Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 25 sur 101

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Gastronomie

II Premières Années

II

PREMIÈRES ANNÉES

 

Il y a des prédestinations, venons-nous de dire. Il y a aussi des analogies, qui sont des jeux cruels de la nature. Pour avoir exagéré les jouissances animales, le père de Grimod de la Reynière devait être châtié de la plus étonnante et de la plus sanglante façon. Quand son délire fut passé, il s’aperçut que son fils n’avait, à la place de mains, que des membranes en forme de patte d’oie…

 

Balthazar était un palmipède !

 

Cette conformité avec les volatiles, dans le rejeton d’un financier, pouvait passer pour une épigramme du destin ; mais elle frappait encore davantage sur le gourmand. Le fermier général en reçut un coup jusqu’au cœur ; peu s’en fallut même qu’un second exemple de trépas par suffocation ne se produisît dans la famille la Reynière. Nous osons à peine arrêter notre esprit sur les pensées de toute espèce qui durent traverser son cerveau, pendant les deux ou trois heures qui suivirent la découverte de cette abjecte difformité. Mademoiselle de Jarente surtout, si infatuée de noblesse ; mademoiselle de Jarente, qui regardait, dit-on, comme une mésalliance son union avec Grimod de la Reynière, quels mouvements d’irritation ne ressentit-elle pas à la vue de ce petit être disgracié, et combien ne dut-elle pas maudire le jour où l’amour des richesses l’avait jetée dans les bras d’un financier et d’un glouton ! N’était-il pas clair, en effet, que le ciel punissait en lui cette préoccupation constante du

 

– 69 – manger et du boire, en trahissant les rêves de basse-cour dont son âme grossière était exclusivement remplie ?

 

Après toutes les réflexions suscitées par un tel phénomène, M. et madame de la Reynière comprirent que le seul parti à prendre était de faire faire des mains postiches au nouveau-né. Des savants, des mécaniciens furent convoqués ; on ne dit pas si le célèbre Vaucanson se trouva du nombre, on sait seulement que ce fut un Suisse qui se chargea de corriger et de compléter l’œuvre de la nature ; le père ne crut pas payer trop cher ce service en lui accordant une pension. On a prétendu que ces mains artificielles étaient en cire ; on s’est trompé : elles étaient en fer et à ressorts, couvertes de gants de peau blanche. Une des mauvaises farces de Grimod, plus tard, consistait à appuyer insouciamment ses doigts contre un tuyau de poêle brûlant et à engager à l’imiter les personnes qui n’étaient pas dans le secret de son infirmité. Du reste, il se servait de ses mains avec beaucoup d’adresse : il écrivait, non pas très-bien comme on l’a dit, mais facilement, et il dessinait d’une façon agréable.

 

Nous devons à lui de savoir que ses premières années, c’est-à-dire celles de son enfance, se passèrent sur les genoux de mademoiselle Quinault, ancienne actrice de la Comédie-Française, fille de beaucoup d’esprit, et qui joignait un cœur excellent à un très-grand usage du monde. Son cercle habituel, composé de gens de lettres et de gens de cour, était un des plus renommés de Paris. On l’avait surnommée (un peu précieusement) mademoiselle Quinault du bout du banc, autant pour la distinguer de sa sœur aînée, qui avait épousé le duc de Nevers, – sans en avoir jamais voulu porter le nom, – que pour caractériser l’empressement avec lequel on sollicitait la faveur d’être admis chez elle, dût-

 

– 70 – on n’être placé qu’au bout du banc. Le jeune Balthazar fut-il conduit là par son père, ou bien plutôt par son grand-oncle l’évêque d’Orléans, qui prenait si peu la peine de cacher ses habitudes de galanterie ? Nous inclinons pour l’évêque, et nous n’avons point besoin de chercher ailleurs la source du goût déterminé qui poussa toujours Grimod vers les choses et les personnes de théâtre. Nourri de bonne heure du lait dramatique, il devait sauvegarder à la fois les traditions de la rampe et de la table ; nous le verrons plus tard honorer à sa manière la mémoire de mademoiselle Quinault.

