Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 27 sur 101

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Gastronomie

IV Balthazar

IV

BALTHAZAR

 

Il est temps d’en venir à ce fameux festin du 1er février 1783, qui causa tant de rumeur dans Paris et qui fut le grand motif de toutes les petites persécutions que devait essuyer plus tard Grimod de la Reynière. Ce festin fut donné en l’honneur de mademoiselle Quinault, récemment décédée, ce qui explique le mélange de quelques cérémonies funéraires introduites dans ce souper. Les lettres d’invitation imitaient la forme et le style des lettres de mort : « Vous êtes prié d’assister au convoi et enterrement d’un gueuleton qui sera donné par Messire Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la Reynière, écuyer, avocat au Parlement, correspondant pour la partie dramatique du Journal de Neufchatel, en sa maison des Champs-Élysées. On se rassemblera à neuf heures du soir, et le souper aura lieu à dix. »

 

Afin d’éloigner son père de cette fête, il se rendit la veille chez lui et le prévint qu’il comptait faire tirer un feu d’artifice à l’occasion de la paix. C’était une fausse confidence, mais il avait spéculé sur l’aversion bien connue que l’auteur de ses jours avait pour les détonations de toute espèce. Le bonhomme craignait la poudre autant que la foudre, et il s’était fait établir un appartement au fond de sa cave, pour s’y réfugier quand le tonnerre grondait. Aussi accueillit-il par un soubresaut la nouvelle que lui annonçait son fils.

 

« Un feu d’artifice dans ma maison ! s’écria-t-il. – J’ai jugé convenable de vous en avertir, afin que le bruit ne vous

 

– 85 – effrayât pas, ajouta Grimod. – Au diable vos pétards et vos fusées, monsieur ! Ne pouvez-vous aller les tirer ailleurs ? – J’ai fait rassembler dans mon appartement toute la poudre nécessaire ; soyez sans inquiétude, continua-t-il avec le plus imperturbable sang-froid. – De la poudre ! – Une cinquantaine de livres seulement. – Sous mon toit, à trois pas de mon cabinet ! Mais vous voulez donc me faire sauter ? – Oh ! fit Grimod en souriant. »

 

Le financier agita violemment une sonnette, et, d’une voix coupée par la frayeur, il dit au laquais qui se présenta : « Faites atteler ; je ne veux pas rester un quart d’heure de plus dans cette maison. »

 

Les moindres détails de ce souper sont relatés dans les Mémoires de Bachaumont, qui le traite de « farce de carnaval. » Le fait est que le ridicule et le somptueux s’y mêlèrent à égale somme. Il y eut neuf services ; les marmitons étaient revêtus d’aubes blanches, et deux joueurs de flûte marchaient en avant des plats ; on s’essuyait les mains aux cheveux dénoués de plusieurs belles filles costumées à la mode romaine. Les convives, au nombre de vingt-deux, étaient tous hommes de lettres ou avocats : il n’y avait pas de femmes. Au dessert, le public fut admis à jouir du coup d’œil dans une galerie.

 

« En vérité, cela devient trop bouffon ! ne put s’empêcher de murmurer un des convives ; on va nous mettre aux Petites-Maisons en sortant d’ici. »

 

On ne les mit pas aux Petites-Maisons, mais le souper fit un bruit étonnant ; plusieurs jeunes gens de robe, qui n’y avaient point assisté, entre autres le frère d’un président à mortier, en demandèrent la répétition. Grimod était trop poli pour s’y refuser. C’est ce deuxième souper dont la

 

– 86 – physionomie nous a été transmise dans une gravure très-fidèle qui décore le tome VII (treizième partie) des Nuits de Paris, de Rétif de la Bretonne. En sa qualité d’invité et d’ami de la maison, Rétif de la Bretonne s’y est fait représenter entre Mercier et les frères Trudaine ; on le reconnaît à son chapeau sur la tête, particularité au moins incongrue. M. de Fontanes (bizarre voisinage !) est assis non loin de Marie-Joseph Chénier et d’un vieillard assez extraordinaire, M. Aze, lequel était une autorité en matière de gourmandise, un philosophe praticien, père de vingt enfants et auteur d’un manuscrit en quatre volumes in-folio, connu sous le titre des Règlements de M. Aze. La gravure des Nuits nous montre Grimod de la Reynière au moment où il guide la procession du premier service autour de la table : sa démarche est gracieuse, il est vêtu tout de noir, et ses mains sont cachées, l’une dans son jabot, l’autre dans sa culotte ; il a deux montres, par conséquent deux breloques ; il a la mine d’un fort joli jeune homme. Trois grands lustres ornés de cristaux taillés en fleurs de lis, et une double rangée de lampions répandent une clarté considérable.

