Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 79 sur 101

Pages du PDF

Gastronomie

Chapitre XIX

 

 

Les cuisinières au sermon. – Rubans bleu de ciel et rubans

coquelicot. – L’anse du panier foudroyée. – Une jolie page sur le

macaroni. – Menu d’un dîner de garçon. – Le Sonnet de

l’Asperge.

 

SERMON POUR LES CUISINIÈRES22

 

Une bonne, pensée nous conduisit l’autre soir à une église d’un de nos grands faubourgs. Il y avait foule ; je ne dis pas foule choisie. Le tartan dominait et le bonnet à gros rubans coquelicots et bleu de ciel s’épanouissait à fleur de sol : sous ces bonnets se montraient des visages jeunes, mais peu d’une aristocratie souveraine ; beaucoup, au contraire, portaient aux joues le reflet jaune doré d’une batterie de cuisine bien entretenue. L’école flamande aurait trouvé là à saisir plus d’un type : je coudoyais des Mieris, je foulais des Van Ostade, mais surtout des Téniers.

 

Qu’était-ce donc ? où m’étais-je aventuré ? quel motif avait réuni mille à douze cents femmes dans la maison du

 

22 C'est l'article de Gozlan dont il est question chapitre 7.

 

– 311 –

Seigneur ce soir-là ? Et qu’étaient enfin ces femmes où je ne reconnaissais ni les incomprises du faubourg Saint-Germain, ni les repenties du quartier de Notre-Dame de Lorette, ni l’ancienne grisette d’un monde éteint ? Je m’informai autour de moi : ces douze cents femmes, m’apprit-on, étaient des cuisinières ; douze cents cuisinières accourues des arrondissements proches ou lointains. Elles avaient étouffé leurs fourneaux, accroché la rôtissoire, lavé leur vaisselle pour consacrer leur soirée à l’audition d’un sermon. Mais pourquoi en aussi grand nombre ? Voilà : le sermon était pour elles ; oui, celui qu’allait prononcer l’orateur, déjà en chaire quand j’entrai, avait été médité à leur intention.

 

Ma bonne étoile me donnait donc d’assister à cette originale particularité du carême. J’avoue que je n’aurais pas échangé cette rare satisfaction contre le plaisir d’entendre un discours de lord John Russell à la Chambre des communes ; je ne l’aurais pas même échangée contre la joie orgueilleuse d’entendre à Versailles un sermon de Bossuet.

 

Bossuet, que j’admire, est un baldaquin à grandes franges d’or et de soie ; il ne se pose jamais que sur des fronts à diadème ; il lui faut la conversion de Turenne ou la mort d’Henriette d’Angleterre pour le mettre en mouvement. Il ne se dérange pas à moins. Pour lui, l’humanité commence majestueusement à l’Orangerie et finit à la pièce d’eau des Suisses.

 

Le prêtre que j’aime par-dessus tous, c’est Bridaine, Bridaine se frappant la poitrine, pleurant en chaire toutes ses larmes pour avoir prêché pendant la moitié de sa vie la simplicité et l’humilité à des gens qui n’avaient pas de chemise, et la sobriété à des pauvres qui mouraient de faim.

 

– 312 –

Quelle prédication et en même temps quelle profonde critique des prédicateurs !

 

Il y a un mérite réel très-grand à faire fléchir l’éloquence, si l’on peut appeler cela fléchir, aux menues questions de tous les jours, aux affaires de la vie, aux petites mais incessantes luttes au milieu desquelles se débattent les intérêts matériels, qui sont bien aussi quelque chose selon le bon Chrysalde, lui qui a dit avec un si admirable bon sens par la plume de Molière :

 

Je vis de bonne soupe et non de beau langage.

 

La soupe nous ramène naturellement à notre auditoire de cuisinières, et nous allons y revenir.

 

Nous nous demandons pourquoi les nombreuses professions de la vie active ne seraient pas prises de temps en temps corps à corps et vertement moralisées en chaire, comme allait être attaquée sans ménagements en notre présence celle des cuisinières.

 

S’il y a des critiques générales faites pour arriver au niveau commun de toutes les classes, il y en a aussi, et en assez grande quantité, qui, véritablement, ne sont applicables qu’à certaines d’entre elles ; et si on les confond, on tombera dans la faute du père Bridaine : on tonnera contre les chiffonniers parce qu’ils vont trop souvent en voiture à quatre chevaux, et contre les laboureurs parce qu’ils énervent leur corps et leur intelligence en dormant sous des lambris dorés jusqu’à midi.