 

Sa jeunesse ne fut pas aussi douce que l’avait été son enfance ; elle fut d’abord comprimée par les mauvais traitements d’un précepteur, homme emporté, joueur, bête et brutal ; l’âme de Grimod, qui avait senti de bonne heure le prix de la liberté, se révolta plusieurs fois contre la tyrannie de ce coquin. Il aimait l’étude et s’y livrait avec ardeur ; à quinze ans, il passa du collége du Plessis au collége Louis-le-Grand, pour y achever sa rhétorique et sa philosophie. À quinze ans aussi, un tendre sentiment commença à s’emparer de son être (on s’exprimait de la sorte dans ce siècle de voluptueuses périphrases) et à ouvrir de nouvelles routes à son imagination précoce. Il avait les passions très-vives ; sa famille s’en aperçut assez à temps pour l’éloigner de Paris et le faire voyager, car sa santé était sensiblement altérée. Du mois d’août 1775 au mois d’octobre 1776, il parcourut le Bourbonnais, le Lyonnais, le Dauphiné, et la Savoie. À la Grande-Chartreuse, il voulut s’enrôler parmi les religieux, et l’on eut toutes les peines du monde à le détourner de cette idée. Grimod de la Reynière chartreux, lui, le gourmand phénoménal, l’homme aux quatre-vingts ans d’appétit !

 

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Il séjourna huit mois à Lausanne, et il s’y plut beaucoup. Ce fut là qu’il publia ses premiers vers et un éloge de Frèron, qu’oublie de mentionner la France littéraire de Quérard. « J’y étais libre, a-t-il écrit, fêté, recherché, amoureux autant qu’il le fallait pour n’être pas malheureux, livré à des études agréables et purement de mon choix, jouissant d’une existence, d’une considération rares à mon âge, et qui flattaient aussi mon amour-propre. Aussi je conserve de cette ville le plus tendre souvenir, et j’y retournerai sûrement. »

 

Grimod de la Reynière rentra à Paris comme ses dix-huit ans allaient sonner. Sauf la petite infirmité que nous avons signalée, il n’était pas plus mal tourné qu’un autre, et sa figure était avenante. Tout ce qu’il faut pour plaire et réussir dans le monde, il l’avait : politesse exquise avec les hommes, galanterie empressée avec les femmes. Nous ne parlons pas de son opulence. Cependant nul moins que lui ne profita de pareils avantages : ses goûts littéraires, se développant de jour en jour, le rapprochèrent presque exclusivement des auteurs et des comédiens. Je dis des comédiens, je devrais dire des comédiennes, car Grimod de la Reynière était plus souvent fourré dans les coulisses que dans la salle, et l’on imagine que les séductions des femmes de théâtre eurent facilement raison de son cœur si inflammable et de son esprit alors si pétulant. C’est de cette époque que date sa collaboration au Journal des théâtres, dirigé par M. de Charnois. Il assista au couronnement de Voltaire et en traça une relation fort animée.

 

Jusqu’alors l’amoureux et l’amateur de spectacles s’étaient seuls révélés, le gourmand n’était point encore advenu ; l’original lui-même n’avait point été amené à se produire ; enfin Grimod était absolument comme tout le monde. Par malheur, il passait pour ne pas aimer sa famille ;

 

– 72 – cette opinion, que nous avons tout lieu de croire mal fondée et que les événements détruiront peu à peu dans l’esprit de nos lecteurs, s’accrédita lors de ses débuts au barreau, car, voué par l’autorité paternelle à la magistrature où la haute position de son oncle Malesherbes lui assurait un avenir rapide, il avait trouvé le temps, au milieu de ses préoccupations artistiques, de se faire recevoir avocat au Parlement. C’était fort bien ; mais une fois avocat, n’alla-t-il pas s’aviser de prendre la défense d’un pauvre diable contre les fermiers généraux et de protester vertement contre les gens de finance ? L’intention parut manifeste : loin de faire honneur à sa bienfaisance de cet acte de hardiesse, on n’hésita pas à l’attribuer à ses ressentiments contre son père et surtout contre sa mère. On savait qu’agacé par les grands airs de celle-ci, il ne se faisait point faute d’en plaisanter, et que vis-à-vis des cordons rouges ou bleus reçus à l’hôtel de la Reynière, il affectait les démonstrations de respect les plus dérisoires, s’inclinant jusqu’à terre, reculant, donnant enfin tous les signes d’une humilité extrême. Ce n’étaient là que des malices dans lesquelles entrait bien un grain de philosophie ; mais qui n’était pas un peu philosophe sur la seconde moitié du XVIIIe siècle ? La philosophie de Grimod, bénigne au possible, était celle de Desmahis, du marquis de Bièvre et d’Imbert, l’auteur du Jugement de Pâris ; philosophie peu redoutable.

