Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 4 sur 101

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Gastronomie

Le Capitaine Monistrol

 

 

J’avais perdu un pari contre le capitaine Monistrol ; le jour était venu de m’exécuter. Il s’agissait d’un déjeuner de neuf couverts, – le nombre des Muses. Mais ici les Muses devaient être représentées par des avocats, des étudiants, des gens du monde, nos amis communs, qui avaient été les témoins de la gageure.

 

À l’heure convenue, je me rendis chez Édouard, un de mes convives, qui demeurait dans la même maison et sur le même palier que le capitaine Monistrol. Le capitaine Monistrol – je ne crois pas encore l’avoir dit – était un homme déjà mûr, retraité et célibataire enragé. Il avait fait avec éclat les dernières campagnes d’Afrique. J’ajouterai que, sous des apparences moroses, il cachait ou montrait, selon les gens et les circonstances, des qualités de finesse qu’il avait dû exercer parmi les Arabes.

 

– Es-tu prêt ? dis-je à Édouard, en entrant.

 

– Laisse-moi achever mon cigare, et je suis à toi, me répondit-il.

 

– Songe que notre rendez-vous au café du Helder est pour midi, et qu’il est onze heures trois quarts.

 

– Onze heures et demie, rétablissons le texte, fit-il en levant les yeux sur la pendule.

 

– Voyons, mets ton chapeau, et passons chez le capitaine Monistrol, pour le prendre.

 

– 14 –

Édouard ne bougea pas.

 

– Oh ! murmura-t-il, le capitaine Monistrol en a bien pour vingt minutes ; il se prépare.

 

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

 

– Je veux dire qu’il est en train d’étouffer des perroquets.

 

Je regardai Édouard avec une telle nuance d’inquiétude, qu’il ne put s’empêcher de rire.

 

– C’est juste, reprit-il, tu ne possèdes pas à fond comme moi ton capitaine Monistrol ; je vais t’en inculquer les premières notions. – Le capitaine Monistrol, qui est, comme tu n’en ignores, le meilleur homme de la terre, a contracté en Afrique une habitude, celle de l’absinthe. Il en rougit, et il se cache honnêtement pour absorber, tous les matins, cinq ou six verres de cette liqueur verte.

 

– Cinq ou six verres !

 

– Quand ce n’est pas davantage. Il appelle cela, dans son pittoresque langage des camps : étouffer des perroquets. Aujourd’hui qu’il est de revue, c’est-à-dire de déjeuner, je ne répondrais pas qu’il n’en étouffât quelques-uns de plus. Du reste, nous pouvons nous en assurer.

 

– Comment cela ? demandai-je.

 

– Suis-moi et fais doucement.

 

Il se leva et s’engagea dans un corridor circulaire aboutissant à une porte vitrée. Je le suivais en silence. Là, par le coin d’un rideau écarté, il me fit apercevoir le capitaine Monistrol, assis à une table, devant une grosse bouteille et un grand verre. Pour la première fois, je

 

– 15 – remarquai le feu de ses pommettes, contrastant avec le ton blafard du reste du visage. Il parlait haut, et ses paroles m’arrivaient distinctement.

 

– Si tu veux assister à une comédie sur laquelle je suis blasé, reste ici, me dit Édouard à l’oreille ; je vais m’habiller et je te rejoins dans un moment.

 

Me voilà donc seul à examiner clandestinement le capitaine Monistrol, qui battait son absinthe à légers coups d’eau, ainsi que le recommandent les maîtres, et qui apportait à cette opération une expression de profond contentement. Il laissa ensuite reposer son verre pendant quelques minutes, toujours selon les grands préceptes ; après quoi, il le porta à ses lèvres et but savamment, en prenant des temps comme les acteurs. Cet acte accompli, le capitaine Monistrol se frotta les mains, fit plusieurs « Hum ! hum ! » de satisfaction, et entama le monologue suivant :

 

– Tout va bien… deux verres, c’est raisonnable… à cause de ce déjeuner qui sera sans doute important… c’est même une précaution hygiénique… très-hygiénique… deux verres, c’est assez… plus, ce serait l’abus… bornons-nous là ; oui, bornons-nous là… il n’y a aucune raison pour récidiver… aucune… aucune… »

 

Disant cela, le capitaine Monistrol regardait autour de lui ; il paraissait embarrassé ; il fixait la bouteille d’absinthe, en répétant machinalement : « Aucune… aucune… » Il poussait des soupirs, il réfléchissait. Je n’y comprenais rien. Tout à coup, et comme s’il ne pouvait y tenir plus longtemps, je le vois se diriger sournoisement vers la porte et y frapper deux coups avec son doigt. « – Entrez ! – Monsieur le capitaine Monistrol, s’il vous plaît ? dit-il, en contrefaisant sa voix. – C’est moi, réplique-t-il de son ton naturel et en

 

– 16 – feignant d’introduire une personne ; qu’est-ce qu’il y a pour votre service ? – Monsieur, je n’ai pas l’avantage d’être connu de vous, mais j’arrive de votre pays et je suis chargé de tous les compliments de votre famille. – De ma famille ? Ah ! monsieur, donnez-vous donc la peine de vous asseoir, je vous en prie. » Le capitaine Monistrol exécute consciencieusement la mise en scène de cet entretien fictif ; il approche des sièges, il s’empresse. – « J’espère, reprend-il en s’adressant à son invisible interlocuteur, que vous voudrez bien me faire le plaisir d’accepter quelque chose. – Excusez-moi, monsieur, j’ai l’habitude de ne jamais rien prendre entre mes repas. – Entre les repas, je conçois cela, mais avant… un verre d’absinthe, par exemple, monsieur… j’en ai justement là d’excellente. – Alors, c’est pour ne pas vous refuser. »

