Gastronomie
VI L’abbaye de Domèvre
VI
L’ABBAYE DE DOMÈVRE
Grimod de la Reynière demeura deux ans dans cette retraite. Il avait voulu être chartreux, il se trouva presque chanoine. Les soins et les égards ne lui manquèrent pas : il pouvait correspondre avec ses amis et recevoir des visites. Le directeur de l’abbaye était d’ailleurs un personnage très-distingué, qui parvint à prendre de l’empire sur son pensionnaire. « Je dois à son amitié et à ses conseils, écrivait Grimod, l’abjuration de quelques erreurs, l’oubli de quelques injustices et le repentir de beaucoup d’écarts. Il s’y est pris en homme d’esprit et qui connaît les hommes. Il n’a rien brusqué, sachant bien qu’avec moi c’était le moyen de tout perdre. Et avec le temps, la patience et la douceur, il a opéré dans mes idées une révolution dont je m’étonne moi-même et qui pourra tourner au profit de mon existence et de mon bonheur futurs. Ainsi, loin de désirer de quitter cette demeure, je souhaite au contraire que mon séjour s’y prolonge encore de plusieurs mois. Cela donnera le temps à mes résolutions nouvelles de s’affermir ; les prétextes de haines contre moi s’affaibliront, et je reparaîtrai à Paris comme un homme nouveau qu’il faudra juger tout différemment
que par le passé7. »
7 Cette lettre et les suivantes sont extraites du Drame de la vie, tome V.
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Ces sages déterminations ne se démentirent point ; pendant tout le temps de son exil il se montra patient et fort résigné. Comme il n’avait pas été rayé du tableau des avocats et qu’il n’avait pas abandonné les affaires de ses clients, il fit venir de Paris un secrétaire avec qui il travailla beaucoup. Mercier, qui était toujours par monts et par vaux, aujourd’hui à Francfort, demain à Hambourg ou à Leipzick, vint le voir, et passa une semaine avec lui ; le sensible dramaturge prit beaucoup d’intérêt à son sort, et promit de s’entremettre auprès de sa famille. Grimod de la Reynière se montrait de bonne composition : il consentait à prendre une charge au parlement de Metz, où on le désirait ; mais, sur l’article des déjeuners et des soupers, il ne promettait rien et n’entendait rien accorder de ce qu’on paraîtrait exiger de lui comme un sacrifice. On conçoit dès lors que les négociations, de l’auteur du Tableau de Paris eurent peu de succès, – si peu de succès, qu’on refusa même à Grimod la permission de faire un petit voyage à Strasbourg, où le directeur de Domèvre voulait l’emmener.
Pendant son absence et dans un but qui ne peut être imputé qu’à la malveillance, on publiait sous son nom, dans Paris, une sorte de diatribe dirigée contre madame de Genlis. Il en fut beaucoup affecté, car jamais il ne s’était permis, non pas d’imprimer, mais même d’exprimer une opinion à propos de cette dame. M. Durozoir, dans une notice sur Grimod, publiée au supplément de la Biographie universelle (t. LXVI, année 1839), écrit ceci : « Le Songe d’Athalie, parodie-satire contre madame de Genlis, que Rivarol et Champcenetz avaient donnée sous son nom, n’est pas de lui, mais il ne réclama pas contre cette supposition. » C’est une erreur.
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Grimod de la Reynière envoya un désaveu complet de ce morceau à la Correspondance littéraire et secrète de Neuvied ;
on peut le voir dans le n° 52 bis8.
Plus tard, à ce sujet, il exhala de nouveau son mécontentement dans l’Alambic, publié en l’an XI : « Cette petite noirceur, dit-il, qui était un faux caractérisé, et sous ce rapport, justiciable des tribunaux criminels, n’en imposa à personne. Rivarol avait depuis longtemps perdu le privilège d’être cru sur parole. Pour Champcenetz, plus bête que méchant, c’était, au fond, un assez bon diable. »
Une seconde contrariété vint s’ajouter à celle-ci. Son imprudent ami Rétif de la Bretonne, qui, comme on le sait, écrivait d’après nature et n’a jamais inventé, s’avisa de reproduire tout au long l’histoire des amours de Grimod, dans le premier volume des Françaises. Grimod, quoique très-avide de publicité, ne put s’empêcher de lui en marquer son mécontentement dans une lettre qui nous éclaire sur la véritable nature de ses sentiments filiaux, et qui anéantit en même temps bien des calomnies : « Ce n’est pas sans la plus grande surprise, mon illustre ami, que, dès les premières
8 Nous possédons cette pièce. C'est une brochure de 20 pages in-8° avec une épître dédicatoire à M. le marquis Ducrest, signée Grimaud (sic) de la Reynière. Le sel n'y est pas répandu à pleines mains. Entre autres choses, on fait dire ceci à la Reynière : « On sait que, dans Adèle et Théodore, une comtesse de Genlis a fait, parmi tous les portraits des gens de sa connaissance, celui de madame de la Reynière, sa bienfaitrice, sous le nom de madame d'Osly ; de sorte que cette parodie est moins une vengeance qu'un acte de piété filiale. » Condorcet et Buffon sont très-attaqués dans le Songe d'Athalie.
