Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 31 sur 101

Pages du PDF

Gastronomie

VIII Grimod de la Reynière Négociant

Voilà cependant celui qui s’écriait quelques années auparavant :

 

De l’amour j’ai brisé les armes,

Ainsi que je l’avais promis ;

Mais loin d’en répandre des larmes,

J’en plaisante avec mes amis.

 

VIII

GRIMOD DE LA REYNIÈRE NÉGOCIANT

 

Grimod avait cassé les vitres. Ses parents ne voulurent plus entendre parler de lui. S’il avait eu l’intention de se venger de l’incarcération qu’ils lui avaient fait subir pendant

 

– 115 – vingt-cinq mois, il était certes bien vengé. Il venait de donner pour nièce à Malesherbes et pour belle-fille à sa mère, non pas même une bourgeoise, ce qui eût été pardonnable, mais une obscure actrice de province. De tels faits n’avaient pu s’accomplir que sous une révolution favorable aux mésalliances et intéressée à la confusion des diverses classes de la société française.

 

Mais si, aidé par le mouvement politique, Grimod de la Reynière s’était largement et audacieusement vengé d’un acte de despotisme, il faut ajouter aussi que cela avait été beaucoup à ses dépens. Bravée dans son orgueil, c’est-à-dire dans ce qu’elle avait de plus cher, sa famille le laissa abandonné à ses seules ressources. Il s’y était sans doute attendu, et il avait pris ses mesures en conséquence ; il n’hésita pas à suivre un exemple recommandé déjà par Sedaine dans son personnage du Philosophe sans le savoir, ce négociant gentilhomme qui enfouit ses titres dans un tiroir jusqu’au jour où, par son travail, il pourra leur rendre leur premier lustre. Grimod de la Reynière se voua au commerce, et montra que, tout en restant un original, il savait être un homme habile et actif. Cette partie de son existence n’en est pas une des moins honorables ; elle atteste une force réelle de caractère, d’heureuses aptitudes qu’il est rare de réunir, et si elle ne lui donne pas raison dans ses travers, du moins elle excuse beaucoup de ses caprices.

 

Grimod de la Reynière fut un des premiers fondateurs en France de ces entrepôts ambulants auxquels on a conservé le nom de bazars, réunion de toutes sortes d’objets et de marchandises. Il commença par aller tenir la foire de Beaucaire, qu’il ne connaissait point, et où il ne débuta vraiment pas mal ; de là il se rendit à Nîmes, et successivement à Lunel, à Montpellier, à Marseille. C’était

 

– 116 – un spectacle intéressant que de le voir s’empresser autour des chalands et faire l’essai sur eux de sa parole engageante. Mirabeau n’était qu’un marchand de draps pour rire ; Grimod, lui, y allait pour tout de bon, comme on fait lorsqu’on est marié et déshérité.

 

Tout en sacrifiant sur les autels de Mercure, il n’avait pas abandonné le culte d’Apollon ; dans les loisirs que lui laissait son négoce, utilisant sa grande facilité de composition, il semait sur sa route des brochures mêlées de vers et de prose, telles que Peu de chose et Moins que rien, suite de Peu de chose, ainsi que des éloges historiques des villes qu’il parcourait. Dans une de ces publications, on trouve un petit roman satirique et ténébreux, Mousseline la Sérieuse, où la plupart des noms sont anagrammatisés. Nous ne citons que pour mémoire ces opuscules. Il avait également ouvert à Lyon une souscription pour un ouvrage qui devait comporter quatre volumes in-octavo : les Considérations sur l’art dramatique, et il annonçait en outre un Essai sur le commerce en général et sur quelques commerçants en particulier. « C’est après avoir bien considéré mon sujet sous toutes ses faces, disait-il à propos de cet ouvrage, que je me suis décidé à le traiter. Cet essai sera très-utile aux jeunes négociants, dans un moment surtout où l’on croit que, pour exercer cette profession, il suffit d’ouvrir un magasin et de payer une patente ; par lui, les consommateurs apprendront à se défier de plus d’une espèce de fraude, et sauront peut-être gré à l’auteur de les avoir fait jouir à peu de frais du résultat de ses pénibles recherches et des fruits de sa propre expérience. » Je ne sache pas que ces deux ouvrages aient paru.

