Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 76 sur 101

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Gastronomie

Jaune-D’œuf

Pour finir la fête, une armée entière

De fruits, de parfaits,

De fromages faits.

Général en chef à la tête altière,

Le vin de Clicquot

Fait tripler l’écot.

 

Les pères alors accourent en foule ;

Et leurs appétits

Ne sont pas petits.

Car c’est chez Brébant que leur nuit s’écoule,

Endroit bien choisi ;

Messieurs, allez-y !

 

JAUNE-D’ŒUF

 

Auriez-vous connu par hasard, au café H…, un garçon qu’on appelait Jaune-d’œuf ?

 

C’était un individu alerte, empressé, toujours l’air de bonne humeur, malgré la cravate blanche et les escarpins.

 

Il devait ce sobriquet de Jaune-d’œuf à la nuance étonnante de ses cheveux et à la coloration hollandaise de son teint.

 

Lui-même avait accepté ce surnom ; il ne se donnait plus la peine d’en rire. Nous ne l’appelions jamais autrement.

 

– Jaune-d’œuf, une demi-tasse !

 

– Jaune-d’œuf, l’Événement !

 

– 295 –

– Des cigares, Jaune-d’œuf !

 

– Le jacquet, Jaune-d’œuf !

 

Et Jaune-d’œuf d’aller et de venir, en répétant :

 

– Oui, monsieur Paul ! Voilà, monsieur Gombaud ! Tout de suite, monsieur Émile !

 

Ce n’était pas lui qui nous eût jeté du sable à travers les jambes pendant une partie de dominos ; ce n’était pas lui qui, lorsque je lui demandais tout ce qu’il faut pour écrire, m’aurait apporté une plume sans bec et de l’encre blanchâtre.

 

Il ne nous a jamais rendu une de nos familiarités, – ce qui est beau ; il n’a jamais laissé échapper une marque d’impatience, – ce qui est rare.

 

Bref, c’était un garçon modèle.

 

L’autre jour, entrant au café H…, je ne vis point Jaune-d’œuf.

 

Je ne m’en inquiétai pas, pensant que c’était peut-être son jour de sortie.

 

Le lendemain, pas de Jaune-d’œuf encore. Cette fois, je demandai au nouveau garçon qui me servait :

 

– Où est donc Jaune-d’œuf ?

 

– Mais, monsieur, vous ne savez donc pas !… dit-il en hésitant.

 

– Non. Quoi ?

 

– Jaune-d’œuf est mort.

 

– 296 –

Je fus tellement surpris par cette nouvelle que j’eus de ces phrases qui dénotent ce qu’on appelle des absences.

 

– Comment… Mort… lui, Jaune-d’œuf… Et pourquoi ?

 

– Dame ! monsieur…

 

– Mort ?

 

– Oh ! bien mort ; d’avant-hier soir.

 

Jaune-d’œuf était mort. Qu’est-ce que cela signifiait ? Lui, si athlétique, si constamment joyeux !

 

Je demeurai immobile devant mon café qui refroidissait. J’aurais appris la mort d’un parent, d’un ami, d’un homme célèbre, que j’en aurais été plus affligé – cela va sans dire – mais moins étonné. On s’attend toujours à perdre ceux qu’on aime ou qu’on admire ; on s’y prépare chaque jour un peu, – tandis que le trépas d’un indifférent, tel qu’après tout était pour moi ce pauvre garçon, vous prend parfois au collet, vous étourdit, vous laisse troublé, embarrassé, comme j’étais alors.

 

Et je revenais toujours à mon pourquoi.

 

Jaune-d’œuf n’avait aucun motif de quitter le monde. C’était là une mort bien inutile, et qui me faisait tort d’une habitude. On s’habitue à une chose, à un arbre, à un meuble, à un vêtement, à un animal, à une canne, à une enseigne, à un mets. Moi, je m’étais habitué à Jaune-d’œuf.

 

Je m’y étais habitué petit à petit, sans m’en douter, et plus que je ne le croyais, – je m’en aperçois bien aujourd’hui. Il allait me manquer maintenant. Serai-je compris, et ne jugera-t-on pas mon chagrin trop puéril ? Hamlet a bien eu

 

– 297 – un regret pour Yorick. Mon Yorick à moi s’appelait Jaune d’œuf.

 

Les habitués du café H… me parurent révoltants d’insensibilité. J’allai à eux leur disant :

 

– Jaune-d’œuf est mort !

 

Ils levèrent les yeux, sans lâcher leur journal ou leur verre, se contentant de murmurer : « Ah ! »

 

Un d’entre eux, le meilleur, poussa jusqu’au : « Pas possible ! »

 

Il était évident que cela ne les touchait guère.

 

J’interrogeai le maître du café, espérant trouver en lui plus de compassion pour ce pauvre Jaune-d’œuf.

 

– Ah ! on vous a dit… fit-il en dirigeant ses regards de tous les côtés, la serviette sous le bras.

 

– De quoi est-il mort ?

 

– Il buvait… Georges ! voyez donc au numéro 4.

 

Le monde est froid.

 

– 298 –