Gastronomie

Charles Monselet · Chapitre 44 sur 101

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Gastronomie

Mémoires du Vin

Humble oiseau, ma voix tremble : il neige… Belle veuve du beau Ducos,

Pour dire tes gloires, que n’ai-je

Un luth fécond en mille échos !

Vers ta rive qu’il a choisie,

Tout mon fleuve de poésie

Bondirait, dévorant ses bords ;

Et chaque vague, chaque rime,

Bordeaux, ferait le bruit sublime

Que fait l’Océan dans tes ports !

 

MÉMOIRES DU VIN

 

– Ces Français, ont-ils de l’esprit ! s’écriait le Comte de Pœlnitz, en sortant avec le prince de Ligne d’une petite orgie de bonne compagnie, qui avait eu lieu entre auteurs, courtisans et jolies femmes.

 

– Parbleu ! c’est bien malin, répliqua le prince ! quand on a des vins comme ceux-là !

 

Ainsi commence un riant petit livre, intitulé : Vins à la mode, par M. Albert de la Fizelière, un aimable homme, dont l’érudition a le bouquet léger et spirituel du meilleur médoc.

 

C’est une histoire pétillante de la vigne depuis Noé, – et même avant Noé. On y apprend que cet arbre fut toujours en grand honneur par le monde, à ce point que chez les anciens le sarment était considéré comme un bois noble, et que l’homme qui avait été frappé d’une canne taillée dans un cep n’encourait aucune infamie.

 

Excusez !

 

– 202 –

D’après M. de la Fizelière, la vigne aurait été introduite dans les Gaules, l’an 380 avant Jésus Christ, par un marchand du nom d’Élicotius.

 

« Cet homme, revenant de Rome, où il avait séjourné, traversait les Alpes avec un chargement considérable de vins, de figues, de raisins, d’olives, etc. Il entra dans une bourgade un jour de grande fête, tandis que le peuple était rassemblé ; il étala sa marchandise, et les Gaulois goûtèrent le vin. Ce fut un succès d’enthousiasme. »

 

Autant cette légende qu’une autre ! Va donc pour Élicotius !

 

Henri IV ne pouvait être oublié dans un tel ouvrage, lui qui prenait pompeusement la qualification de « roi de Gonesse et d’Aï, » c’est-à-dire, roi du bon pain et du bon vin.

 

Il y figure pour ce couplet, qu’il improvisa un soir, sans doute à la table de Gabrielle :

 

Ça, petit page, verse à moi !

Si le sceptre est chose pesante,

Mon verre, plus léger de soi,

Jamais vide ne se présente.

Ce vin n’est chrétien comme moi ;

Néanmoins, pas un ne blasphème

Pour ce qu’il n’eut onc le baptême.

Voici que je bois

De mon vieil arbois !

Chantons, messieurs, à perdre haleine :

Hosanna, Bacchus et Silène !

 

– 203 –

En chemin, ce petit livre, aussi fringant qu’on peut le souhaiter, touche à une foule de questions et sème les renseignements à poignées.

 

C’est ainsi qu’il révèle l’origine du titre de Cordon bleu, appliqué aux excellentes cuisinières.

 

Il le fait remonter à MM. de Souvré, d’Olonne, de Lavardin, de Mortemart et de Laval, fameux amphitryons, auxquels leur qualité à la cour donnait le droit de porter le cordon bleu. La renommée de leurs tables était telle qu’on s’accoutuma à dire en parlant d’un bon repas : « C’est un repas de cordon bleu ! » Puis, d’une cuisinière émérite : « C’est une cuisinière de cordon bleu ! » Et enfin, par abréviation : « C’est un cordon bleu ! »

 

Le nom resta.

 

Suit une longue et intéressante liste des cabarets fameux dans Paris.

 

Un d’eux subsiste encore : il est situé rue Neuve Saint-Augustin, à la hauteur de la rue Louis-le-Grand, et porte au-dessus de sa grille cette glorieuse inscription : « Maison fondée en 1635. »

 

« Quelle noble date ! – s’écrie M. Albert de la Fizelière, – et quel bon temps pour les buveurs ! Les cafés n’étaient pas encore inventés. Les gens d’esprit, dont on obscurcit aujourd’hui le cerveau par les vapeurs nauséabondes d’une bière frelatée, par l’horrible absinthe, par plus de cent mélanges de spiritueux de mauvais aloi, pouvaient et savaient entretenir leur verve aux feux divins du beaune et du pomard. L’hippocrène des poëtes était alors une vérité, et la source inspiratrice jaillissait rouge et parfumée des tonnes ventrues de la Croix de Lorraine et de la Pomme de Pin. »

 

– 204 –

Bravo, la Fizelière !

 

Après ces deux cabarets classiques il aligne sous sa plume :

 

Le Cormier fleuri, près de Saint-Eustache ; le Gaillard-bois, près de l’Hôtel-de-Ville ; la Fosse-aux-Lions, rue du Pas-de-la-Mule ; le Chapelet, derrière le Luxembourg ; l’Écu, à côté de l’Arsenal ; le Berceau, sur le pont Saint-Michel ; l’Ange, à l’hôtel de Bourgogne ; la Corne, place Maubert ; l’Écharpe, au Marais ; la Croix-Blanche, rue de la Savaterie ; la Croix-de-Fer, rue Saint-Denis ; la Croix-Verte, au préau du Temple ; le Pressoir d’or, rue Saint-Martin ; les Deux Faisans, rue Montorgueil ; les Deux Porches, au cimetière Saint-Jean.

 

Et encore :

 

Les Trois Maillets, les Trois Suisses, les Trois Pigeons, les Trois Entonnoirs, les Trois Cuillers, le Riche Laboureur, la Cage, l’Épée de bois, le Grand Cornet, la Grosse Tête, le Petit Voisin, la Lamproie, la Lanterne, l’Image Notre-Dame, la Toison, les Quatre Vents, la Tour d’argent, le Cygne de la Croix, le Petit Saint-Antoine, etc., etc., – Ouf !

 

Le Treillis vert, rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, fournissait les couvents d’alentour. Les bons moines – style Grassot – donnaient volontiers l’accolade à la dive bouteille, ainsi que le témoigne ce couplet en proverbes :

 

Boire à la Capucine,

C’est boire pauvrement ;

Boire à la Célestine,

C’est boire largement ;

Boire à la Jacobine,

C’est chopine à chopine ;

Mais boire en Cordelier,

 

– 205 –