 

La Terreur ne le gêna ni dans son commerce ni dans ses distractions littéraires. Ne devons-nous pas, à ce propos,

 

– 117 – remarquer l’adresse de cet homme, en qui tout annonçait un fou ou tout au moins un imprudent, et admirer le tact parfait avec lequel lui, ennemi de la Révolution et fils de fermier général, porteur de la haïssable particule, allié à des maisons riches et nobles, il sut traverser une telle époque, non en se cachant ou en empruntant un masque démocratique, mais en conservant son humeur riante, son amusante faconde, en continuant à marcher le front levé et à pratiquer ses trois amours de la table, du théâtre et des vers ? Qui ne se fût attendu, de sa part, à des saillies dangereuses, à des exemples ou à des écrits compromettants, lorsque la surexcitation était dans tous les partis, lorsque les hommes les plus froids étaient amenés à sortir des gonds ? Reconnaissons donc en Grimod de la Reynière une prudence aisée, une sagesse habile, et cette souplesse sans effronterie qui est le lot des natures épicuriennes ; après avoir apprécié tout ce qu’il lui fallut de courage pour se créer une position indépendante, sachons apprécier tout ce qu’il lui fallut d’esprit pour dompter momentanément ce penchant à la critique qui lui faisait remonter le courant des usages.

 

Reconnaissons mieux encore : reconnaissons-lui le cœur d’un fils et ces qualités de dévouement qu’on lui a trop contestées. Victimes désignées à l’avance aux rigueurs du nouveau régime, son père et sa mère avaient été à leur tour enfermés comme suspects ou comme coupables. Au risque de sa propre sûreté, il accourut à Paris, la première fois depuis sept ans. Bien lui en prit alors de s’être assuré jadis des amis à tous les étages de la société ; bien lui en prit alors de sa petite opposition aux courtisans et de ses plaidoyers en faveur des pauvres. La fortune a des tours de roue qui ne manquent jamais de donner raison aux hommes prévoyants ; ce qui lui avait tant nui sous Louis XVI fut justement ce qui le servit sous la Terreur ; on exalta ce qu’on ne tolérait

 

– 118 – autrefois qu’à peine. Il put encore employer son crédit, faire des démarches, voir ceux de ses anciens convives que l’élection avait portés au pouvoir. La partie était belle pour lui ; il sollicitait la liberté de ceux qui lui avaient ravi la sienne !

 

Jusqu’au commencement de l’Empire, la vie de Grimod n’offre rien de particulier, ou du moins elle se perd dans les tintamarres et dans la fumée guerrière qui signalent l’avénement prodigieux du dix-neuvième siècle. La critique théâtrale paraît avoir été ce qui l’occupa le plus, à en juger par la collection du Censeur dramatique, publiée en 1797 et en 1798, et réunie par le libraire Desenne en quatre volumes in-8°, de 600 pages chacun. Ce journal était et est encore très-prisé des amateurs ; il avait beaucoup d’autorité et rendait des arrêts écoutés du parterre. Fleury, qui était un homme charmant, mais quelquefois irritable, fut tellement piqué d’un article du Censeur, qu’il s’oublia jusqu’à écrire à Grimod de la Reynière un billet dans lequel se trouvait cette phrase insolite : Vous en avez menti. Le billet avait toute la cavalière impertinence des petits-maîtres : il était sur papier à fromage comme les poulets amoureux du maréchal de Richelieu et il était orthographié comme les poulets du maréchal. Grimod de la Reynière ne se fâcha pas ; au contraire : il voulut rendre public son affront et il imprima le billet de Fleury, tel qu’il l’avait reçu, c’est-à-dire dans toute son innocence grammaticale. Le malencontreux : Vous en avez menti, produisait particulièrement un effet homérique ; c’était un assemblage colère de voyelles et de consonnes qui, de temps immémorial, n’avaient jamais eu la moindre relation avec ces quatre mots. Le pauvre comédien, bafoué par tout le monde, manqua d’en faire une grosse maladie ; et, sur la fin de ses jours, il ne prononçait qu’avec amertume le nom de Grimod de la Reynière.