 

Le capitaine Monistrol triomphe ; il bat deux autres verres d’absinthe, il est content, il est expansif. – « Vous dites donc que ma famille se porte bien ? » se demande-t-il. – « À merveille ! » se répond-il. – « Et ma tante d’Hazebrouck ? – Elle ne parle que de vous. – À votre santé ! – À la votre, capitaine ! » – Il va sans dire que le capitaine étouffe les deux perroquets. – « Si nous recommencions ? » dit-il à son hôte imaginaire. – « Oh ! pour cette fois, capitaine, je n’en ferai rien. – Allons donc ! – Non, capitaine, je vous jure ; j’ai plusieurs visites à rendre ce matin, et je vous demande la permission de prendre congé de vous. – Vraiment, ne peut-on remettre ces visites ? – Impossible. – C’est désolant. – Désolant pour moi, capitaine. – Au moins, permet-moi de vous reconduire. – Je ne le souffrirai pas, capitaine. – Cela sera pourtant, monsieur, car je suis sur mon terrain. – Adieu donc, capitaine. – Adieu, monsieur. Enchanté d’avoir fait votre connaissance. »

 

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Sur ces mots, le capitaine Monistrol simule un bruit de pas et incline son corps à plusieurs reprises. Puis il revient vers la table, en murmurant : – « Charmant, ce monsieur ! Très-bien, ce monsieur ! »

 

J’avoue que ma curiosité était vivement excitée par cette comédie, comme l’avait justement appelée Édouard. Je m’intéressais au capitaine Monistrol ; je le trouvais touchant dans sa lutte contre sa passion ; j’admirais sa puissance d’imagination, l’ingéniosité de son subterfuge. Cet homme avait le génie de son vice.

 

Quoique persuadé que cette scène était terminée, je restais cependant à mon poste. Le capitaine Monistrol avait rebouché soigneusement la bouteille d’absinthe ; il rassemblait les verres sur le plateau, comme pour serrer le tout. C’était bien fini, et j’allais me retirer, lorsque soudain il s’interrompt. Il abandonne le plateau ; son air devient indécis et songeur ; il fait cinq ou six tours dans la chambre, en essayant de fredonner. Je devine qu’un combat se livre dans son esprit, car je l’entends prononcer à demi-voix : – « Non ! non ! c’est assez ! » Il semble s’armer d’héroïsme ; il ressaisit le plateau et prend le chemin de l’armoire ; mais là, sa résolution faiblit ; il s’immobilise, il tend l’oreille, il a cru entendre frapper derechef ; il se prête à cette nouvelle illusion, et le voilà qui recommence son dialogue : – « Capitaine, c’est encore moi. – Encore est un mot de trop, monsieur ; je suis charmé de vous revoir. – Capitaine, j’ai oublié ma canne. – En vérité, monsieur ? Eh bien, nous allons la chercher ensemble. – Je crois l’avoir laissée près de la cheminée. – Près de la cheminée ? Voyons. » Et le capitaine Monistrol de fureter dans la chambre, jusqu’à ce qu’il ait découvert sa propre canne. – « Ah ! s’écrie-t-il, je parie que j’ai la main dessus. – En effet, capitaine, et il ne me reste plus

 

– 18 – qu’à vous remercier. – Un instant ! Puisque nous avons retrouvé votre canne, il faut prendre un dernier verre d’absinthe. – Vous êtes bien bon, capitaine, mais je suis attendu, et… – On ne peut pas s’en aller sur une seule jambe, que diable ! – C’est que, voyez-vous, capitaine, l’absinthe me trouble un peu. – Bah ! bah ! un grand garçon comme vous ! vous voulez rire ; d’abord je ne lâche pas la canne. – Puisque vous l’exigez… – Certainement, je l’exige. »

 

Et deux nouveaux verres d’absinthe sont confectionnés, battus, engloutis. Mais, cette fois, les adieux ne se prolongent pas. Le capitaine Monistrol a des remords ; il pousse vers la porte son visiteur ; il le salue à peine ; je l’entends qui murmure : – « Importun ! intrigant ! D’où sort ce quidam-là ? » Le capitaine Monistrol a hâte de passer l’éponge sur cette espièglerie ; il serre pour tout de bon la bouteille accusatrice au fond du placard ; il fait disparaître les verres, comme s’ils lui brûlaient les doigts. Tout est réparé. La capitaine Monistrol respire ; il s’examine dans une glace ; il donne un coup d’œil sa cravate, un coup de brosse à sa redingote ; il sort.

 

Édouard et moi, nous le rejoignîmes sur le palier.

 

– Ah ! ah ! s’écria-t-il en nous tendant la main ! fidèles au poste ! Bravo ! J’ai un appétit d’enfer !

 

Au café du Helder, nous trouvâmes nos six partenaires. L’un d’eux, s’adressant directement au capitaine Monistrol :

 

– Capitaine, un verre d’absinthe ! lui dit-il.

 

– Merci ; j’y ai décidément renoncé, répondit le capitaine Monistrol.

 

– Avant déjeuner, cela ne peut pas vous faire de mal.

 

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– Eh bien, dit le capitaine Monistrol, un verre d’absinthe, soit… mais avec de l’anisette… beaucoup d’anisette.

 

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