 

Je voudrais donc des sermons uniquement destinés aux banquiers, aux administrateurs, aux écrivains, aux juges, aux

 

– 313 – avocats, aux notaires, aux artistes, aux militaires, aux médecins, aux marchands, aux tailleurs, aux épiciers, aux boulangers, etc., et des affiches annonçant dans les rues, par exemple, que tel jour tel prédicateur prêchera uniquement contre les limonadiers et l’empoisonnement public par l’absinthe.

 

Je crois au succès de ces enseignements partiels beaucoup plus qu’à l’effet d’un sermon sur la modestie ou la charité qui, s’adressant à tout le monde, ne s’adresse à personne.

 

Les cuisinières avaient été prévenues la veille que le sermon roulerait entièrement sur leurs devoirs envers leurs maîtres, les services auxquels elles étaient soumises en compensation des gages qu’elles touchent, et surtout sur l’extrême probité dont elles sont tenues de faire preuve si elles veulent mériter la confiance de leurs patrons et une place dans le royaume des cieux, où il n’y a pas deux balances.

 

À vrai dire, je ne remarquai pas sur leur visage une préparation heureuse à la grande leçon où elles étaient accourues ; j’y vis même un certain défi porté d’avance aux rudes atteintes qui les attendaient. Il n’y avait pas de feu, mais beaucoup de fumée. C’étaient des regards hautains dirigés vers la chaire, des plis de lèvres retenant mal le poison d’une ironie voltairienne. Ce scepticisme m’effraya pour l’orateur. Il faut des voûtes à la persuasion, comme il en faut à la voix pour la transmettre.

 

À sa place j’aurais eu le vertige, si je m’étais trouvé face à face avec une telle armée hybride qu’il fallait vaincre dans l’intérêt de quinze cent mille Parisiens, dont la santé, l’ordre, l’économie, la fortune, la sécurité et même la vie, sont livrés

 

– 314 – toute l’année à ces hordes de femmes sans origine avouée, sans famille connue, venues de tous les points obscurs de l’horizon pour s’asseoir à leurs foyers, entrer dans leurs secrets les plus délicats, partager les mets de leurs tables, dormir près de leurs lits, élever leurs enfants sans avoir que des titres vagues à toutes ces confiances qu’on leur abandonne.

 

Incroyable conduite ou inconduite que celle-là ! Le Parisien ne prendra pas un pauvre petit commis à vingt-cinq francs par mois sans rechercher quels ont été ses antécédents ; il lui demande presque ses aïeux ; il n’achètera pas un cheval sans consulter plusieurs experts ; il s’entoure de sûretés inouïes contre des dangers impossibles, imaginaires ou de nulle valeur ; et il ne se donne même pas la facile peine de connaître à fond le témoin intime qu’il va attacher à son existence, l’espion qu’il introduit auprès de lui, la double clef qu’il rapproche de son secrétaire, l’ombre qui va se cacher sous son ombre ! Pourtant, de ces témoins-là, il y en a près de cent mille, de ces doubles clefs, près de cent mille, dans ce Paris qui se croit si bien défendu.

 

Hâtons-nous de dire ici que la police ne peut rien contre ce danger incessant, perpétuel. Que voulez-vous qu’elle fasse ? Vous la honniriez, si elle osait pénétrer dans votre sanctuaire domestique pour garder ceux qui ne vous gardent pas. Elle avait bien une arme avant la révolution de 1848, mais on la lui a retirée ; nous en parlerons plus loin. Son rôle maintenant est d’attendre, pour vous venir en aide, que vous vous plaigniez d’avoir eu tous vos diamants emportés, votre fille assassinée ; tant que les choses ne vont pas jusque-là, vous ne vous plaignez pas, et de son côté elle ne fait rien ; car, encore une fois, que voulez-vous qu’elle fasse ?

 

– 315 –

Soulevons un peu plus le coin du rideau. La France ne tire sa domesticité que de ses provinces du centre, de l’Est et de l’Ouest. Le Midi ne fournit presque pas de sujets. La majeure partie des domestiques vient de l’Alsace et de la Lorraine, provinces pauvres, têtues, ferrugineuses, indomptables, indisciplinables, excepté à la guerre : les domestiques alsaciennes sont des artilleurs déguisés en femmes pour faire croire qu’il y a deux sexes sur les bords de la Meurthe et de la Moselle. Les Bretonnes sont d’une malpropreté druidique, d’une malpropreté que Victor Hugo a immortalisée en parlant des Bretons. Et si les Bretons ne sont pas la fleur de la propreté, que peuvent être les domestiques bretonnes ? À coup sûr elles n’en sont pas le parfum.

