Gastronomie
Ode à L’ivresse
C’est vider le cellier !
La Révolution eut le respect du vin.
Quand elle transforma le calendrier, elle fit commencer, l’année républicaine au premier jour du mois de la vendange, vendémiaire, et elle consacra ce jour au raisin.
Le dixième jour, correspondant au 1er octobre, fut consacré à la cuve, et le vingtième au pressoir.
Pour qu’il soit bon, un livre doit toujours laisser au lecteur une inquiétude, un désir, une rêverie.
Tout ne doit pas être fini, une fois les feuillets achevés. Je veux être conduit par l’écrivain sur la lisière de l’au delà.
Eh bien ! le plus grand éloge qu’on puisse faire du livre de M. Albert de la Fizelière, c’est qu’il donne envie de boire. Il altère profondément. Il donne l’idée d’une table chargée de toutes sortes de flacons. On étend le bras, en le lisant, comme pour chercher un verre ; on lève les yeux, on a cru voir une treille au plafond. Un vent guilleret semble tourner les pages. L’œil s’attendrit, la lèvre se dessèche. La pensée, doucement voltigeante, va d’Érigone à Rabelais ; un bruit de chanson et de cristal se mêle à des physionomies enluminées comme des roses rouges. On a soif, vraiment, on a soif ! Que voulez-vous que je vous dise de plus ?
ODE À L’IVRESSE
Ivresse chaude et forte,
– 206 –
À qui j’ouvre ma porte
Les jours de désespoir,
Ivresse, viens ce soir !
Viens, éclate et flamboie,
Ivresse ! sois ma joie !
Apaise à flots pressants
La soif de tous mes sens.
Viens, nous irons, ma chère,
Voir sous le réverbère
Les ivrognes ronflants
Et rouges de vin blanc ;
Et ces fakirs des halles,
Qui rêvent sur les dalles
D’un cabaret impur,
Les yeux fixés au mur.
Sur le seuil des tavernes,
Trébuchant, les yeux ternes,
Ta bouche me dira
Hoffmann ou Lantara.
Quelle forme enchantée,
Courtisane protée,
Quel costume impromptu
Pour moi vêtiras-tu ?
Auras-tu robe blanche,
Col étroit, lourde hanche,
Et, champagne engageant,
La couronne d’argent ?
Seras-tu la coquine
Et svelte médocquine,
Qu’on boit à petit feu,
– 207 –
Fille de Richelieu ?
Ou la Flamande épaisse,
Honneur de la kermesse,
Dont Brauwer le fripon
Tracasse le jupon ?
Terrible ou caressante,
Pâlie ou rougissante,
Au diable l’embarras !
Viens comme tu voudras.
Viens, pourvu que je voie,
Vieille fille de joie,
Étinceler encor
L’eau-de-vie aux yeux d’or,
Sans voile, sans agrafe,
Toute nue, en carafe,
Éclair emprisonné
Sous le cristal orné !
Viens, je suis ton poëte !
Avant que je te jette
Mes bras autour du cou,
Va mettre le verrou.
Est-ce que tu me boudes ?
Pose-là tes deux coudes,
Et pendant que je bois,
Parle-moi d’autrefois.
Te souvient-il, drôlesse,
De ma grande tristesse
Et des pleurs insensés
Que nous avons versés ?
– 208 –
Heures trop tôt flambées !
Grosses larmes tombées !
Fureurs sous les balcons !
Délires sans flacons !
Bah ! si je vous regrette,
C’est peut-être en poëte ;
Et peut-être ai-je tort
De croire mon cœur mort.
L’amour, je le retrouve,
Chaud comme sang de louve,
Au fond du verre ardent
Qui grince sous ma dent !
Mettre, ô folle merveille !
Des baisers en bouteille,
Et, comme une liqueur,
Boire à longs traits son cœur !
Aussi bien, ma maîtresse,
C’est toi, toi seule, Ivresse !
Et, dans tes bras de feu,
À tout j’ai dit adieu.
Ah ! comme je t’adore,
Effroyable Pandore !
Pourtant, je te le dis,
Souvent je te maudis.
Cet amour que j’étale
Pour toi, belle brutale,
On en sait le pourquoi :
Tu ne trompes pas, toi !
Tu ne sais pas, sauvage,
Lentement, avec rage,
– 209 –
Tirer les pleurs des yeux ;
Tu fais mourir, c’est mieux.
Viens, les coupes sont prêtes,
Madère des tempêtes ;
Toi, gin, qui fais les fous,
Et vin à douze sous !
Viens, il me faut la lutte
Sous la table en culbute,
Tous deux à bras le corps,
Et les yeux en dehors !
Les bouteilles qu’on casse,
Les chaises que ramasse
Le plaintif hôtelier
Tordant son tablier ;
Les coups, et puis la garde,
Et le sang qu’on regarde
Couler stupidement
Sur le plancher fumant…
Prends toute ma tendresse !
Je t’appartiens, Ivresse ;
Maintenant c’est ton tour,
Et que meure l’Amour !
Meurs, toi qui fus mon maître,
Meurs deux fois ; – et peut-être
Qu’un jour, en frappant là,
Plus rien ne répondra !
– 210 –