Gastronomie
Chapitre XVII
Le café des malades. – Souper parisien. – Jaune-d’œuf. –
Fusion.
LE CAFÉ DES MALADES
Méry allait rarement au café. Je lui en demandai un jour la raison :
– Que voulez-vous, me répondit-il ; rien de ce qu’on boit dans les cafés ne saurait me convenir. Vous savez que je suis malade.
– Vous ? m’écriai-je avec étonnement.
– Certainement, fit-il d’un air sérieux.
Et il continua :
– Ah ! si les cafés entendaient mieux leurs affaires ! Si, au lieu de breuvages excitants et destructeurs, on y débitait des cordiaux salutaires et des philtres apaisants ! Si, régénéré par une direction exclusivement médicale, le café, tout en conservant ses avantages de distraction, pouvait devenir une succursale du foyer domestique ! Ce serait charmant ! Quelle
– 291 – idée honnête et riante que la fondation d’un Café des Malades !
Je flairai une de ces boutades comme il en échappait au spirituel Marseillais.
– Un Café des Malades ! Allons donc ! m’écriai-je en vrai compère de comédie.
– Oui, oui, un Café des Malades ! répliqua Méry ; ce n’est pas d’aujourd’hui que j’y pense. Il est tout bâti dans ma tête. Le Café des Malades serait aussi grand que les autres, plus grand peut-être. Comme les autres, il aurait vingt billards, trente billards. Le gaz y serait remplacé par la bougie, qui donnerait une lueur plus douce, inodore, et mieux appropriée au caractère discret de l’établissement. L’usage du tabac y serait rigoureusement proscrit. Sauf ces légères différences, tout se passerait au Café des Malades absolument comme dans les autres cafés.
Méry était lancé ; il n’y avait plus qu’à le laisser aller.
– Bravo ! lui dis-je.
Il s’arrêta sur le trottoir et me saisit le bras.
– Voyez-vous d’ici l’aspect animé des tables du grand Café des Malades ? Entendez-vous les interpellations qui se croisent et s’entre-choquent : « Garçon ! – Voilà ! voilà ! – Eh bien ! mon infusion de tilleul ? – Elle va bien, monsieur ; vous allez l’avoir dans une minute. – Mon bouillon d’herbes, garçon ? – On vous l’apporte. » Et les dominos de s’agiter et de grincer ; et les dés de rouler dans la boîte du jacquet ; et les pièces des échecs de s’ajuster en rang de bataille. « Je vous joue une bouteille d’eau de Sedlitz. – En combien ? » Un tousseur dit à un autre : « Faisons-nous une boîte de jujubes
– 292 – en trente carambolages ? » Les rentiers réservés, les bourses modestes se contentent de jouer la moindre des choses, un morceau de réglisse ou un petit pot de miel rosat. Quelques instants avant la fermeture, qui a toujours lieu vers dix heures, pas plus tard, les consommateurs se groupent, s’échangent. « Vous avez perdu trois camomilles, je vous les joue contre ma graine de moutarde. » – « Garçon, vous mettrez à mon compte deux sirops de limaçons. » Un autre s’approche galamment de la dame du comptoir et lui dit, la bouche en cœur : « Les pilules de M. Frémont sont pour moi ! »