– 102 – lignes, je me suis reconnu sous le nom de Reinette, et que j’y ai vu mon histoire, ou peu s’en faut, avec madame Mitoire. Vous me permettrez cependant de vous dire que la peinture que vous faites de mon caractère et de ma conduite avec mes parents est un peu chargée et pourra fournir à mes ennemis des armes contre moi. Le plus acharné n’aurait pas dit pis, et cette phrase surtout : Il cessa d’honorer sa mère, s’approche de mes dissensions domestiques, et pourrait me faire le plus grand tort. Si j’ai des opinions, des principes et des façons d’agir différentes de celles des personnes à qui je dois le jour, je n’ai jamais cessé d’avoir pour elles le respect qui leur est dû à tant de titres, et si j’avais eu le malheur de m’en écarter, je désavouerais ces nuages comme des illusions à jamais détestables. Pourquoi donc consigner, dans un ouvrage où je suis désigné aussi particulièrement que si j’y étais nommé, une façon de penser qui n’a jamais été et ne sera jamais la mienne ? Je vous avoue que je ne puis m’empêcher de vous en vouloir un peu de m’avoir traduit devant le public sous ces odieuses couleurs ; je vous ai abandonné volontiers les divers événements de ma vie qui pourront trouver place dans vos ouvrages, mais je suis fâché que vous me déniiez des sentiments qui seront toujours chers à mon cœur, et que vous m’en prêtiez d’autres auxquels ma conduite extérieure peut malheureusement donner créance dans le public. Si vous voulez faire votre paix avec moi, répondez-moi bien vite ; ce n’est qu’à ce prix que j’oublierai ce dont je me plains. »
La réponse de Rétif m’est inconnue, mais on peut supposer qu’elle ne satisfit pas entièrement Grimod de la Reynière, car celui-ci revint peu de temps après sur le même grief, et développa de nouveau le chagrin qu’il en avait : « Ma sensibilité sur le rôle que je joue dans les Françaises n’a rien que de très-naturel ; on m’a prêté à l’égard de mes
– 103 – parents des sentiments trop étrangers à mon cœur pour que je ne sois pas vivement affecté à tout ce qui pourrait donner lieu à de nouvelles imputations. Je voudrais de bon cœur effacer de mes larmes tout ce qui a été écrit contre moi à cette occasion. » Devant une déclaration aussi franche, les reproches des biographes doivent tomber ; mais il fallait connaître cette lettre. Un peu plus loin. Grimod, ramené au souvenir de son amour pour madame Mitoire, s’attendrit sur cette page de sa jeunesse ; il dit : « Vous avez rouvert une blessure dont mon cœur saignera longtemps, et qu’un intervalle de neuf années remplies d’orages n’a pu encore guérir. Ah ! si vous m’aviez parlé de votre projet, je vous aurais donné des lettres de la céleste cousine ; vous auriez pu en imprimer quelques fragments qui n’auraient pas déparé votre nouvelle. » La céleste cousine ! combien ce mot, tout ridicule qu’on l’ait fait depuis, arrive sincèrement dans ces lignes ! comme il fait croire à l’amour de Grimod !
Restons encore sur cette lettre, où on le voit s’abandonner avec confiance, surtout avec simplicité ; écoutons-le parler d’un ton amer de l’indigne attachement qu’il fit succéder à sa passion pour sa cousine : « Ma réserve dans les affaires de cœur, écrit-il, a toujours été très-grande avec mes plus intimes amis, surtout lorsque l’objet n’était pas de nature à me faire beaucoup d’honneur. Vous ne sauriez croire combien cette malheureuse intrigue, qui m’entraînait malgré moi (j’aurais donné tout au monde pour en être délivré !) me coûtait de toute manière ; j’aurais voulu briser mille fois cette indigne chaîne, et j’étais retenu par un ascendant que je ne puis expliquer. Un cœur comme le vôtre, qui a éprouvé l’amour dans toute sa fureur, m’entendra à demi-mot. Enfin l’absence, la retraite, les bonnes réflexions m’ont ramené à moi-même. Je sens plus que jamais la vérité
– 104 – de ce principe, qu’on néglige trop pour être heureux : – c’est que le bonheur n’est que dans l’ordre. »
Est-ce bien Grimod de la Reynière qui parle ainsi ? Douze mois de séjour chez les chanoines de Domèvre lui ont-ils donc suffi à se dépouiller aussi complètement ? On le croirait presque à l’entendre. « J’ai perdu en énergie ce que j’ai gagné en méditation ; mon âme n’a plus de ressort, on ne m’accusera plus d’avoir un caractère. En un mot, je suis devenu comme tout le monde, moi qui me piquais de ne ressembler à personne. » Il n’aspire qu’à acheter une terre dans un coin de province, et, libre de toutes passions actives, à être renfermé dans la classe des êtres oubliés. Déjà même, devançant l’œuvre du temps, il chante son abjuration dans des stances dont voici le début :
De l’amour j’ai brisé les armes,
Ainsi que je l’avais promis ;
Mais loin d’en répandre des larmes,
J’en plaisante avec mes amis.