 

– 119 –

Le Censeur dramatique servait aussi à son auteur (il faut bien le dire) de passe-port pour s’annoncer chez les actrices, et quelquefois de passe-partout. C’était particulièrement autour de la Comédie Française qu’il rôdait ; il affectionnait tellement ce théâtre qu’il en avait fait représenter les principaux pensionnaires sur une série de gilets brodés. Un des objets de ses soupirs fut longtemps mademoiselle Mézerai ; il lui écrivit, car on sait que les lettres ne lui coûtaient guère ; mais mademoiselle Mézerai ne l’écouta que d’une oreille, et finalement elle lui répondit en ces termes très-simples et sans moquerie : « Quand je vous ai prié, monsieur, de ne plus me parler d’un amour que je ne partagerai jamais, et de renfermer vos sentiments pour moi dans les bornes de l’amitié, j’étais bien loin de penser que vous chercheriez dans ce mot l’espérance ou le prétexte d’une liaison intime et d’une affection mutuelle. Quelque pure que puisse être votre amitié, il serait trop aisé de s’y méprendre… Ainsi, donnez à ce mot non pas le sens académique et grammatical que vous avez choisi, mais celui qu’il a reçu de l’usage et de la société… Vous me demandez de me parler au théâtre et de me voir quelquefois chez moi. D’abord, je vous observe que je n’aime ni le jeu muet, ni les conversations dans les coulisses ; c’est affaiblir l’attention qu’on doit à ses rôles, et sans doute le Censeur dramatique ne veut pas m’y exposer. Quant aux visites, je ne reçois chez moi comme ami que celles d’un homme que j’aime et qui m’a consacré sa vie. Si je ne me devais cette conduite à moi-même, je la devrais à son extrême attachement. Je suis fâchée que n’ayant pas l’honneur de vous connaître, il ne

puisse pas me procurer le plaisir de vous recevoir 10. »

 

10 Histoire de la Société française pendant le Directoire, par MM.

 

– 120 –

Deux volumes très-compacts, intitulés : l’Alambic littéraire, vinrent s’ajouter quelque temps après, au Censeur dramatique. C’est une analyse raisonnée de quelques productions en vogue. À travers beaucoup de romans que sa politesse l’entraîne à recommander, – les Horreurs du Destin ou les Quatre Infortunés, – il rend compte quelquefois des livres honorables, tels que l’ouvrage de madame de Staël sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert, par M. Fr.-Aug. de Chateaubriand, le Nouveau Paris de Mercier. Grimod de la Reynière accorde à chacun de ces ouvrages la justice qui lui est due, mais il faut reconnaître que si son jugement en matière littéraire ne manque, pas de rectitude en revanche il est un peu étroit et dépourvu d’élévation. Aussi l’Alambic, le Censeur, furent-ils impuissants à remettre son nom en lumière ; on ne s’occupa pas plus de l’écrivain que du gourmand, bien que ce dernier continuât toujours à être voué au ténia. La Révolution ne fut guère autre chose pour lui qu’une halte dans l’ombre. Sa haine pour ce temps d’alarmes s’en fortifia ; il n’en parle jamais qu’avec amertume, ou bien, comme dans les lignes suivantes, il le juge d’un mot, mais ce mot est écrasant : « Il est de fait que, pendant les années désastreuses de la Révolution, il n’est pas arrivé un seul beau turbot à la halle. »

 

La résurrection complète de Grimod ne date que du jour de l’apparition de l’Almanach des Gourmands, – son monument ! – Alors commença pour lui une nouvelle ère, fondée sur d’imposants travaux. On était sous le Consulat, et

 

Ed. et J. de Goncourt.

 

– 121 – la renaissance gastronomique appelait tous les appétits intelligents.