 

Restent les Bourbonnaises, les Champenoises, les Bourguignonnes…, mais la question n’est pas dans le plus ou moins d’intelligence ou de suavité de cette classe si peu intéressante de la société ; elle est dans sa moralité. Parlons donc à voix basse de sa moralité.

 

Cette moralité, il faut bien le dire pour appeler le remède, s’il y en a un, cette moralité est déplorable.

 

On a laissé le mal prendre des proportions de banian, cet arbre indien dont les branches deviennent des arbres en touchant la terre. Ces misérables intelligences de femmes, que la bonté bourgeoise récompensait autrefois au delà de leurs mérites en les payant douze à quinze francs par mois, aujourd’hui, sous le beau prétexte, qui ne les touche en rien, que tout a augmenté, elles n’exigent pas moins de trente-cinq à quarante francs par mois ! Et ce qu’il y a de curieux dans ces prétentions, c’est, je le répète, que rien n’a enchéri pour les domestiques : que le loyer soit plus élevé, que le

 

– 316 – pain, le vin, la viande, l’huile, soient plus chers, en quoi ces chertés-là les frappent-elles ? En rien. Elles mangent et boivent davantage, voilà tout.

 

C’est le contraire, en bonne logique, qui aurait dû avoir lieu. Du jour où la vie matérielle devenait plus difficile, plus onéreuse, les gages des domestiques auraient dû descendre, diminuer en proportion. Mais cela n’ayant pas été, se faire servir aujourd’hui est pour beaucoup d’honnêtes familles parisiennes un problème des plus douloureux ; dans plus d’une maison, dans plus de mille, devrais-je dire, la fille aînée est devenue la domestique de la communauté aux dépens de sa grâce, de sa santé et de son avenir. Multipliez par un certain nombre d’années le chiffre de ces avilissements causés par l’impossibilité pour ces familles de se faire servir, et vous le trouverez énorme, deux grands maux sans compensations. Les filles de la bourgeoisie se dégradent, et les vaches de la Moselle et les cochons de la Normandie n’ont plus personne pour les garder.

 

Le plus grand mal n’est pas là : je vais et je veux le dire, le plus grand mal. L’improbité domestique n’a jamais mieux justifié la terrible appellation que lui donne le Code. Sur cent mille créatures que renouvelle sans cesse la gueule enflammée des chemins de fer, autre service qu’ils nous ont rendu, combien y en a-t-il qu’il faut écarter du bénéfice de l’accusation définie par cette appellation ? Je l’ignore, Dieu le sait.

 

Le curé que j’écoutais l’autre soir ne paraissait pas le savoir beaucoup plus que moi. Aussi il a été impitoyable pour l’anse du panier. Sa foudre ne l’a pas épargnée : on sentait fortement la paille brûlée. Son indignation est surtout tombée à bras raccourci sur certaine théorie de haute

 

– 317 – cuisine, qui prétendrait admettre en principe que faire danser cette anse terrible n’est pas voler ; que c’est chipper seulement, et le chippage, selon cette doctrine peu approuvée par le concile de Trente, serait permis. La distinction a été pulvérisée par l’orateur. Chipper ou voler, c’est voler, et le vol est crime sur la terre aussi bien qu’au delà. Tel est l’arrêt.

 

Ici orage des bonnets ; tous les rubans coquelicots et les rubans bleus furent agités par le vent d’une colère sourde. Je vis le moment où toutes les cuisinières allaient demander leur congé.

 

La passion du luxe, cette lèpre des civilisations malsaines, est, il est juste d’en convenir, un grand élément de corruption et de démoralisation pour la domesticité parisienne. L’exemple des maîtresses n’est pas perdu pour les servantes : quand il y a des lionnes pauvres qui vendent jusqu’à l’honneur de leur maison pour avoir un cachemire indien de six mille francs sur les épaules, quoi de bien étonnant que la domestique vole la maîtresse pour acheter un cachemire français de trois cents francs ? Il n’y a de différence que dans la main-d’œuvre.