 

On servit les mêmes plats qu’au premier souper, et dans un appareil entièrement semblable ; seulement la galerie fut interdite au public. Pour y suppléer, l’on y admit les officiers servants lorsqu’ils eurent fait leur devoir ; ensuite Grimod de la Reynière embrassa cordialement tous ses invités. La chaleur devint bientôt si forte, qu’on fut obligé d’ouvrir les fenêtres, quoiqu’il gelât en dehors ; c’était le 12 février. « Après le repas, raconte Rétif, la conversation s’anima, on parla littérature ; le maître de la maison lut quelque chose de sa Lorgnette philosophique, qu’on achevait d’imprimer, ouvrage excellent s’il avait été fait avec moins de précipitation, et si l’auteur eût eu plus présente à l’esprit l’épigraphe de son cabinet d’étude : Quieti et musis. Mais il

 

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était presque toujours en mouvement, et il écrivait au milieu d’un tracas si continuel qu’il lui fallait toute sa facilité pour produire quelque chose de passable. Et il est si vrai que la Lorgnette philosophique est au moins passable, que certains savants en pamphlets ont assuré qu’elle était copiée de la Berlue. Rien de moins vrai ; l’auteur écrivait toujours devant

deux ou trois personnes, et ne copiait jamais4 »

 

À Paris, où l’on se passionne aussi vite que l’on se dégoûte, on se passionna pour les soupers de Grimod de la Reynière, auxquels le comte d’Artois lui-même voulut assister incognito. Grimod en donna plusieurs par saison, au nombre desquels on doit en citer un, que M. V. Hugo semble avoir voulu reproduire sur la scène dans le dernier acte de Lucrèce Borgia. Ce n’était plus seulement, comme pour le souper commémoratif de mademoiselle Quinault, quelques attributs funéraires, quelques larmes d’argent répandues sur des draperies noires ; la mascarade avait été poussée plus loin cette fois. Chacun des convives avait derrière soi son cercueil, exact de dimension ; des cierges, au lieu de bougies, projetaient leur clarté jaune sur la nappe ; un chant sépulcral accompagnait l’entrée des services. C’était un jeu, soit, mais disons-le, ce jeu était indigne d’un vrai gastronome. Au reste, cela confirme tout à fait l’idée que nous avons exprimée d’une perturbation profonde causée par la ruine de ses espérances amoureuses, et, s’il nous en faut une preuve irréfragable, nous la trouvons dans un autre ouvrage de ce Rétif de la Bretonne, intitulé le Drame de la vie. Dans cette production, non moins singulière que les autres, l’auteur du

 

4 Les Nuits de Paris, ou le Spectateur nocturne (1789), tome VII, XIIIe partie, p. 2931.

 

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Paysan perverti a mis en dialogue les principaux événements intimes ou publics auxquels il s’est trouvé mêlé. C’est lui qui nous a appris le nom de madame Mitoire. Il nous raconte, dans l’acte IV, une conversation qu’il eut avec elle, conversation dans laquelle le caractère de Grimod est parfaitement défini et où la plupart de ses actes sont expliqués par la violence de ses désillusions.

 

Voici, dans son entier, cet étrange morceau.

 

SCÈNE XVIII.

 

Chez la Reynière fils, dans la bibliothèque, à onze heures du matin.