 

On envenima sans doute ces premières et puériles dissensions ; on voulut peser sur Grimod, on ne fit que l’irriter. Lorsque, par les influences des siens, un emploi dans la magistrature lui fut offert, il le refusa très-nettement, déclarant qu’il n’entendait être qu’avocat, rien qu’avocat, et rester toujours avocat. « Que ma famille ait de l’ambition, dit-il, rien de mieux ; mais qu’elle veuille que j’en aie à mon tour, c’est où son pouvoir s’arrête. On a désiré que je fusse

 

– 73 – quelque chose, que j’embrassasse une profession ; c’est trop juste ; moi-même, avec mes principes philosophiques, il m’eût répugné de n’être rien que le fils de mon père ; mais à présent, je suis maître de la Reynière, avocat au Parlement de Paris ; j’ai un cabinet, des clients, des mémoires à publier ; qu’exige-t-on davantage ? Est-ce ma faute si je ne suis pas ambitieux et si je redoute, pour mes épaules trop faibles, le fardeau des dignités ? Les charges de robe n’ont rien qui me tente ; parvenu au premier échelon, je m’y arrête et j’y demeure, persuadé qu’il se présentera assez d’occasions pour y remplir mes devoirs d’homme et de citoyen. »

 

Avait-il raison ? avait-il tort ? Je ne prends pas sur moi de décider la question. Il resta avocat, et fut maintes fois un objet de scandale pour les auteurs de ses jours. On veut que, très-impatienté par ceux qui le pressaient d’acheter une charge de conseiller, il ait répondu : « En devenant juge, je me placerais dans le cas de faire pendre mon père ; en restant avocat, je conserve le droit de le défendre. » Ainsi qu’il l’avait prévu, les clients abondèrent chez lui, et le motif en est facile à concevoir : il ne se chargeait que de la cause des malheureux. Pendant huit années qu’il exerça sa profession, il l’exerça toujours gratuitement. Si c’est là de l’originalité, au moins est-ce de la bonne.

 

Un amour contrarié vint s’ajouter aux amertumes qui commençaient déjà à remplir son cœur. Il s’éprit d’une de ses cousines, charmante personne qui le voyait sans répugnance, et qui n’eût pas hésité à l’accepter pour époux. Une correspondance s’établit entre eux, et ils purent croire un instant que leurs deux familles consentiraient à leur union ; mais soit inégalité de fortune ou de condition, soit que M. et madame de la Reynière trouvassent leur fils trop jeune encore pour avoir charge de femme, cette union ne fut

 

– 74 – pas effectuée. Pour couper court aux regrets et aux conséquences de diverses sortes qu’ils amènent, on s’empressa de marier la demoiselle à un M. Mitoire, et l’on crut avoir fait merveille. On se trompait ; on avait heurté un véritable amour. Grimod souffrit tout ce qu’on souffre en pareil cas ; son caractère, déjà disposé à la résistance, s’aigrit et commença dès lors à offrir ces angles qui annoncent un original. Il chercha, pour se distraire, à distraire les autres, et jeta l’argent de son père par les croisées. C’est aussi à la suite de ce chagrin qu’il demanda à la bonne chère des consolations qu’elle refuse rarement, et dont il se montra insatiable toute sa vie.

 

Cependant, n’essayons pas d’attribuer uniquement à l’amour blessé cet admirable appétit qu’il a si longtemps déployé. Croyons plutôt que cette faculté, ou, pour mieux la qualifier, cette vocation, sommeillait en lui en attendant l’heure de la révélation soudaine et éclatante. On naît gourmand comme on naît joueur ou poëte. Cette fois c’était le cœur qui tenait l’estomac en esclavage ; le cœur devenu libre, l’estomac put accomplir les fonctions quasi-miraculeuses auxquelles il était appelé. Grimod s’ignorait : à l’avenir, il ne s’ignora plus. Swedenborg raconte qu’un esprit descendu du ciel lui apparut dans une nuit d’étude et lui dit : « Tu manges trop ! » Sans doute un autre esprit était venu se pencher sur l’oreiller auquel Grimod confiait ses lamentations amoureuses et lui avait dit : « Tu ne manges pas assez ! »

 

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