Gastronomie
Ceux qui Ont Bien Vécu
Les lecteurs de l’Almanach des gourmands s’amusèrent beaucoup aussi de la fantaisie suivante, signée de Fulbert Dumonteilh.
CEUX QUI ONT BIEN VÉCU
LOUIS XIV. – Il m’est souvent arrivé de manger cinq assiettées de soupe, un ragoût de bœuf aux concombres, plusieurs cuisses de canard, quelques tranches de veau, cinq ou six artichauts, du lard, du boudin, avec un grand saladier de pruneaux.
VITELLIUS. – Des langues de rossignols, des cervelles de grives, des ouïes de truite, des foies de perroquet farcis de fraises du mont Ida, voilà mon ordinaire ! Au dessert je faisais égorger quelques esclaves pour me récréer la vue.
LE COMTE DE SORGE. – Mon fils n’était qu’un glouton, je le déshéritai ; ma cuisinière était un cordon bleu, je l’épousai.
LE PRÊTRE DE BRILLAT-SAVARIN. – C’était un soir de Noël ; je mangeai une oie, trois pintades, six pigeons ramiers, et je dis mes grâces.
CLÉOPÂTRE. – D’un seul trait, je bus une perle de trois millions.
ROMIEU. – Ô porcs du Périgord ! avez-vous compté les truffes que j’ai croquées quand j’étais préfet de la Dordogne ?
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UNE DAME VÊTUE DE NOIR. – Je suis la veuve Artémise ; j’ai consommé mon mari après l’avoir réduit en cendres. (Elle sort une petite boîte de cuir bouilli et avale quelques pincées de poudre conjugale.)
MILON DE CROTONE. – J’ai dévoré un bœuf !
ARTÉMISE, avec intérêt. – Vous avez dû bien souffrir ?
MILON. – En le dévorant ?
ARTÉMISE. – Non, un peu plus tard… à cause des cornes…
LUCULLUS. – En perdant l’appétit, je perdis la raison.
M. LAFARGE, DE LIMOGES. – J’aimais trop les gâteaux ; c’est ce qui m’a tué.
LOUIS XVIII. – Qui ne connaît pas mes côtelettes au martyr ?
LE MARQUIS DE CUSSY. – Et mes cailles à l’alicante ?
D’AIGREFEUILLE. – Et mes bécasses à l’anisette ?
LE DUC DE CAMBACÉRÈS. – Et mes grives à la fraise ?
GRIMOD DE LA REYNIÈRE. – Et mon fameux ânon truffé ?
CLÉOPÂTRE À GRIMOD. – Tiens ! vous avez six doigts à chaque main ?
GRIMOD. – C’est pour mieux tenir ma fourchette, mon enfant.
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HENRI IV. – Pas mal ! pas mal ! En venant au monde, on m’ingurgita trois gousses d’ail, ce qui explique peut-être pourquoi j’ai toujours eu l’haleine un peu forte.
UN SAUVAGE. – C’est moi qui ai mangé le capitaine Cook ; c’était un bien bon homme.
LE SERGENT DU VAL DE GRACE. – Les morts sont bien meilleurs !
CALIGULA. – Quand je dînais avec mon cheval, nos plats étaient saupoudrés de paillettes d’or…
ÉSAÜ. – Pourrais-je rappeler mon plat de lentilles ?
FONTENELLE. – Et moi, mes asperges à l’huile ?
SOUWAROF. – Mon dessert se composait toujours de raves crues et d’un litre d’eau-de-vie.
PIERRE LE GRAND. – Je reconnais là un vrai Russe ; quand j’étais charpentier, j’aimais assez à arroser une assiettée de suif de quelques bouteilles de genièvre.
LE PROPHÈTE ÉZÉCHIEL. – Si Cambronne était là, il dirait ce que j’ai mangé.
BASSOMPIERRE. – Quand mon verre était trop petit, je buvais dans mes bottes.
LE DUC DE CLARENCE. – La mort est bien douce dans un tonneau de malvoisie.
LE RÉGENT. – Je suis mort à table dans les bras de ma maîtresse.