 

LA REYNIÈRE. – Mesdames et messieurs, nous allons commencer par la scène de nos déjeuners philosophiques, ce qui pourra nous faire attendre le dîner-souper. Vous savez que la dose est de vingt-deux tasses de café, versé par ces deux figures d’Apollon et de Marsyas ; cependant, ceux et celles que la délicatesse de leur complexion empêchera de prendre les vingt-deux tasses, pourront s’en tenir à la petite dose, qui est de dix-huit.

 

(On sert le déjeuner, qui est, en outre, composé de confitures de toutes les espèces. On fait des expériences d’électricité de tous les genres. Rétif est entre madame Mitoire et madame Chardon.)

 

MADAME MITOIRE, à Rétif. – Je désirais depuis longtemps vous connaître ; je veux vous parler de mon cousin. Il a un excellent cœur ; il a de l’esprit, mais il mécontente ses parents. Vous êtes son ami, l’homme dans lequel il marque le plus de confiance : ne serait-il pas possible de l’amener à les satisfaire, en prenant un état ?

 

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Cette affectation de vouloir être avocat au Parlement, de ne parler que d’acheter une charge de commissaire au Châtelet, a quelque chose de badin qui ne convient plus à son âge.

 

RÉTIF. – Madame, je sais quels ont été, quels sont encore ses sentiments pour vous. On a traité trop lestement cette passion profonde ; on vous a mariée au moment où l’on venait de lui laisser concevoir des espérances. Vous, et vous seule, auriez pu le gouverner par votre beauté touchante et si douce, dont on aime à sentir le pouvoir ; vous commandez comme on prie, et vous n’en êtes obéie que plus sûrement. Si on lui avait donné une femme de grande naissance et de beauté impérieuse comme celle de sa mère, il aurait pris à tâche, pendant toute sa vie, de la contrarier et de l’humilier ; et tel est, de ce côté-là, l’excès où il se fût porté, que, pour la rabaisser davantage, il aurait été capable de se faire décrotteur au pont Neuf. Vous seule étiez l’épouse faite pour lui. Votre père s’est cru très-prudent en vous mariant à un autre, et il a fait une école impardonnable : voilà le fond de mes sentiments. À présent, désirez-vous de moi autre chose que de vaines paroles ?

 

MADAME MITOIRE. – Oui ; je voudrais savoir quels sont les moyens que vous croyez propres à le corriger.

 

RÉTIF. – Il est un peu tard ; il connaît une femme de mœurs galantes et de méchant caractère ; il faut tâcher de lui en donner de l’horreur, mais non en attaquant cette femme de front ; ce serait assez pour qu’il l’adorât. Il faudrait, je n’ose presque le dire… que vous lui redonnassiez de l’amour.

 

MADAME MITOIRE. – Songez-vous… ?

 

RÉTIF. – Je sais que vous êtes mariée ; mais vous me demandez les moyens de le gouverner, et je vous donne les

 

– 90 – véritables, les seuls. La Reynière fils est insensible aux honneurs et aux intérêts. Il vous adorera encore, si vous le voulez, car vous avez des armes irrésistibles, et ce sourire, à sa place, me rendrait fou !

 

MADAME MITOIRE. – Brisons là. Vous êtes un philosophe relâché. Ah ! mon pauvre cousin, vous êtes perdu !…

 

MADAME CHARDON. – On ne s’est pas ennuyé dans cette longue attente du souper ; la Reynière a su assortir son monde pour l’esprit : voilà votre héros Mercier qui politiquise ; Fontanes récite des vers, M. Mitoire les écoute. Pas un instant de vide ! Depuis neuf heures que dure la séance, je ne me suis pas aperçue d’un seul moment oisif.

 

LA REYNIÈRE, survenant. – Mesdames, vous voilà dans un a-parté bien tranquille ; vous devez traiter de matières importantes ?

 

UN DOMESTIQUE. – Monsieur, va-t-on allumer les trois cent soixante-six lampions de la salle à manger ?

 

LA REYNIÈRE, vivement. – Oui ! oui !… Pardon, il faut que j’aille donner mes ordres.

 

MADAME CHARDON. Le voilà parti !

 

BAYARD, d’une voix forte. – Messieurs et mesdames, vous êtes servis.

 

SCÈNE XIX. (Huit jours après.)

 

Rétif chez madame de la Reynière.

 

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