Gastronomie
Un Dîner Chez Rossini
Vin : Château-Larose.
Dernier avis : il n’est pas inutile de faire précéder le mets en question par un fort chateaubriand à la moelle, garni d’oronges de Compiègne.
Mille sympathies de cœur et d’estomac.
CH. BATAILLE.
Le second article, intitulé : Un dîner chez Rossini, était encore de ce vaillant et fraternel Méry :
UN DÎNER CHEZ ROSSINI
CHER CONFRÈRE ET AMI,
Vous fondez, à votre insu, la plus phénoménale des académies, une académie utile. Vous auriez été nommé archonte à Syracuse, en 212 avant Jésus Christ, lorsqu’à la venue de Marcellus, florissait en Sicile ce bon tyran qui proposait un prix au penseur culinaire, chargé de remplacer sur les tables l’insipide brouet noir. Lucullus vous aurait nommé son architriclin honoraire, après sa victoire sur Tigrane, mémorable journée qui donna aux tables les cerises et les abricots. Vous auriez été l’ami de ce Tillius dont parle Horace, ce fameux gourmet qui, déposant sa gravité de préteur, marchait toujours, escorté par cinq esclaves portant un attirail de cuisine et un tonneau de vin : Quingue pueri portantes œnophorum ; enfin, dans un autre ordre d’antiquité,
– 170 – vous auriez occupé une estrade d’honneur, avec siège de satrape, aux festins d’Antiochus et de Balthazar. Bien venus sont ceux qui, comme vous, savent honorer le sensualisme, en honorant l’esprit, et préparer, avec un soin égal, la double nourriture de l’âme et du corps.
L’autre soir, en ramassant les miettes tombées de la table d’un grand homme, je songeais à vous et à tout le bien que votre utile et charmant journal peut opérer dans l’économie humaine, en améliorant et en inventant après la Cuisinière bourgeoise, le poëte Berchoux et le gras Carême. On a découvert, depuis peu, une trentaine de planètes nouvelles ; les astronomes sont plus heureux que les gastronomes ; trente plats nouveaux découverts par les Leverrier de la cuisine auraient rendu de bien plus grands services à l’humanité. Je crois donc avoir vu surgir un mets nouveau sur l’horizon d’une nappe, et je le signale à l’observatoire du Gourmet.
Le mois dernier encore, je croyais connaître toutes les espèces de macaroni ; quelle erreur ! J’avais vu le macaroni pâle, fait de beurre et de gruyère, et pompeusement servi à la fin des repas, pour graisser le rouage de l’appétit ; j’avais côtoyé le macaroni du facchino assez semblable à ce serpent ananta, dont parlent les Indiens, un reptile aux méandres infinis ; j’avais mangé le macaroni de la reine de Naples, au palais Griffoni, un plat exquis, où les couches de la pâte italienne, humectées par un coulis savant, s’alternent avec le fromage de Parme, et se rissolent à leur sommet, comme les crèmes roussies au tison ; je croyais donc avoir pris tous mes grades en macaroni, et j’aurais étourdiment accepté une chaire de ce plat à la Sorbonne de la cuisine ; l’orgueil humain n’a pas de bornes ! J’appris que je ne savais rien, en dînant comme comparse à la table du divin créateur de Moïse
– 171 – et de Guillaume Tell. Là un macaroni mélodieux, roux comme l’or, parfumé comme l’Orient, fluide comme l’ambroisie de l’Olympe, un macaroni de rayons solaires potables éclata, au début du dîner, comme l’ouverture de Sémiramis. Il fallait voir l’enthousiasme des convives ! Il était muet, mais que d’expression dans ce silence !
Notre merveilleux Vivier, l’inventeur du cor, avait cessé d’avoir de l’esprit ; et Caraffa, le célèbre auteur du chef-d’œuvre de Masaniello, le mélodieux enfant de Naples, croyait assister à la naissance du macaroni, et reniait les anciens dieux de Largo di Castello, de San Gennaro et de Villa Barbaïa. Quel est donc ce mystère ? murmurait dans son coin un librettiste, avec l’espoir de provoquer une musique d’explication sur les arcanes culinaires de ce plat ; mais le roi des maîtres, olli subridens, comme Jupiter Olympien, gardait son secret ; on aurait cru voir le sphinx colossal, placé devant les deux nouvelles pyramides qu’on nomme Moïse et Sémiramis, bien plus hautes que Cheops et Chephren. Ce macaroni a été tiré du néant comme la prière à Belus, Gran nume ; tout cela sort de la même origine. Inclinons-nous et savourons.
Mon cher Monselet, fondateur de l’Académie utile, vous avez un grand devoir à remplir ; instituez un prix, non pas un de ces prix qui font commettre la vertu avec préméditation, et l’estiment mille écus ; mais un prix qui tentera un alchimiste culinaire, et le forcera probablement à trouver la contrefaçon de ce macaroni mystérieux dont le secret nous est obstinément caché, comme celui de la grande mélodie. Je prévois l’objection ; elle est grave : vous avez tant de savoir et d’esprit qu’il est impossible que vous possédiez mille écus. Eh bien, proposez un prix d’honneur ; c’est une monnaie beaucoup plus rare aujourd’hui, mais qui abonde
– 172 – souvent dans les cassettes vides. Puisque vous êtes en fonds de ce côté, suivez mon conseil ; promettez la gloire de la table et l’inscription sur une page de vos annales, l’alchimiste, se présentera ; pour ma part, je lui promets un quatrain d’honneur.
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