on pût compter. « Que voulez-vous ? s’écria le comédien à pirouettes ; je vous en donnerais dix à la même heure que j’y serais aussi fidèle. – Expliquez-vous. – Vous connaissez l’objet divin qui m’occupe, vous savez

 

– 81 – combien j’en suis épris ; jugez s’il est une pièce qui vaille deux heures passées à la toilette de mademoiselle *** ! Si vous ne me prenez pas au saut du lit, jamais je n’entendrai l’Inconstant. – Qu’à cela ne tienne ! » répliqua Grimod de la Reynière.

 

Effectivement, il revint deux jours après au lever de Molé, qui écouta la pièce pendant qu’on lui mettait des papillotes ; mais cette fois les choses se passèrent différemment, et Molé se montra tellement enchanté de l’Inconstant, qu’il répara tous ses torts en mettant autant de chaleur à le faire recevoir qu’il avait mis d’indifférence à l’entendre.

 

C’était par de pareils offices que Grimod de la Reynière se rapprochait les cœurs que ses bizarreries auraient pu lui éloigner ; il avait ainsi deux caractères et par conséquent deux réputations.

 

Sa mauvaise étoile, dont on ne peut nier l’influence en matière de galanterie, le porta sur ces entrefaites à afficher un attachement scandaleux, qui irrita de nouveau sa famille contre lui. Il faut déplorer ces aberrations dans un homme de si bonne compagnie et regretter que le ciel lui eût donné un cœur si étourdiment sensible ; c’est une chose dont nous n’avons jamais bien pu nous rendre compte : tant d’appétit et tant d’amour ! Faire un dieu de son ventre et se soumettre en esclave aux genoux d’une femme ! D’ordinaire l’une de ces facultés exclut entièrement l’autre ou finit par l’absorber ; mais, chez Grimod de la Reynière, elles ne cessèrent jamais d’avoir ensemble leur cours régulier, et, comme deux lignes parallèles, elles se continuèrent jusqu’à la fin de ses jours, sans s’être rencontrées un seul instant.

 

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Une malheureuse aventure, dont les détails se trouvent consignés dans le tome II de la Chronique scandaleuse, vint ajouter encore à sa renommée. Un soir qu’il se trouvait aux représentations d’Armide, il se sentit extrêmement pressé par la foule. « Qui est-ce qui pousse de cette manière ? s’écria-t-il ; c’est sans doute quelque garçon perruquier ? – C’est moi qui pousse, lui répondit aussitôt un militaire ; dis-moi ton adresse, j’irai demain te donner un coup de peigne. »

 

Ce militaire était lui-même fils d’un fermier général, M. de Caze. Le lendemain, les deux adversaires se joignirent, et s’étant rendus aux Champs-Élysées, ils se battirent au pistolet en plein jour, devant trois mille personnes. Cet acte incroyable d’originalité et d’audace, un des plus extraordinaires de cette extraordinaire époque, eut un triste résultat : le pistolet de Grimod creva l’œil et laboura la tête de l’infortuné militaire, qui expira quelques heures après.

 

On aura remarqué la singularité d’un duel au pistolet au XVIIIe siècle. Il est vrai que MM. de Caze et de la Reynière étaient les rejetons de deux financiers. Cette affaire fit un bruit énorme et acheva de répandre le nom du jeune avocat. L’été suivant, il fut chansonné en compagnie de Mesmer, de Franklin et de Delille, dans quelques couplets qui coururent les rues :

 

Diogène moderne,

Un fou, que chacun berne,

Croit tenir la lanterne

Et tranche du Caton ;

Contre la raillerie

Sa cervelle aguerrie

Affiche la folie

Et prêche la raison.

Changez-moi cette tête,

 

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Cette grimaude tête,

Changez-moi cette tête,

Tête de hérisson.

 

Ce dernier vers faisait allusion à la coiffure élevée qu’affectionnait Grimod de la Reynière.

 

Malgré l’honneur que voulaient bien lui faire les chansonniers, ses titres étaient encore des plus modestes, car, en dehors de ses articles de journaux, il n’avait publié qu’un mince volume ayant pour titre : Réflexions philosophiques sur le plaisir et signé UN CÉLIBATAIRE, en ressouvenir de ses malheurs d’amour. Il est vrai que cet ouvrage avait obtenu quelque vogue, grâce au bruit que l’auteur faisait dans le monde ; que trois éditions en avaient été imprimées en dix mois ; que les gazettes en en avaient parlé, etc. Il n’en fallait pas davantage pour lui donner rang au Parnasse, à lui surtout, l’homme de richesse et de noblesse. Les Réflexions sur le plaisir, que nous avons tâché de lire, ont pu être très-goûtées à leur date ; la mode était alors de ces espèces de dissertations morales ; mais quoiqu’en faisant la part à d’ingénieux paradoxes, à des peintures plus vraies qu’amusantes, à un style de bonne compagnie et aussi coulant que peuvent le désirer les lecteurs débonnaires, nous avouons n’y avoir goûté qu’un intérêt médiocre, et nous avons tout lieu de croire que le succès en serait de nos jours complétement négatif. – La seconde période littéraire de Grimod, c’est-à-dire celle qui commence à l’Empire, nous paraît plus satisfaisante à tous les points de vue, et aussi plus utile. On ne nous reprochera donc pas trop, jusque-là, de nous attacher à l’homme, préférablement à l’écrivain.

 

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