Gastronomie
Chapitre VIII
Dans tous les environs la vendange était faite.
Du bourg de Valeyrac, ce soir, c’était la fête ;
Les vendangeurs partaient, on fêtait leur départ.
Adieu paniers ; – dansons et chantons sans retard !
On arrivait déjà d’une lieue à la ronde.
Les hommes avaient mis leur belle veste ronde,
Les femmes avaient mis leur plus rouge jupon ;
Et, gravement pimpants et la mine essoufflée,
Ils couraient, car déjà derrière la vallée
On entendait le bruit rauque d’un violon.
Je ne vous dirai pas, – à la façon flamande, –
L’enseigne de l’auberge et la folle guirlande
Que l’on avait ce soir appendue au brandon ;
Je ne vous dirai pas les rondes, les quadrilles,
Les buveurs accoudés et les joueurs de quilles ;
Je ne vous ferai pas le tour du rigaudon.
Ah ! parlez-moi plutôt des temps mythologiques
Où le ciel se peuplait de héros et de dieux,
Où le monde passait dans des splendeurs magiques,
Où l’Olympe entr’ouvrait son cycle radieux ! –
C’était sur quelque mont solitaire et sauvage,
À l’heure où le soleil déserte le rivage ;
On voyait accourir, partis dès le matin,
Les bergers empressés de maint vallon lointain ;
Sous l’odorant fardeau des roses d’Idalie
La façade du temple était ensevelie ;
Un satyre cornu sculpté sur le fronton,
Aux lèvres un hautbois, riait sous le feston ;
Et les nymphes, autour du satyre pressées,
Ployaient sous les raisins leurs têtes renversées.
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Est-ce une vision, poëte, où sommes-nous ?
Ardente, l’œil pourpré, la bacchanale antique
Se dresse devant moi sous le sacré portique.
Voici le sanctuaire et le peuple à genoux !
Évohé ! Évohé ! quel feu divin m’embrase !
Je sens bouillir mon front sous l’éclair qui le rase ;
Dans le fond de mon cœur je sens gronder ma voix :
Le voile de mes yeux se déchire, et je vois !
En marche ! Promenez devant nous les corbeilles !
Que le son des tambours disperse les abeilles !
Et que l’oiseau qui vient picorer le pépin
S’enfuie au vent bruyant de nos branches de pin !
Mêlons à nos cheveux de douces violettes ;
Musiciens, prenez votre casque d’aigrettes,
Et d’une voix unie au mode lydien
Dites-nous les exploits de Bacchus l’Indien !
Allez, versez le miel de la muse lyrique ;
Ceignons nos ceinturons et dansons la pyrrhique !
Venez, les Égipans, les Faunes des jardins,
Les Satyres barbus avec vos peaux de daims ;
Venez, les chèvre-pieds ; accourez, les Bacchides ;
Ajustez vos bandeaux, rattachez vos chlamydes ;
Et dansons ! – Ébranlons sous nos pieds la forêt !
Comme déjà le sol tournoie et disparaît !
L’arbre semble alourdi comme un autre Silène ;
Brandissons nos roseaux, dansons à perdre haleine !
De notre cercle immense ardent à fendre l’air
Embrassons la forêt dans nos anneaux de chair !
Tout fuit autour de nous, mon front vibre et ruisselle.
Dansons ! – Hécate luit sur les pâles marais,
Le vent du soir se lève impétueux et frais ;
Je vois, je vois là-bas le temple qui chancelle.
Dansons ! – Et vous Cinthie, Euphrosine, Aglaé,
Versez-nous à pleins flots vos brûlantes rasades ;
Notre patère est vide ; encore, mes Thyades !
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