Gastronomie
Chapitre XIV
Alexandre Dumas en tablier blanc. – Chevet. – La soupe au
fromage.
ALEXANDRE DUMAS EN TABLIER BLANC
Il y aura toujours des historiettes sur Alexandre Dumas. Vous plaît-il que je vous en raconte une ?
En 1860 ou en 1859, l’auteur de tant de prodigieux récits habitait le village de la Varenne-Saint-Maur, – avec une poignée de secrétaires.
Alexandre Dumas partageait son temps, comme d’habitude, entre la littérature et la cuisine : lorsqu’il ne faisait pas sauter un roman, il faisait sauter des petits oignons.
On avait pour voisin de campagne un honnête et charmant garçon, bien connu dans les ateliers de peinture, dans les coulisses des petits théâtres, et surtout dans les cafés où l’absinthe est bonne. C’était Montjoye.
Il y a vingt-cinq ans, Montjoye était un caricaturiste de premier ordre ; il y a quinze ans, c’était un vaudevilliste éperdu ; le Palais-Royal lui doit une de ses farces en
– 263 – collaboration avec M. de La Rounat. L’originalité, à cette époque, allait le chercher jusque dans sa vie privée :
Dès l’an passé, Montjoye eut ce travers
D’aller au bal en bottes à revers.
racontent les Odes funambulesques. Lorsqu’il vint à la Varenne-Saint-Maur, c’était pour trouver la solitude et le silence. Il trouva Alexandre Dumas. C’était bien tomber. Ni l’un ni l’autre ne se connaissaient ; ils devinrent amis ardents.
Montjoye arrivait tous les jours régulièrement chez Alexandre Dumas ; il s’asseyait à une table, devant un verre rempli jusqu’aux bords des larmes empoisonnées de la Muse verte ; il restait là pendant de longues heures, silencieux, buvant, fumant. Quelquefois, les secrétaires prenaient leur volée. Alors Dumas et Montjoye demeuraient en tête à tête.
Dumas, qui n’aimait pas à écrire quand il ne se sentait pas suffisamment entouré, jetait bientôt la plume.
– Montjoye ! s’écriait-il.
– Maître ?
– Laissez-moi vous adresser une demande.
– Laquelle ?
– Combien avez-vous pris de verres d’absinthe aujourd’hui ?
– J’en suis à mon deuxième verre, répondait Montjoye.
– Vous devez avoir une faim atroce.
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– Non.
– Bah !
– Je n’aurai faim qu’après le sixième.
– Eh bien ! Montjoye, savez-vous une chose ? continuait Alexandre Dumas.
– Non, disait machinalement Montjoye, accoutumé à ce despotisme de dialogue.
– Il est une heure, n’est-ce pas ?
– Une heure et demie.
– À un verre d’absinthe par heure, il sera cinq heures et demie quand vous aurez faim.
– Précisément.
– C’est donc quatre heures que vous avez devant vous, et quatre heures que j’ai devant moi.
– Eh bien ? disait complaisamment Montjoye.
– Eh bien ! vous ne voyez pas où je veux en venir ?
– Pas encore.
– À ceci : je vais vous faire à dîner.
Et Alexandre Dumas le faisait comme il le disait : il ceignait un tablier, il allait à la basse-cour et il tordait le cou aux volailles ; il allait dans le potager et il épluchait des légumes ; il allumait le feu ; il entamait le beurre, il cherchait la farine, il cueillait le persil, il disposait les casseroles, il jetait le sel à poignées, il agitait, il goûtait, – il recouvrait le tout avec le four de campagne.
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