 

La cuisinière aspire, par la contagion du luxe, à égaler la femme de chambre, et la femme de chambre, à son tour, aspire à devenir grande dame. Elle devient lorette, autre métamorphose de la domesticité à Paris. Les sérails du quartier Breda ne sont guère peuplés que de cuisinières qui ont fait un saut des fourneaux au boudoir en ne passant pas par le salon, mais après avoir vu ce qu’on y fait.

 

L’orateur a été entraînant encore quand il a répondu à quelques cuisinières burgraves, infâmes corruptrices des jeunes, qui soutiennent cette thèse abominable que la religion ne voyait pas une faute dans certains marchés

 

– 318 – clandestins passés entre les cuisinières et les fournisseurs aux dépens des maîtres. Elle a repoussé par la bouche de l’orateur avec tant de véhémence cette supposition impossible, que le frémissement de l’auditoire a dû arriver, d’ondulation en ondulation, jusqu’aux épiciers et aux bouchers de la banlieue la plus éloignée. Plaise au ciel qu’il en ait été ainsi !

 

Pourtant nous n’avons vu couler aucune larme des yeux de ces amazones endurcies ; quelques-unes se sont peut-être promis de réduire de moitié pendant le carême leur part de prise ; quant aux autres, ce beau sermon n’aura pas obtenu sur elles, j’en ai peur, tous les résultats que les honnêtes gens étaient en droit d’en attendre.

 

C’est que la malversation n’est pas seulement une tradition parmi la généralité des domestiques, elle est passée chez eux en habitude, elle s’est durcie en loi. Le sens moral y est resté. Qu’on en juge. Il y a quelques années, une grande maison du faubourg Saint-Honoré, à bout d’indulgence, traduisit son maître d’hôtel en justice.

 

Au nombre des rapines formidables dont on l’accusait, on remarquait celle-ci : pendant plusieurs années il avait volé dix bouteilles de vin par jour. Et quels vins ! Sur tous les chefs d’accusation le prévenu se défendit plus ou moins habilement ; mais quand on arriva au vol des dix bouteilles de vin par jour, il argua de l’usage avec tant de chaleur, avec tant de conviction, que le tribunal, un peu surpris, appela plusieurs maîtres d’hôtel de grandes maisons, afin de s’éclairer sur ce point.

 

Beaucoup déclarèrent que le prévenu était allé peut-être un peu loin en prenant dix bouteilles par jour, c’est-à-dire près de quatre mille bouteilles par an, mais qu’en réalité

 

– 319 – cette dîme se prélevait depuis des siècles sur les caves des riches maisons par les maîtres d’hôtel et autres grands employés de la bouche, sans qu’il y eût le moins du monde délit qualifié pour cela.

 

Le tribunal resta confondu… pas d’admiration.

 

Nous avons promis de parler d’une sage mesure que la révolution de 1848, dans son besoin immodéré d’innovations, crut devoir abolir sous prétexte de relever la condition des domestiques. Cette mesure consistait dans la faculté accordée aux maîtres de maisons, aux chefs de famille, de coucher sur un livret, quand ils renvoyaient un domestique, les motifs pour lesquels ils le renvoyaient. C’était bien vu. Le domestique était tenu de montrer ce livret au nouveau maître chez lequel il entrait, et celui-ci ensuite le prenait ou ne le prenait pas.

 

Le gouvernement d’alors vit dans cette bonne garantie une trop grande liberté laissée aux bourgeois d’accuser leurs domestiques de paresse, d’ivrognerie ou de vol. Il ne leur permit plus que d’inscrire sèchement sur le livret la date de l’entrée et celle de la sortie de la personne restée à leur service. Les choses en sont encore là aujourd’hui.

 

Ainsi, les maîtres n’ont plus l’ombre d’une sauvegarde contre les nombreux et périlleux accidents auxquels ils sont exposés. Il leur reste, dira-t-on, les tribunaux. Ils ne s’adressent jamais aux tribunaux ou que très-rarement. Ils ont peur d’un Code dont la sévérité les effraye plus que les voleurs eux-mêmes. Ils aiment mieux être spoliés que de faire envoyer à Melun ou à Cayenne leur servante ou leur serviteur. Et la conséquence de tout cela est qu’on tue les pies, et que les servantes de Palaiseau achètent des Autrichiens et des obligations du Nord. Les Ninettes

 

– 320 – coupables assistent à l’opéra de Rossini en loge de velours. La pie est empaillée.