ÈVE, rougissant. – N’oubliez pas ma pomme…
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MADAME DE MAINTENON. – L’histoire a immortalisé les bouillis de madame Scarron.
LOUIS XIV, avec sévérité. – Françoise, je vous ai défendu de prononcer devant moi le nom de cet infirme !
(Un mulâtre gigantesque entre bruyamment) :
TOUS LES MORTS. – Alexandre Dumas ! ! !
ALEX. DUMAS. – Oui, c’est moi, le plus grand, le plus fécond, le plus étonnant… À mon arrivée sur les bords du Styx, j’ai trouvé Caron qui lisait les Trois Mousquetaires, je lui ai dit mon nom et il m’a passé dans sa barque, (il donne une poignée de main à Louis XIV et baise Cléopâtre au front.)
LE LECTEUR, à part. – Quel homme extraordinaire !
CLÉOPÂTRE. – Et si modeste !… Eh bien ! qu’allez-vous nous dire, mon cher Alexandre ?
ALEX. DUMAS. – Qu’en Suisse, j’ai mangé des biftecks d’ours ; en Russie, des pieds de loups à la poulette ; à Constantinople, des fricassées d’oreilles de chien ; en Égypte, des museaux de crocodiles à l’huile et au vinaigre ; en Afrique, des queues de lions en matelote.
ÉZÉCHIEL. – Je suis épaté.
UGOLIN. – J’ai rongé le crâne de mes enfants.
UN GREC. – Pour garder le secret d’État qui m’était confié, j’ai coupé ma langue avec mes dents et je l’ai avalée.
UN NAUFRAGÉ DE LA MÉDUSE. – J’ai mangé quatre chapeaux de matelots.
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CHARLES IX. – Le premier dindon qui parut en France fut servi à ma table.
CRÉBILLON FILS. – On bâtirait une forteresse avec les coquilles des huîtres que j’ai ingurgitées dans ma vie.
UN SAPEUR DE LA GRANDE ARMÉE. – En revenant de Moscou, je mangeai la tête tout entière du cheval de mon colonel.
PYTILLE. – Pour conserver à ma langue toute sa faculté gustative, j’avais imaginé de l’envelopper d’une membrane que je sortais au moment de me mettre à table.
LOUIS XV. – Je faisais moi-même des crêpes à mes maîtresses. Est-ce vrai, comtesse du Barry ?
LA DU BARRY. – Oui, La France.
HÉRODE ANTIPATER. – Et moi, j’offris à la mienne la tête de saint Jean-Baptiste. T’en souviens-tu, Hérodiade ?
HÉRODIADE. – Je la vois encore… !
L’ASTRONOME LALANDE. – Les araignées ! voilà un mets incomparable, si j’en excepte pourtant les chenilles.
UN HURON. – Rien ne vaut un rat salé.
UN CAFRE. – Si ce n’est un serpent grillé.
UN CHINOIS. – Parlez-moi d’une bonne friture de vers à soie.
LA DAME DE FAYEL. – J’ai mangé le cœur de mon amant tout saignant.
NICOLO. – « … J’ai longtemps parcouru le monde… etc. »
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(Il sort une seringue de sa poche ; Artémise pousse un cri.).
NICOLO. – Ne craignez rien, ma chère, elle n’est pas chargée ; cet instrument, purement culinaire, n’a jamais servi qu’à préparer mon macaroni : quand il était cuit, je plongeais délicatement cette petite seringue dans une purée de foies gras, de truffes et de filets d’ortolan, puis j’injectais de cette substance exquise chaque tube de macaroni.
ALEXANDRE DUMAS. – L’anchois Monte-Christo, voilà mon triomphe ! Prenez une olive, dont vous remplacerez le noyau par une tranche d’anchois ; mettez ensuite : l’olive dans une mauviette, la mauviette dans une caille, la caille dans un faisan, le faisan dans une dinde, la dinde dans un cochon de lait ; faites rôtir ce dernier pendant trois heures, et jetez tout par la fenêtre, tout, excepté…
LOUIS XIV. – L’olive ?…
ALEXANDRE DUMAS. – Goinfre ! Tout, excepté la tranche d’anchois.
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