Plaisanter, se rire de l’amour, à vingt-neuf ans, est-ce bien possible, ou plutôt est-ce longtemps possible ? Non, les cœurs les plus éprouvés, ceux-là même qui se disent blessés à mort, ont quelquefois les retours les plus déconcertants du monde. Et dans ce cas, ce sont les philosophes qui souffrent plus que les ignorants : ils souffrent par toutes les plaies ouvertes de leur clairvoyance ; ils mesurent en frissonnant l’étendue et la profondeur du gouffre où ils se laissent choir. Il faut être Buffon ou Gœthe pour posséder la grande philosophie insensible. Mais un amateur de théâtre comme Grimod de la Reynière, un courtisan des jolies-lettres (je ne dis pas des belles-lettres), un homme qui a toujours vécu la
– 105 – rose à la main ou la serviette à la boutonnière, peut-il raisonnablement venir s’écrier, avant la trentaine : De l’amour j’ai brisé les armes !
L’amour n’allait pas tarder à le punir de cette fanfaronnade. Nous avons dit qu’il avait la permission de recevoir des visites à l’abbaye ; un jour, il arriva, nous ignorons d’où, des dames, nous ignorons lesquelles, qui soumirent à de nouvelles épreuves sa philosophie encore mal aguerrie. Du moins c’est ce que laisse supposer ce passage mystérieux de sa correspondance : « Le 3 juin, j’ai vu ici des dames que j’attendais depuis longtemps, et auxquelles il a fallu faire assidûment compagnie ; elles sont reparties le 11, et pendant ces huit jours, il ne m’a pas été possible d’écrire une lettre. Je viens de passer de bien heureux moments… On achèterait une telle semaine par dix années de souffrance, qu’on ne la payerait pas encore trop cher. Mais, motus !… Que ne puis-je entrer ici dans d’autres détails ! Mon cœur est plein, et la prudence me défend de le soulager… Votre pénétration suppléera à ce que ma plume ne peut écrire. Ah ! si les secrets de l’amitié étaient respectés à la poste, je n’en aurais aucun pour vous ! »
Voilà donc le roman de Grimod de la Reynière qui recommence de plus belle, en dépit de ses résolutions et des serments prononcés tout à l’heure sur l’autel de l’indifférence. À quoi faut-il rattacher cette inclination, qui se révèle d’une façon brusquement enthousiaste ? Il paraît qu’en recevant cette missive, si différente de celle qui l’avait précédée, son confident Rétif hocha la tête, s’inquiéta, prit des informations, et lui fit entendre que, depuis la rupture de ses relations avec la céleste cousine, il n’était pas très-heureux dans le choix de ses maîtresses. Grimod, incrédule et épris, ne lui répondit qu’en souriant, et avec ce ton
– 106 – d’assurance qui donna toujours tant de poids à ses fautes : « B***, qui va recueillant tant de sots propos et toutes les calomnies semées contre moi pour en régaler mes amis, B***, à ce qu’il me semble, vous a fait naître des soupçons sur la nature des sentiments que j’éprouve et sur le mérite de la personne qui en est l’objet. Je veux le laisser, lui-même les détruire ou les fortifier. Il est depuis huit jours dans le lieu qu’elle habite et bien à même de l’étudier. Or, comme il voit tout en noir, vous croirez sans peine que le bien qu’il pourra vous en dire n’est pas exagéré. » Qui ne reconnaît là le langage d’un amoureux cuirassé contre le doute et s’aveuglant à plaisir ?
À la fin, c’est-à-dire au bout de dix-huit ou dix-neuf mois, il s’ennuya résolûment de sa vie sédentaire. Il écrivit à sa famille les lettres les plus soumises et les plus tendres ; mais sa famille affecta de ne pas le croire sincère, et, animée contre lui par un grand nombre de clabaudeurs, elle conçut même un instant le projet de resserrer les chaînes de sa captivité. Grimod fut anéanti par cette nouvelle. Les lignes suivantes, écrites à la date du 23 novembre, témoignent de son accablement : « Croiriez-vous que, loin d’accélérer mon retour, on ne s’occupe qu’à prolonger mon exil ? Que dis-je ? On change ma prison en un cachot. Vous frémirez lorsque vous apprendrez qu’il est question de me transférer à Maréville, maison de force voisine de Nancy, destinée aux insensés et à ceux qui troublent l’ordre de la société par des délits graves ? Tel va peut-être bientôt être l’asile de votre infortuné ami ! C’est ainsi qu’on récompense dix-neuf mois d’une conduite sans reproches. Alors le désespoir achèvera de m’ôter le peu de santé qui me reste ; je tomberai du désespoir dans l’insensibilité, et l’insensibilité me conduira au tombeau. C’est le vœu de mes ennemis les plus chers ; il ne tardera pas à être rempli. Puisse au moins mon souvenir
– 107 – vivre dans la mémoire des lettres et de l’amitié ! Puisse-t-on honorer ma cendre de quelques regrets, et couvrir mon marbre insensible de quelques fleurs !… »